Mois : mai 2008

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur

Ce fut le début du plus long voyage que nous fîmes ensemble …

ne tirez pas sur l'oiseau moqueurUn livre-phénomène de la littérature américaine, voilà ce qu’est Ne Tirez Pas Sur L’Oiseau Moqueur. Prix Pulitzer de 1961, il évoque l’enfance face aux préjugés et à l’injustice.

Maycomb, Alabama, état sudiste. Nous sommes en pleine « Grande Dépression », cette crise économique qui eut pour effet néfaste une paupérisation galopante de la population confrontée à la ruine. Jem et Scout sont en vacances. Fils et fille d’Atticus Finch, notable et avocat local, la vie est douceur et plaisir, surtout à cette époque de l’année. Jem est un petit garçon désinvolte, aimant les défis. Scout est un garçon manqué, enfant bagarreuse qui dévore tous les livres qui lui tombent sous la main. Tous deux se révèlent être intelligents, astucieux et espiègles, ce qui les embarquent dans des situations pour le moins cocasses.Ils se lient d’amitié avec Dill, enfant bravache, qui cache sa tristesse d’être orphelin.

L’imagination de cette petite bande est avivée par le mystère enveloppant la famille Radley, dont le fils « Boo » aurait tenté de poignarder son père et vite depuis reclus chez lui sans donner signes de vie … Arrive alors pour Jem le temps de la raison. Désormais il doit agir en « monsieur » tel que son âge l’exige. Quant à Scout, elle découvre avec stupéfaction lors d’une altercation avec son cousin que son père serait un « ami des nègres » … En effet Atticus a été commis d’office pour défendre Tom Robinson, serviteur Noir, accusé d’avoir violé une jeune femme blanche. Dès lors l’univers des deux enfants bascule, confrontés aux rumeurs, aux préjugés et au mal.

Livre-phénomène publié en 1961, lorsque la lutte pour les civil rights (1) battait son plein, 100 ans après l’abolition de l’esclavage, Ne Tirez Pas Sur L’Oiseau Moqueur, l’est à plusieurs points de vue : seul et unique (?) ouvrage d’Harper Lee, il est considéré comme un livre fondateur de la littérature américaine (2)

Mais ce qui fait la richesse de cet ouvrage, c’est l’universalité de l’enfance qui y est dépeinte. Harper Lee a su restituer les tumultes et tempéraments de la jeunesse avec sincérité et justesse. Justesse de l’écriture qui trouve les bons mots, et sincérité qui donne le chapitre à Scout, narratrice et certainement double littéraire de Lee. Lee ne trahit pas ou ne travestit pas les propos de cette enfant : au fur à mesure que Scout grandit, son raisonnement et sa rhétorique évoluent et se reflètent à travers une écriture vive et limpide, par moments,  drôle, pinçante ou cruelle comme peuvent être les enfants. Vraie ou fausse autobiographie ? Harper Lee a toujours démenti que ce soit son autobiographie. Pourtant Scout et elle enfant sont semblables par leur goût de la lecture et leur caractère frondeur, Maycomb ressemble trait pour trait à Monroeville, cité qui a vu grandi Lee, Atticus est inspiré par son père, Dill représente Truman Capote, et l’affaire Scottsboro (3) a inspiré le drame de Tom Robinson … Mais les points divergents sont également nombreux, peut-on alors qualifier Ne Tirez Pas Sur L’Oiseau Moqueur d’une autofiction avant l’heure ?

Bien que datant de 1961, ce livre est toujours d’actualité, notamment aux Etats-Unis, où il fait l’objet d’attaques pour être retiré du programme scolaire des lycéens … au même titre que Leaves Of Grass (4) , recueil de poèmes de Walt Whitman ou Les Aventures d’Huckelberry Finn de Mark Twain.

Avis aux cinéphiles ! En 1962, Ne Tirez Pas Sur L’Oiseau Moqueur a fait l’objet d’une adaptation cinématographique, intitulée Du Silence et Des Ombres avec Grégory Peck en Atticus Finch, Robert Duvall en « Boo » Radley. Elle a été couronné de trois Oscars.

