Mois : novembre 2007

Saveurs assassines

Le but de l’art est de déranger. De planter une épine dans le coeur. Ce que le coeur fait ensuite, ce n’est pas le problème. C’est assez qu’il sente l’épine.

saveurs assassinesCe polar allie plaisirs gastronomiques et analyse psychologique. Kalpana Swaminathan nous plonge dans un week-end improbable de plaisirs du palais entre personnes qui ne se connaissent pas, provenant de différents horizons, mais évoluant dans l’upper-class et la jet-set indienne, la fameuse « page 3 » consacrée aux célébrités dans les journaux de Bombay1. Cela n’est pas sans incidence sur les profils psychologiques, l’esprit de caste et de classe au sein même d’une même caste reste prégnant.
Habilement écrit et rondement mené, ce roman est une véritable invitation au voyage au sein de la cuisine indienne notamment. En plaçant l’intrigue délicatement et fugacement, l’auteur nous met progressivement l’eau à la bouche, jusqu’au huis clos final, lors duquel les masques tombent. Mise en scène de soi, théâtralité et dissimulation fléchissent face à la perspicacité de Miss Lalli, une sexagénaire, qui s’en avoir l’air, garde l’oeil ouvert et le bon sur tout ce petit monde. L’enquête ne manque pas de piquant. Les personnages sont hauts en couleurs et l’écriture de Kalpana Swaminathan est purement savoureuse : son univers est non seulement coloré et chatoyant, mais tous les sens sont à l’honneur dans ses descriptions. Un roman qui se lit avec plaisir, goulûment même.

Salué comme le premier polar indien écrit en anglais, ce premier tome ouvre la voie à une série « Les Enquêtes de Miss Lalli », en espérant que l’audace de Kalpana Swaminathan fasse des émules parmi les écrivains indiens.

1 Titre original : The Page3 Murder

Saveurs Assassines

de Kalpana Swaminathan
Editions Le Cherche Midi. Collection « Ailleurs / Domaine indien »
348 pages. 17€. ISBN : ISBN : 978-2-7491-0954-1

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Les Petits Métiers

Un coup de coeur documentaire qui nous replonge dans l’univers de ces métiers disparus, ces petits métiers d’autrefois, conté par la plume vive de Pierre Perret. Illustré de photographie de Brassaï, Doisneau, Atget, Ronis …,

 textes et photographies s’entremêlent dans un jeu de correspondance pour le plus grand plaisir du lecteur.

Les  Petits Métiers
de Pierre Perret
Edition Hoebeke
30€. ISBN :978-2-84230-301-3

A voir !

Le site des Editions Hoebeke

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Philippe de Camille Laurens

Le médecin et l’écrivain font le même métier: ils lisent des signes. Que ces signes soient émis par le corps ou par le monde, il s’agit toujours de les déchiffrer et de les interpréter. Pour soigner comme pour écrire, il faut avoir un regard aigu, une sensibilité aux signes les plus subtils et une grande capacité à les réfléchir. L’écrivain possède un avantage: il a le temps. Le médecin, lui, doit, en outre, être rapide.

philippeComme je l’ai annoncé dans mon précédent article sur Tom est mort de Marie Darrieusecq , j’ai donc lu Philippe de Camille Laurens.
Ce court témoignage de Camille Laurens est un poignant récit du l’atroce perte de leur enfant par une mère et un père pour négligence et incompétence du médecin accoucheur. Car Philippe vit deux heures. Mais Philippe vivait avant et continue de vivre avec eux, tandis que face à une telle douleur, l’entourage se tut et tue une seconde fois cet enfant, entre abstraction et omission, car qu’est-ce que deux heures dans la vie d’un homme. Or deux heures c’est la vie de Philippe, mais sa vie est aussi composée de toute cette attente dans le corps maternel, les rêves de bonheur nourris par ses parents et qui ne verront pas le jour.
Philippe est une bouleversante lettre d’amour de Camille Laurens à son enfant. Souffrir, comprendre, vivre, écrire. Quatre mots, mais une famille brisée. C’est avec effarement et accablement, que nous lisons les extraits du rapport réalisé suite à la mort de Philippe. Philippe est un récit dur mais magnifique.
Philippe et Tom est mort restent pour moi deux livres bien distincts. Le thème central est le même, mais le traitement tellement différent. L’authenticité confère au récit de Laurens une force bien plus importante : comme ne pas être touché en plein coeur par cette histoire vraie, cette histoire qui peut se répéter ? Mais de par leur structure narrative et leur « contenu » même, ils demeurent deux identités différentes avec leur propos. L’un n’enlève rien à l’autre.
A lire sur le plagiat, cet interview très intéressant d’Hélène-Maurel Indart, auteur de Plagiats. Les Coulisses de l’Ecriture

Philippe
Camille Laurens
POL Editeur. 10e. ISBN : 2-86744-472-1

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Tom est mort de Marie Darrieussecq

Celle qui est morte avec Tom, c’est la mère de Tom. Reste la mère de Vince et de Stella. La mère de Tom n’est plus. Celle que Tom voyait. Celle que j’étais dans le regard de Tom, née avec Tom et pour Tom. Dix ans après, je me souviens mal d’elle. Je me souviens de Tom. Il me semble que je pourrais, pendant quatre ans et demi plus une grossesse, faire redéfiler, minute par minute, sa vie entière. De la première échographie à la dernière image. Je le contiens, il est avec moi. Mais dans les blancs, dans les moments où il était à l’école, dans les moments où il était loin de mon regard, qui était la mère de Tom ? Je ne la vois plus. Dans les blancs, elle disparaît. Il m’a peut-être emportée. Il m’a prise avec lui. C’est une idée presque apaisante. Me dire que je l’accompagne, où qu’il soit. Que je lui suis d’un peu d’aide. Et qu’une écorce vide reste ici à faire mes gestes et à garder mon souffle, une femme de paille.

