Mois : juillet 2015

4 femmes

4 femmes Wang Shu Hui

C’est une histoire bien particulière que celle de Maître Wang Shu Hui, illustratrice et dessinatrice  de lianhuanhua (littéralement « images enchaînées ») c’est-à-dire de bande dessinée traditionnelle dans les années 30 en Chine … Le paradoxe est qu’elle développe ses talents de dessinatrice, grâce à l’attention de ses parents qui la poussent à école des deux ans et demi (celle-ci n’étant pas obligatoire pour les filles) et à un certain ennui lors des cours de broderie. Et si ses parents sont réticents et s’opposent à sa vocation, ils sauront être convaincus par le peintre Wu Guangyu de présenter la jeune femme au concours d’entrer de l’Académie …

wang shu-hui 4 femmes
Le Pavillon de l’Ouest, édition originale

Peu de choses la freineront, et le départ de son père du foyer familial, précipitera sa carrière par besoin alimentaire : elle sortira diplômée de l’Institut des Beaux-Arts de Pékin et connaîtra une carrière d’une vingtaine d’année en tant que peintre de Guohua (peinture traditionnelle) et professeurs d’arts plastiques, avant d’être financée par le gouvernent dans les années 50. A peine arrivé au pouvoir, le gouvernement de la République Populaire de Chine choisit effectivement de réunir les meilleurs artistes, notamment de lianhuanhua, pour éduquer le peuple dans l’esprit maoïste. Les artistes sélectionnés pour leurs talents variés restent cependant libres de choisir la matière ou le sujet qui les inspirent, dans la mesure où ceux-ci ne contrecarrent pas l’esprit du parti. Cette période de bénie de créativité prendra fin avec la Révolution Culturelle qui jugera les lianhuanhua comme trop « réactionnaires ».

4 femmes Pavillon de l'Ouest
Le Pavillon de l’Ouest, Editions Fei

Pour Wang Shu hui, c’est une évidence : elle s’inspire de la figure féminine et de l’émancipation des femmes, avec la mise en arrêt des mariages arrangés et de la polygamie. Elle transpose quatre classiques de la littérature et du théâtre chinois en lianhuanhua : Le Paon vole au sud-est, L’Histoire de Liang et Zhu, Les Femmes guerrières du clan Yang. Le Pavillon de l’Ouest, Tristan et Yseult chinois, est une commande express destinée à enseigner le respect des femmes à la population. Quatre portraits de femmes aussi fortes que la dessinatrice qui leur donne vie : que ce soit Zhu, cette jeune femme contrainte de se travestir pour étudier, promise à un mariage sans amour et qui verra ses amours véritables contrariées, ou encore lui, héroïne du Paon vole au sud-est, premier long poème narratif chinois, tragédie d’après-mariage, les femmes guerrières, toutes partagent la volonté de se battre pour être maîtresses de leur destin.

Ces épopées bénéficient de la propre pugnacité de leur auteur, qui se reflète à travers son trait épuré, d’une trop rare finesse et d’une incroyable justesse, que ce soit les expressions du visage ou les mouvements du corps. un trait ferme, alternant vides et pleins, nous baladant dans des saynètes d’un réalisme saisissant. On ne peut qu’admirer la pugnacité incroyable de cette femme en recherche de perfection qui n’hésitera pas à travailler et retravailler chacun de ses dessins jusqu’à deux mois. Indépendante et talentueuse, elle compte parmi les artistes chinois de renom. C’est la première fois que ces quatre lianhuanhua sont publiés en France. A découvrir passionnément !

4 Femmes
Wang Shu Hui
Editions Fei
446 pages. 25€. ISBN : 9-782359-660999

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Une métamorphose iranienne

Salaam, M. Neyestani. Je dois vous répéter combien je suis désolé de ce qui arrive. Nous pensons qu’il y a eu un malentendu, mais l’Azerbaïdjan ne l’entend pas de cette oreille. Mettez tout par écrit sans omettre aucun détail. Vous écrirez pourquoi vous avez dessiné ce cafard et utilisé un terme turc. Vous avez tout votre temps et un large stock de papier. Plus vous serez exhaustif, plus vous serez convaincant, plus vous vous rendrez service. (…) Nous poursuivrons notre conversation demain. Essayez de réfléchir à des motifs plus valides. (…) Pour nous, c’est le moment ou jamais de compléter nos registres avec ce que vous savez. Parlez-nous des dessinateurs iraniens que vous connaissez. Écrivez donc tout ce que vous savez sur eux

une métamorphose iranienne mana neyestaniAu premier coup de d’oeil, l’allusion au célèbre roman allemand ne vous échappe pas, et c’est bien à juste titre que cette métamorphose est digne de l’univers kafkaïen.

