Mois : décembre 2015

Cher pays de notre enfance, Etienne Davodeau & Benoit Collombat

cher pays de notre enfanceDouce France, cher pays de notre enfance …
Une petite ritournelle s’enclenche dans votre tête à la lecture de ce titre si évocateur d’une France douce  et positive … Pour compléter cette introduction musicale, je pourrai vous dire que je viens vous parler d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître … celui du barbouzes, du gaullisme, des grand banditisme et du SAC (service d’action civile), association qui avait juste pour objectif de pérenniser l’esprit gaulliste, dans une zone d’ombre et de frottement avec la politique.

Douce France, une image d’Épinal, loin, très loin de cette « enquête dessinée » passionnante  dont le travail documentaire historique et politique n’a d’égal que la qualité des graphismes, sobrement en noir et blanc. Il s’agit d’un véritable travail de journaliste et d’enquêteur réalisé en duo par Étienne Davodeau, auteur de bandes dessinées, et Benoît Collombat, grand reporter à France Inter et auteur également d’une contre-enquête sur l’affaire Boulin.

Cher pays de notre enfance est le fruit de deux années de travail intense, de recherches minutieuses (et parfois cocasses) dans les archives du SAC, de nombreux interviews ou demandes d’entretien infructueuses avec les personnalités politiques ou judiciaires des années 70 pour  mettre à jour ce qui fut tu par la contrainte : les petits arrangements de la République au prix de scandales politico-judiciaires.

Une plongée au coeur des scandales politico-judiciaires de la Ve République

Cette enquête dense au cœur du Sac se déroule à travers la mise sous une nouvelle lumière   de trois « affaires » comme on aime à dire en France, ayant pour dénominateur commun le SAC : les assassinats du juge Renaud en 1975 et de Robert Boulin en 1979 (ou plutôt du pseudo-suicide de Robert Boulin, l’instruction rouverte depuis ce mois de février aboutira peut être à la reconnaissance de cet assassinat) ainsi que la tuerie d’Auriol en juillet 1981 qui conduira le Président François Mitterand à dissoudre le SAC.

 

cher pays de notre enfance
©Futuropolis

Tout d’abord l’enquête s’ouvre sur le meurtre à Lyon du juge Renaud, premier juge assassiné depuis la Libération en France. Son indépendance et son jusqu’au-boutisme face à la collusion entre politique et criminalité n’était pas pour créer de grandes amitiés au « shérif ».
A ce jour, ce dossier classé demeure un sujet extrêmement sensible, partagé entre une thèse primitive, idéale mais peut-être trop simpliste qui est celle du Gang des Lyonnais, et une autre plus politique. En effet, lors de son assassinat le juge Renaud enquêtait sur le financement de l’UDR (ex-RPR, prédécesseur de l’UMP) et d’un lien possible avec le braquage réussi du Gang des Lyonnais, ainsi que sur la « French connection » et le trafic de drogues transatlantique.

 

cher pays de notre enfance
©Futuropolis

 Des années d’investigation qui participent à la réouverture du dossier Boulin

L’affaire Boulin revêt la même problématique. Toute personne gênante peut se voir menacée  et disparaître dans des conditions obscures, disparition suivie d’une dossier judiciaire entaché d’irrégularités.  Elle incarne parfaitement ce cas d’école de ces années sombres.  Robert Boulin était alors ministre du Travail et de la Participation dans le gouvernement de Raymond Barre. Intègre et travailleur, au service de l’Etat depuis quinze ans, il était un candidat tout désigné face à un jeune Jacques Chirac. Puis sa réputation est attaquée par un dossier concernant l’acquisition  récente d’un terrain non viabilisé par un proche de Jacques Foccart, fondateur du SAC. Mais Robert Boulin veut faire face et se battre pour rétablir la vérité et son honneur. Il est retrouvé mort dans la forêt de Rambouillet.
L’enquête conclut à un suicide par une noyade dans un étang profond d’une cinquantaine de centimètres avec une autopsie qui n’en mérite pas le nom : on ne vérifie pas la présence d’eau dans ses poumons qui pourrait attester de la noyade et pire encore son crâne n’est pas analysé à la demande du Procureur de la République. Après la publication de photos de son visage en 1983, visiblement meurtri par de nombreux coups, sa famille obtient une nouvelle autopsie qui corrobore la thèse de l’assassinat. Ce dossier judiciaire semé d’embûches a été rouvert en février dernier, grâce notamment au travail d’investigation mené par Benoît Collombat depuis 2002.

