cher pays de notre enfanceDouce France, cher pays de notre enfance …
Une petite ritournelle s’enclenche dans votre tête à la lecture de ce titre si évocateur d’une France douce  et positive … Pour compléter cette introduction musicale, je pourrai vous dire que je viens vous parler d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître … celui du barbouzes, du gaullisme, des grand banditisme et du SAC (service d’action civile), association qui avait juste pour objectif de pérenniser l’esprit gaulliste, dans une zone d’ombre et de frottement avec la politique.

Douce France, une image d’Épinal, loin, très loin de cette « enquête dessinée » passionnante  dont le travail documentaire historique et politique n’a d’égal que la qualité des graphismes, sobrement en noir et blanc. Il s’agit d’un véritable travail de journaliste et d’enquêteur réalisé en duo par Étienne Davodeau, auteur de bandes dessinées, et Benoît Collombat, grand reporter à France Inter et auteur également d’une contre-enquête sur l’affaire Boulin.

Cher pays de notre enfance est le fruit de deux années de travail intense, de recherches minutieuses (et parfois cocasses) dans les archives du SAC, de nombreux interviews ou demandes d’entretien infructueuses avec les personnalités politiques ou judiciaires des années 70 pour  mettre à jour ce qui fut tu par la contrainte : les petits arrangements de la République au prix de scandales politico-judiciaires.

Une plongée au coeur des scandales politico-judiciaires de la Ve République

Cette enquête dense au cœur du Sac se déroule à travers la mise sous une nouvelle lumière   de trois « affaires » comme on aime à dire en France, ayant pour dénominateur commun le SAC : les assassinats du juge Renaud en 1975 et de Robert Boulin en 1979 (ou plutôt du pseudo-suicide de Robert Boulin, l’instruction rouverte depuis ce mois de février aboutira peut être à la reconnaissance de cet assassinat) ainsi que la tuerie d’Auriol en juillet 1981 qui conduira le Président François Mitterand à dissoudre le SAC.

 

cher pays de notre enfance
©Futuropolis

Tout d’abord l’enquête s’ouvre sur le meurtre à Lyon du juge Renaud, premier juge assassiné depuis la Libération en France. Son indépendance et son jusqu’au-boutisme face à la collusion entre politique et criminalité n’était pas pour créer de grandes amitiés au « shérif ».
A ce jour, ce dossier classé demeure un sujet extrêmement sensible, partagé entre une thèse primitive, idéale mais peut-être trop simpliste qui est celle du Gang des Lyonnais, et une autre plus politique. En effet, lors de son assassinat le juge Renaud enquêtait sur le financement de l’UDR (ex-RPR, prédécesseur de l’UMP) et d’un lien possible avec le braquage réussi du Gang des Lyonnais, ainsi que sur la « French connection » et le trafic de drogues transatlantique.

 

cher pays de notre enfance
©Futuropolis

 Des années d’investigation qui participent à la réouverture du dossier Boulin

L’affaire Boulin revêt la même problématique. Toute personne gênante peut se voir menacée  et disparaître dans des conditions obscures, disparition suivie d’une dossier judiciaire entaché d’irrégularités.  Elle incarne parfaitement ce cas d’école de ces années sombres.  Robert Boulin était alors ministre du Travail et de la Participation dans le gouvernement de Raymond Barre. Intègre et travailleur, au service de l’Etat depuis quinze ans, il était un candidat tout désigné face à un jeune Jacques Chirac. Puis sa réputation est attaquée par un dossier concernant l’acquisition  récente d’un terrain non viabilisé par un proche de Jacques Foccart, fondateur du SAC. Mais Robert Boulin veut faire face et se battre pour rétablir la vérité et son honneur. Il est retrouvé mort dans la forêt de Rambouillet.
L’enquête conclut à un suicide par une noyade dans un étang profond d’une cinquantaine de centimètres avec une autopsie qui n’en mérite pas le nom : on ne vérifie pas la présence d’eau dans ses poumons qui pourrait attester de la noyade et pire encore son crâne n’est pas analysé à la demande du Procureur de la République. Après la publication de photos de son visage en 1983, visiblement meurtri par de nombreux coups, sa famille obtient une nouvelle autopsie qui corrobore la thèse de l’assassinat. Ce dossier judiciaire semé d’embûches a été rouvert en février dernier, grâce notamment au travail d’investigation mené par Benoît Collombat depuis 2002.

Dense mais jamais ennuyeuse et aussi palpitante qu’un roman policier, aussi instructive qu’un bon documentaire, cette enquête est une lecture indispensable. Un véritable pavé dans la mare d’une grande qualité et d’une grande élégance par ses dessins mais aussi par la réelle démarche journalistique. Un très grand coup de coeur. A lire absolument !

Elle est sélectionnée pour le prix du public qui sera décerné au festival d’Angoulême qui aura lieu du 28 au 31 janvier !

Sortie de la BD « Cher pays de notre enfance »

Cher pays de notre enfance – Enquête sur les années de plomb de la 5e République Benoît Collombat et Etienne Davodeau
Editions Futuropolis
224 pages. 24€. ISBN : 978-2754810852

 A voir !
Cet article sur le juge Renaud sur Lyon capitale ainsi qu’un entretien avec Benoît Collombat sur Bibliobs. Vous pouvez aussi découvrir les autres œuvres d’Étienne Davodeau, auteur également de Lulu, femme nue, sur son site. Enfin consultez également le site de l‘association Robert Boulin

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