Une trajectoire bien hors du commun, c’est certain. Une Métamorphose iranienne est une véritable biographie mais aussi un témoignage et non des moindres de l’oppression des journalistes. Nous plongeons avec ce roman graphique au coeur du cauchemar politique que vécut le journaliste Mana Neyestani. Tout débute avec un dessin, qui aurait pu être presque anodin dans les suppléments jeunesse du journal Jomeh, auxquels il participe depuis 2004 : une conversation entre un petit garçon et un cafard.Le-12-mai-2006

Bien que la situation iranienne se complexifie avec la radicalisation du gouvernement de Mahmoud Ahmadinejad, le journaliste est alors très loin de soupçonner le cataclysme qui s’enclenchera suite à cette publication du 12 mai 2006.
En effet, le dessin enflamme les territoires azéris, en raison d’une homonymie. Le blattoptère s’exclame « Namana », terme utilisé en iranien lorsque l’on ne trouve pas ses mots … et terme également azéri. Les Azéris, déjà mis à mal pour le régime iranien, prennent pour une insulte et une attaque directe la prononciation de ce mot par le cafard. Manifestations, émeutes s’enchaînent, des excuses sont demandées … Et pourtant, le dessinateur est très loin de vouloir attaquer les azéris, lui-même étant d’origine azérie, et fils d’un célèbre poète. L’instrumentalisation de ce dessin participe alors au renforcement de la surveillance de la presse et de la remise en cause de sa liberté : Mana est arrêté pour trouble à l’ordre public.
Le dessinateur et son éditeur seront emprisonnés pendant près de trois mois, trois mois au cours desquels les mises à l’isolement et les interrogatoires se succèdent pour dévoiler la « conspiration » qu’ils manigancent … Ils intégreront lors de leur incarcération la « section 209 », camp de travailleurs non-officiel de la prison  d’Evin,  au sein de laquelle l’animosité envers le dessinateur est bel et bien déclarée.

Le combat de Mana Neyestani, rejoint rapidement par son éditeur Mehrdad Ghasemfar qui décida de faire front avec son dessinateur, vous porte au coeur de la manipulation politique du gouvernement iranien. S’il profita de sa libération pour s’enfuir d’Iran avec sa femme, son combat se poursuit encore, et cela après de nombreuses années d’exil, en Malaisie et en France depuis 2010 grâce à la protection de l’ICORN (réseau de villes refuges visant à défendre la liberté d’expression).

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Avec une grande dignité et un regard distancié, Mana Neyestani nous offre un témoignage qui soulève beaucoup de questions, notamment celle de l’accompagnement avant même l’accueil des exilés politiques, la précarité des journalistes qui sont amenés à exercer sous des régimes d’une grande violence politique. Un album magistral et incisif.

A voir !

Le site de Cartooning for peace
Un interview lors duquel Mana Neyestani revient sur les difficultés de ses démarches pour rejoindre la France
Le site des Editions ça et là

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Blokus

BlokusClassicLes adeptes de Tétris reconnaîtront certaines formes de ce jeu de plateau qui permet de se défier à quatre adversaires ! Amoureux des casse-tête et de la stratégie, affûtez vos capacités de visualisation pour réaliser un coup de maître !

Ce jeu de société a été primé aux As d’Or lors de sa sortie en 2001. Les As d’Or, si vous ne les connaissez pas, c’est le Festival international des Jeux de Cannes qui ont lieux chaque année en février/mars. Ils ont récompensé parmi les jeux désormais cultes les pépites du monde ludique comme Abalone, Time’s Up, Dixit, Concept …

Mais revenons à notre jeu. Quatre adversaires peuvent s’affronter ou deux, qui géreront alors deux couleurs à la fois sur le plateau. Le but ? Poser ses 21 pions et donc bloquer toute progression des adversaires en posant habilement ses pions tout en se ménageant suffisamment d’ouverture pour pouvoir progresser soi-même. Cela donne quoi alors ? De franches parties de remue-méninges !
-image-52603-grandeTout d’abord, vous devez suivre deux contraintes qui pimentent le jeu :
– chaque joueur débute sa partie dans un des angles du plateau. Vous me direz qu’il s’agit alors d’une aide pour habilement s’étendre vers l’ensemble du plateau, mais car il y a un mais conséquent :- chaque joueur doit poser ses pions de façons à ce que ceux-ci ne se touchent que par un angle : c’est l’unique point de progression possible !
Déjà la partie ne peut que se corser ! Car si vous n’avez que 21 pions à poser, rajoutez aux deux précédentes règles, des pièces de taille et de formes variables, voilà tous les ingrédients pour une partie pleine de rebondissements.

blokus-1280x800Bien entendu, chaque joueur dispose des mêmes pions et se frotte donc aux mêmes difficultés. Un carré fait office de « joker » et permet à chacun des joueurs de pouvoir s’extraire parfois d’une situation inextricable, en lui offrant une porte de sortie (pion bleu sur la 2e photo de gauche : ce pion a pu permettre à son joueur de poser à nouveau une pièce au milieu des pions rouges).

