Nous avons longé la Seine, en camion, et on nous a parqués derrière des grilles, dans un village kanak reconstitué au milieu du zoo de Vincennes, entre la fosse aux lions et le marigot des crocodiles. Leurs cris, leurs bruits nous terrifiaient. […] Au cours des jours qui ont suivi, des hommes sont venus nous dresser, comme si nous étions des animaux sauvages. Il fallait faire du feu dans des huttes mal conçues dont le toit laissait passer l’eau qui ne cessait de tomber. Nous devions creuser d’énormes troncs d’arbres, plus durs que la pierre, pour construire des pirogues tandis que les femmes étaient obligés de danser le pilou-pilou à heures fixes. […] J’étais l’un des seuls à savoir déchiffrer quelques mots que le pasteur m’avait appris, mais je ne comprenais pas la signification du deuxième mot écrit sur la pancarte fichée au milieu de la pelouse, devant notre enclos : Hommes anthropophages de Nouvelle-Calédonie.

cannibaleCommandé à l’occasion du 150e anniversaire de l’abolition de l’esclavage, ce court roman vous plonge dans l’univers de l’Exposition coloniale de 1931 et retrace un fait divers authentique, méconnu et scandaleux : 111 Kanaks ont exposés au Jardin d’Acclimatation sous l’étiquette « pseudo-scientifique » d' »Hommes anthropophages » dans la section « zoo » de cette Exposition … Bien entendu, il va de soi qu’ils doivent jouer le jeu ! Ils sont sommés de terroriser les visiteurs avec des cris de sauvages, de troquer leur habit coutumier pour un simple pagne et de manger de la viande tout en supportant brimades et manque de respect. Une partie d’entre eux est envoyée à Hambourg afin de  » rendre service » au zoo qui « dépanne » l’Exposition en crocodiles … Seuls les Surréalistes, le Parti Communiste ainsi que la Ligue des Droits de l’Homme s’émeuvent du traitement réservé aux « exposés ».

Pour présenter ces faits, Daeninckx replace également le roman dans le contexte du mouvement indépendantiste kanak (FLKS) et des « troubles » – euphémisme employé couramment pour les désigner – des années 80. En effet, nous découvrons le principal protagoniste de ce roman, Gocéné, à un barrage lors de ces fameux troubles. Celui-ci est accompagné de l’homme qui lui a sauvé la vie à Paris, mais qui se voit refouler par les gardiens du barrage, car Français et donc peu propice à comprendre la cause Kanak. Il s’agit alors pour Gocéné d’expliquer à ces jeunes passionnés, ce qui s’est passé lors de cette Exposition coloniale … Lancés dans une course contre-la-montre pour retrouver leurs camarades expédiés en Allemagne, Gocéné et son compère Badimoin, découvre le Paris des années folles, le « pot-aux-roses » de ce transfert, la cruauté mais aussi le courage d’autrui.
Daeninckx alterne histoire passée et histoire actuelle, multipliant les flash-backs de Gocéné. Ces ponts entre passé et présent plongent cette Exposition et les troubles dans un lien de cause à effet. Bien entendu, seule cette Exposition n’a pas suscité le désir d’indépendance des Kanaks, mais l’ensemble des méandres de l’histoire coloniale de la France en Nouvelle-Calédonie.

Le principal reproche fait à ce livre est sa brièveté, assez rythmé, il est d’une intensité émotionnelle grandissante.

Cannibale
Edition Gallimard. Collection « Folio » N°3290.
107 pages. 3.50€. ISBN : 2-07-040883-3

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