Ne Tirez Pas Sur L’Oiseau Moqueur
Harper Lee
Editions de Fallois
345 pages. 19,80€. ISBN : 2-87706-550-2


(1) lutte pour les « droits civiques » des Noirs (African-American Civil Rights Movement – 1955-1968), qui faisaient encore l’objet d’une très forte ségrégation, instituées par les lois « Jim Crow » (équivalent de « Monsieur Dupont » donné aux Afro-américains). Cette lutte, qui débuta avec le refus de Rosa Parks de s’asseoir aux places prévues pour les Noirs dans un bus, a abouti au Civil Rights Act de 1964, qui proscrit tout type de discrimination, et lance les premières politiques d’affirmative action, soit la « discrimination positive ». Les personnages historiques charismatiques de ce mouvement sont Malcom X, chef des Black Panthers, et Martin Luther King, connu notamment pour son discours « I have a dream ».

(2) Le deuxième après la Bible en 1991.
(3) L’affaire des Scottsboro Boys : dans les années 30, en Alabama, neuf jeunes garçons Noirs, âgés de 12 à 19 ans, sont accusés de viol par deux jeunes femmes WASP. L’affaire fit la Une judiciaire pendant près de 20 ans avant que justice soit réellement rendue.
(4) Feuilles d’herbe (traduction de Jules Laforgue). Louange sensuelle à la Nature, au corps et au matériel, ces poèmes publiées en 1855, furent taxés de « contraire aux bonnes moeurs », lors d’un procès en 1882 … tout comme Madame Bovary en France en 1857.

Ensemble de critiques consacrée à l’enfance dans la littérature à paraître dans la revue In-Fusion, n°2 « l’enfance ».
Diffusion et distribuion : Editions du Jasmin (www.editions-du-jasmin.com). Tél : 01.41.27.04.48 / Fax : 01.42.70.11.59

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Sexy de Joyce Carol Oates

On n’aurait pas pensé que son coeur battait à l’intérieur de sa poitrine sous ses muscles tendus, et qu’il avait la peur au ventre à l’idée de rater. Quand il était avec ses copains, il paraissait confiant, souriant et sûr de lui. Même sur le plongeoir le plus haut, il avait une expression calme, imperturbable. C’était probablement l’impression que Darren Flynn donnait de lui aux autres. Il fallait cacher tellement de choses! »

sexy-joyce-carol-oatesDeuxième lecture de cet auteur et la finesse de sa plume me plaît toujours autant.
Lu en parallèle avec Les Carnets de Lily B., les deux ouvrages forment un diptyque complémentaire, car ils abordent
l’adolescence du point de vue féminin et masculin.

Un dénominateur commun comme souvent dans cette littérature : le mal-être. A la fois physique et psychique, car nos deux héros, 15 et 16 ans respectivement, sont
confrontés à cette étape délicate de l’acceptation de soi mais aussi des autres.

Mal-être physique chez la jeune fille qui se trouve peu désirable en raison d’une cicatrice en forme de trèfle sur la tempe qui la pousse dans ses retranchements
sur un air de mieux vaut être belle et re-belle, que moche et re-moche (dixit Lily), tandis que Darren, héros Sexy de Joyce Carol Oates, ne
contrôle pas son image de jeune homme séduisant et séducteur malgré lui, ce qui n’est pas sans incidence.
Mais contrairement aux Carnets de Lily B. qui s’adresse avant tout aux lecteurs de l’âge de l’héroïne, 15 ans, ce  Sexy est plutôt destiné aux jeunes adultes par la gravité du sujet et la maturité nécessaire pour en comprendre les subtilités.
Darren est un nageur émérite qui comme tout sportif ne doit pas se contenter de ses performances en piscine pour obtenir une bourse.