Dense mais jamais ennuyeuse et aussi palpitante qu’un roman policier, aussi instructive qu’un bon documentaire, cette enquête est une lecture indispensable. Un véritable pavé dans la mare d’une grande qualité et d’une grande élégance par ses dessins mais aussi par la réelle démarche journalistique. Un très grand coup de coeur. A lire absolument !

Elle est sélectionnée pour le prix du public qui sera décerné au festival d’Angoulême qui aura lieu du 28 au 31 janvier !

Sortie de la BD « Cher pays de notre enfance »

Cher pays de notre enfance – Enquête sur les années de plomb de la 5e République Benoît Collombat et Etienne Davodeau
Editions Futuropolis
224 pages. 24€. ISBN : 978-2754810852

 A voir !
Cet article sur le juge Renaud sur Lyon capitale ainsi qu’un entretien avec Benoît Collombat sur Bibliobs. Vous pouvez aussi découvrir les autres œuvres d’Étienne Davodeau, auteur également de Lulu, femme nue, sur son site. Enfin consultez également le site de l‘association Robert Boulin

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Six jours de Ryan Gattis

La ville de LA possède un moteur, elle aussi, un moteur qui ne s’arrêtera pas. Il ne peut pas s’arrêter. La ville est une survivante. Elle continuera d’aller de l’avant, quoi qu’il arrive, et elle se relèvera de ces flammes, s’en relèvera de l’autre côté, et ce sera quelque chose de cassé, de beau et de neuf.

six jours ryan gattisSix jours  comme ces six jours avec une ville à feu et à sang. Six jours qui ont fait basculer l’histoire de Los Angeles, mais aussi  la lutte contre la violence policière et la discrimination aux Etats-Unis. six jours ryan gattis

Aux origines du mal : l’arrestation de Rodney King le 3 mars 1991

Au départ de cette envie d’écriture, un fait divers qui fera rentrer dans l’histoire le nom de Rodney King. Le 3 mars 1991, alors âgé alors de 24 ans, ce citoyen afro-américain, a bu avant de prendre le volant avec deux amis, et roule vite, bien trop vite. Suivi par la police, il se lance dans une folle course poursuite à travers la ville (en raison de sa précédente condamnation ?). Lorsque son véhicule est enfin immobilisé, Rodney King, résiste, est extrait de son véhicule violemment, puis sera passé à tabac. L’enquête révélera notamment que les officiers de policiers pensaient à tort qu’il était sous l’emprise d’une drogue le PCP, qui donne un sentiment de toute-puissance et ôte toute sensation de douleur. Le colosse d’1,91 mètre n’a pas été terrassé au premier coup de taser, il y en aura un deuxième, puis 56 coups de barre de fer, et quelques coups de pied, avant d’être traîné sur le bas-côté de la route en attendant l’ambulance (il s’en sort avec une mâchoire cassée et une cheville brisée).