Blokus se prend en main très vite, et chacun peut y jouer dès sept ans.  La plupart du temps, il s’agit de poser le maximum de pions, car vous verrez qu’il est assez compliqué de poser l’intégralité. Les joueurs sont donc départagés par le nombre de carrés qu’ils leur restaient à poser, d’où l’intérêt de poser les plus grosses et difficiles assez tôt dans le jeu … tout en ne se fermant pas des portes pour d’autres pions ! Les parties durent en moyenne une vingtaine de minutes. Comme tout jeu des stratégies peuvent être mises en place, mais aussi bousculées par l’adversaire. Face à son succès, des variantes ont vu le jour (Duo et Trigon) ainsi qu’un site en ligne. Une communauté Blokus est très active, et des championnats ont lieu régulièrement.

Blokus
Bernard Tavitian,
Dès  7 ans. De 2 à 4 joueurs. Editions Sekkoia.

 

 

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Music ! The Letting Go Bonnie Prince Billy

letting go bonnie prince billySi comme moi, vous êtes amoureux des songwriters américains et que vous ne connaissez pas encore le talentueux bonhomme, vous serez pris entre les rêts de cette perle, déjà sortie en 2006, et reprise – de façon plutôt palotte – dans la BO du film, This must be the place, de Paolo Sorrentino (avec l’excellent Sean Penn en diva rock-star sur le déclin >>> je vous le recommande vivement pour cette interprétation mémorable de cet adulescent de 50 piges ! )

Un musicien sans frontières

Bonnie « Prince » Billy ne court pas après la gloire. Pourtant le succès croise sa route depuis ses premiers pas dans la musique, âgé alors d’une vingtaine d’années. Le fruit d’un travail constant pour cet accro qui ne peut passer plusieurs mois d’affilée sans enregistrer, EP et autres pépites. Il faut dire qu’il aime brouiller les pistes et use et abuse des pseudos, souhaitant ainsi préserver la relation qui s’établit entre l’artiste et son public. Une reconquête et une séduction permanente en quelque sorte…  Ainsi il aura composé sous les noms de  Palace, Palace Music, Palace Songs avant d’opter en 1999 pour cette double référence à Bonnie Prince Charlie, figure historique et romantique de la révolte contre l’Angleterre pour le retour au trône de son père James III d’Ecosse, et Billy the Kid, le célèbre hors la loi de l’Ouest sauvage.

C’est donc hors des codes, dans une scène alternative que Will Oldham (c’est son vrai nom) se bonifie avec l’âge, comme le bon vin, n’hésitant pas à franchir les frontières que la critique lui imposerait bien en travaillant avec d’autres artistes d’horizons musicaux différents (rap, punk, post-punk).

Un univers de ballades dépouillées et envoûtantes

 The Letting Go, mêlant compositions originales et quelques reprises de titres antérieurs (ou l’art de sublimer encore plus des créations précédentes) occupe une place de choix dans ma discothèque. Il m’accompagne très régulièrement et fait partie de ceux qui hante mon panthéon personnel, mon jukebox intérieur.

Tout d’abord, dans la ballade Love comes to Me, Oldham vous bercera par sa voix chancelante qui n’est pas sans évoquer celle d’un autre songwriter que j’aime particulièrement, Damien Rice. La magie de cet album est celle aussi du duo harmonieux que forment Oldham et Dawn McCarthy (Faun Fables). Celle-ci d’une voix aussi cristalline que puissante apporte un écho enveloppant, comme un écrin, aux chansons et à la sincérité si simple des accords de la guitare d’Oldham. Less is more, et son univers dépouillé (même si certains titres s’avèrent plus orchestrés) laisse encore mieux les textes et les textures de sa voix et Dawn prendre une ampleur juste et percutante.

Des fruits musicaux acides et sucrés.

Mais attention la douceur peut cacher aussi la rudesse de la vie, comme No Bad News, dont la principale protagoniste fait le sermon de ne plus porter de mauvaises nouvelles à autrui (Well, something bad happens and a lot of people go / Bad themselves, that’s how awful it is Turning half the heart into something hard and dark / And she had to bring here this) ou encore Big Friday, où la femme salvatrice n’en est pas moins en souffrance mais solide comme un roc.

Fortement intimiste, plutôt que strictement romantique, c’est un climat de rêve et d’introspection qui émane de l’album. Deux titres plus « enlevés » démontrent une énergie particulière et envoûtante. Tout d’abord le torturé Cursed sleep, aussi agité et  tourbillonnant que la nuit sans sommeil que la chanson évoque, et le sombre The Seedling servi par un univers étrange et oppressant, musicalement très riche.

Enfin « le » sublime Lay and Love dont la mélodie hypnotique, entre accords de guitare et percussions lancinantes, qui s’écoute lui aussi, tout aussi simplement.

Bonnie ‘Prince’ Billy « Lay and Love » from John Lee on Vimeo.

The Letting Go.
Bonnie Prince Billy
(Domino /PIAS) 2006

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