 Voilà ce qu’il doit dépasser pour devenir ce bon élève qu’attendent ses professeurs. Voyant en lui un élève attachant et fondant sur sa personnalité de réels
espoirs d’amélioration, ceux-ci n’hésitent pas à lui donner un coup de pouce.
La pression familiale, Darren connaît. également. Entre un père qui souhaite
réaliser à travers son fils, ce qu’il n’a pu vivre lui-même, et un grand frère aimant jouer les gros durs, rouler des mécaniques et qui craint que l’affabilité de Darren cache une mollesse de caractère, voire une homosexualité.

Darren séduit ce qui le déstabilise, d’autant plus quand il se rend compte qu’il attire également certains hommes.
M Tracy lui propose de rendre un nouveau devoir, conscient que leur discussion précédente est une des raisons de ce devoir de piètre qualité. Darren refuse ce  « traitement de faveur ». Car il est conscient de sa propre responsabilité dans la réalisation de ce devoir. Cette maturité de Darren est une constante de ce roman. Pendant ce temps, un vent de  révolte souffle du côté des nageurs. Soit-disant « sacqué » par ledit Tracy, Kevin Pyne, un des nageurs qui a plagié son dernier devoir, décide dès lors de se venger du professeur à l’origine de son  exclusion. Un plan machiavélique se met en place sous les yeux de Darren et du lecteur. Adulé des jeunes filles de sa classe pour son esprit et son  intelligence, M Tracy sera attaqué sur des « apparences » défavorables. L’un va le trouver efféminé, alors qu’un autre se souvient qu’il assiste à l’ensemble des compétitions du club de natation :  la rumeur est trouvée. M Tracy serait homosexuel et pédophile. Une lettre anonyme est envoyée au proviseur. La réputation de Tracy en souffre instantanément. 

Sexy,
Joyce Carol Oates
Editions Thierry Magnier. Collection « Scripto »
222 pages. 9,90€. ISBN : 978-2-07-057468-1            

A voir !


Le site des Editions Thierry Magnier

                    

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Les Carnets de Lily B

les carnets de lily bLily Blachon. 15 ans. Une cicatrice-souvenir d’un fer à repasser – un accident je vous rassure – sur la tempe. Une amie lui fait clairement savoir qu’elle ne pourrait pas vivre avec ça. Un ça cruel et glacial qui brûle une deuxième fois Lily, rompt leur amitié et marque le début d’une adolescence remplie de questions.  « Avant je ne pensais pas. Maintenant je pense tout le temps. Je n’arrête pas de penser. A la vie? A la mort. A l’amour. Aux pauvres. Aux riches. Au chômage. Au racisme. A la maladie. A la guerre. A Dieu. A mon avenir. A la cicatrice en forme de trèfle tatouée sur ma tempe gauche. »  Survient le chômage. Ses deux parents se retrouvent tour à tour licenciés à 15 jours d’intervalle. Pour elle cela marque le début d’une nouvelle ère à la maison : non seulement cela a des répercussions sur leur quotidien, mais cette épreuve est l’occasion pour l’adolescente de découvrir les deux personnalités différentes de ses deux parents. Marie, sa mère combattive-hyperactive, cherche à retrouver l’univers de la mode qu’elle a quitté, et Bernard, son père plus nonchalant, rechigne à suivre les conseils de son épouse. Maintenant il n’y a plus d’ambiance. Seulement la télé. Dans ces bouleversements, deux points fixes se détachent : Maxime, le petit frère amoureux et sensible, ainsi que Luce, la marraine trentenaire et célibataire, à laquelle Lily aimerait ressembler. Leur univers explose encore un peu plus, lorsque Marie et Bernard décident de se séparer, mais leur manque de revenus ne leur permettant pas de s’installer, décident de cohabiter. Une drôle d’atmosphère règne dès lors au domicile familial. Mais la vie réserve encore quelques surprises à Lily, qui découvre au hasard  d’une journée cataclysmique que sa mère a déjà un nouvel amoureux, son père a une aventure avec Luce, tandis que de son côté, elle rencontre le jeune Léon Lundi, affligé d’un drôle de nom et d’une drôle de cicatrice. Tu sens la myrtille. J’ai toujours pensé que j’aimerais une fille qui sent la myrtille. Les coups du sort et du coeur se multiplient : monsieur Turpin,  le seul adulte et professeur qui la comprenne, s’efface à la perte de son fils alors que Florian, élève atypique et ami effacé, stabilise la jeune femme. Un week-end changera tout : par défi, elle décide de s’enfermer dans son lycée pour affiner un roman, dont l’héroïne lui ressemble étrangement. Elle est vraiment pas nette ton héroïne. Où vas-tu chercher ça ? Ca n’existe pas, les filles comme ça.