Cette scène « ordinaire » de dérapages policiers aux USA est cependant enregistrée par un
jeune homme. Diffusée à travers le pays et le monde entier, la vidéo fait scandale.
six jours ryan gattisLes conversations radio enregistrées sont également édifiantes. « Ça fait longtemps que j’en avais pas tabassé un comme ça !»  se vante un des inculpés. Des Rodney King il y en eut avant, et d’autres après, des plus innocents également qui n’avaient commis aucune infraction et etait cooperatif comme le SDF Kelly Thomas battu à mort. Mais cette première vidéo révèle ce qui est encore tu en 1992, bien après les émeutes de 1965, que ce soit l' »usage excessif de violence » ou encore la discrimination.
Les quatre policiers qui arrêtèrent Rodney King furent jugés notamment pour l’usage d’une force excessive ». Leur jugement un an plus tard aboutit le 29 avril 1992 à leur acquittement. C’est cet acquittement qui entraîna six jours d’émeutes sans pareille, où les gangs prirent la rue, démontrèrent à la police qu’elle ne pouvait tenir la ville et réglèrent également leurs comptes. Bilan officiel lié directement aux émeutes : 10904 arrestations ; 2383 blessés ; 11113 incendies ; 53 morts ; 1 milliard de dollars de dégâts

Un roman choral mettant en abîme la vie au sein des gangs de L.A

Florence Ave & Normandie Ave, carrefour des premiers émeutes

Ce sont ces Six jours, le point de départ du roman choral de Ryan Gattis. Il a 14 ans lorsque se déroulent les émeutes et en reste fortement marqué, notamment par l’attaque de Reginald Denny, ce chauffeur de camion extrait et battu par des émeutiers lors du premier jour.
Extrêmement bien documenté sur ce qui se passa pendant ces émeutes et sur la vie des gangs, notre primo-romancier met en lumière, les différents jeux de pouvoir qui ont pu se mettre en place.
Portraitiste de talent, Gattis soigne à la perfection ses personnages, attitudes, mentalités, expression et références, l’ensemble est construit avec un réalisme saisissant.

unknown, US Army Field Artillery School
unknown, US Army Field Artillery School

Choral, ce roman passionnant laisse la voix au chapitre à 17 personnes, dont les destins ont été amenés à se croiser pour le pire ou le meilleur. Surtout le pire. Nous sommes dans le quartier hispanique de Lynwood. Une municipalité de quelques 69 000 âmes au sud de downtown LA, jouxtant Inglewood et Compton, municipalité tristement célèbre pour son taux de criminalité le plus élevé des Etats-Unis, bref, une véritable fabrique à enfants de choeurs.   Tout d’abord, nous faisons connaissance avec Ernesto, jeune mexicain, qui travaille dans un restaurant. Il se tient bien à distance, ne veut pas tremper avec les gangs, mais son frère et sa soeur font partie d’une « clique », alors, c’est un peu comme s’il en faisait partie bien malgré lui, car même s’il s’y refuse, les gangs savent comment faire pour faire plier le chef du gang adversaire. C’est Ernesto qui le dira à son frère. Non pas vivant, mais bel et bien mort. Une mort qui mettra le feu aux poudres entre deux groupes, qui se déchirent sur fond d’émeutes.

Un premier roman magistral

Dans cette galerie entre-mêlée de portraits, nous croisons également Antonio, sapeur-pompier, Gloria une infirmière, ainsi qu’Anonyme, qui fait partie de forces spéciales. Tous tentent de survivre dans une ville en proie au chaos, laissée pour compte y compris par son propre chef de la police, qui refuse d’envoyer ses hommes dans certains quartiers, laissant ses habitants à l’abandon, qu’ils fassent partie de gangs ou non. A travers ce canevas virtuose  et un récit sous-tension se dessine un portrait brillant et cru d’une Amérique violente et polarisée.

Ryan Gattis vit à Los Angeles. Il est cofondateur de la société d’édition Black Hill Press,intervenant à la Chapman University de Californie du Sud et membre du collectif d’arts urbains UGLAR. Les droits d’adaptation de Six jours ont été récemment acquis par la chaîne HBO.

Six jours
Ryan Gattis
Editions Fayard
428 pages. 24 €. ISBN : 9782213686318

 A voir !
Son site: http://ryangattis.com/
Les éditions Fayard: http://www.fayard.fr/

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