tom est mort

Ce roman nous plonge dans l thème universel du deuil et de la culpabilité : la disparition d’un enfant, suite à un accident, la culpabilité qui s’ensuit pour la mère, le sentiment d’anéantissement, le quotidien qui refait surface après un tel événement bouleversant, l’inexorable fuite du temps et les blessures qui demeurent, un « après » cahin-caha, une éternelle présence. Magnifiquement écrit, bouleversant, il confronte le lecteur à cette douleur indicible – la mère endeuillée en perd la parole – , mais également au « travail » du deuil, la nécessité d’avoir un « lieu » de recueillement (posé par les différents questionnements sur la crémation, choix loin d’être anodin en matière de deuil), l’unicité de l’être cher, irremplaçable, le mécanisme du quotidien et l’imagination cruelle « si … ». Sous forme de journal de bord, écrit quelques années après le drame, avec plus de recul mais toujours autant de douleur, cette mère retrace ce qu’elle a vécu, l’analyse et le décortique, de façon profonde.

Le roman par lequel le scandale est arrivé en cette rentrée littéraire… et scandale qui m’inspire deux réflexions.

Tout d’abord, il révèle bien un premier point : la légitimité de l’écriture. Ce n’est pas la première fois qu’opposer la légitimité de l’écriture est avancé face à un roman « dérangeant ». Je pense notamment à Il faut qu’on parle de Kévin, de Lionel Shriver, que j’ai commenté sur ce même blog. Cela est dérangeant car pose insidieusement la question de la « propriété » des émotions et sentiments. Influence de l’auto-fiction en littérature ? Les auteurs qui se mettent en scène sont nombreux (Nothom, Angot ..) et la mise en scène de soi de plus en plus prégnante dans les modes d’expression, entre exhibitionnisme et jeu de curiosité avec le lecteur. Cependant, la littérature reste essentiellement un travail de fiction. Il est évident que certains événements de nos vies nous poussent à évoquer certaines situations en se positionnant comme « vétéran », « expert ». Quel auteur ne met pas une part de lui dans son récit ? Mais doit-il pour autant ne pas évoquer des situations, douleurs mais aussi joies qu’il n’a pas vécu ? Car le coeur de cette polémique est la douleur. Cependant si on pose le postulat de la légitimité dans la création littéraire, romans policiers, science-fiction, anticipation, contes de fées et documentaires historiques peuvent être relégués aux oubliettes …

Deuxième point : depuis quelques temps, les livres s’inspirant de faits divers fleurissent, depuis L’Adversaire d’Emmanuel Carrère au dernier Mazarine Pingeot, Le Cimetière des Poupées… Cela pose une question « éthique » beaucoup plus importante que la polémique autour de Tom est mort. Opportunisme, fascination, goût du sensationnel, volonté de répondre à une attente d’un certain public à l’esprit morgue ou réelle volonté de comprendre ? Ni créations totales, ni témoignages, ces livres montrent bien que difficulté de trouver un équilibre entre liberté de l’écrivain et évocation de grandes douleurs réelles est difficile à trouver. L’écrivain trouve dans son quotidien son inspiration et on ne peut rester indifférent face à de tels drames, qui provoquent en nous des émotions et réflexions diverses. Vouloir comprendre, étudier, analyser ce qui poussent des individus à commettre de tels actes est tout à fait compréhensible. Qui ne se dit pas « pourquoi ? » Cependant comment prendre en compte des douleurs indicibles, non seulement par leur profondeur, mais par l’état des victimes, qui n’ont pas droit au chapitre ? Dans le cas de L’Adversaire, Emmanuel Carrère précise bien sa démarche, qui est de comprendre comment un père, comme lui, a pu tuer ses enfants. Cependant la lecture de L’Adversaire m’a dérangée et mise mal à l’aise. Pourquoi ? Il en demeure pas moins un « fait divers » réel. Qui peut réellement comprendre ou prétendre comprendre ce qui échappe au protagoniste lui-même ? A mettre également en avant, les « investigateurs » de ces histoires vraies, on occulte, plus ou moins, les victimes qui doivent faire face à la médiatisation de l’affaire, la publication de l’ouvrage (dans la collection « Fiction » de POL pour l’Adversaire, étonnant choix), voire l’adaptation cinématographique, dont l’industrie du cinéma est très friande ces derniers temps. De même, faut-il pour autant mettre systématiquement au ban des étagères, les livres abordant le point de vue du « monstre » ? Apportent-ils réellement une réflexion plus profonde ou sont-ils un miroir aux alouettes attirant mais creux ? Dépasser le fait divers apparaît donc comme nécessaire pour mener une réflexion plus large. Leur contribution doit-elle alors prendre la forme d’un roman, d’une fiction ? Quelle en est alors sa part ?

Il appartient à l’écrivain de trouver donc le ton juste lorsqu’il explore certains thèmes et à l’éditeur de le guider. Ce n’est pas tant, la « légitimité », mais la démarche qui fait la différence. L’honnêteté prime sur l’authenticité.

Résumé de l’éditeur :
Un simple récit, phrase après phrase sur un cahier, pour raconter la mort de Tom, quatre ans et demi, à Sydney, en Australie.
Tom a un grand frère et une petite sœur, il a un père et une mère. C’est elle qui raconte, dix ans plus tard, Française en exil, cherchant ses mots dans les Montagnes Bleues.

Retenu dans la deuxième sélection pour le Prix Goncourt 2007 et la première sélection du Prix Fémina 2007.

Tom est mort
Marie Darrieussecq
POL editeur. 246 pages. 17€. ISBN : 978-2-84682-209-1

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