Ce premier tome nous plonge dans l’intimité de cette jeune Lily, par ce récit à la première personne, rapide et plein de méandres à l’image de la sensibilité et proréactivité de Lily face aux différents événements qui perturbent son existence. Ces carnets séduisent par leur mise en scène : chaque chapitre débute par tune pensée particulière de Lily,  révélatrice de son état d’esprit mordantes « un service rendu reste rarement impuni », acerbes, « Avant j’étais si proche de mes parents, maintenant je suis une étrangère. Ils ne me connaissent pas ». parfois drôles et distanciées, « Dieu est humour »« Il ne faut jamais exagérer l’importance qu’on a pour les autres ». Parsemés de nombreux discours indirect, l’ensemble se rehausse d’une touche théâtrale souvent comique, lors de conversations assez profondes et décisives, d’autant plus qu’il s’agit avant tout des conversations entre les parents.
Concernant le contenu, il reflète avec justesse les préoccupations d’une jeune fille de 15 ans et de nombreuses lectrices devraient s’y retrouver. Cependant un petit bémol sur la succession d’évènements les derniers chapitres : le déluge de catastrophes et de bonnes nouvelles est peut-être un peu trop conséquent. Mais Lily demeure une adolescente attachante, grave mais qui se révèle un peu fofolle lorsqu’elle est heureuse.

Les Carnets de Lily B.
Véronique M.Le Normand
Editions Thierry Magnier
Niveau 3e et plus.
175 pages. 7.50€. ISBN :  2-84420-424-4

A voir !
imagele site de Véronique M. Le Normand
le site des éditions Thierry Magnier

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Là où vont nos pères

Beau et brillant. C’est un coup de force extraordinaire que Shaun Tan a réalisé avec cette bande dessinée d’une expressivité exemplaire, dont l’éloquence est sans mots. Il nous conte une histoire au-delà des mots et c’est peut-être bien pour cela qu’aucune bulle n’apparaît.
C’est précisément ce mutisme qui fait la puissance de sa narration. Poétique, lyrique. Par petites touches. Une expression sur tel visage, un cadre enveloppé avec soin, une lumière particulière, une atmosphère magique dont certains éléments semblent sortir d’une peinture de Magritte. D’un réalisme déconcertant par son sujet et le traitement de l’image, Là où vont nos pères nous fait pénétrer un univers étranger
Chaque vignette est un véritable bijou de réalisation, finement ciselé. Onirique et poétique, l’univers de Shaun Tan vous saisit.  D’abord par cette évocation magistrale d’un homme qui quitte sa famille pour leur préparer un avenir meilleur dans un autre pays. La préparation de sa valise, les adieux, le voyage et l’arrivée dans un pays inconnu, une adaptation ardue et la rencontre d’autres immigrants sont suggérés habilement.
Ensuite l’ensemble de ce « graphic novel » alterne de grandes planches pleine page avec de petites vignettes au charme désuet des polaroïds. Ces jeux de « cadrage cinématographique » donne à la narration une force supplémentaire en la mettant en scène. Les décors ainsi que quelques éléments irréels donne à cette histoire toute sa dimension universelle.

Là où vont nos pères

Shaun Tan
Edition Dargaud.  Collection « Long Courrier »
116 pages. 15€. ISBN : SBN : 978-2-205-05970-0

A consulter sur le net :
Un interview de Shaun Tan
Le site web de Shaun Tan
Le dossier sur le site de Dargaud
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