Plongée dans le vif de la rentrée littéraire avec deux auteurs dont les ouvrages, La Zone d’Intérêt (Martin Amis) et Tout ce qui est solide se dissout dans l’air (Darragh McKeon), reflètent combien la littérature est un chemin, qui permet encore et toujours de chercher à comprendre l’insondable sans pour autant toujours trouver des réponses. Retour sur le premier ouvrage ce soir …

Il était une fois un roi qui demanda à son magicien préféré de confectionner un miroir magique.Dans ce miroir, on ne voyait pas son reflet. On y voyait son âme : il montrait qui l’on était vraiment. Le magicien ne pouvait pas le regarder sans détourner les yeux. Le roi ne pouvait pas le regarder. Les courtisans ne pouvaient pas le regarder. On promit une récompense, une malle pleine de joyaux, à tout citoyen de cette paisible contrée qui pourrait le regarder pendant soixante secondes sans détourner les yeux. Pas un seul n’y parvint.

zone_d'intérête_martin_amisLa Zone d’intérêt fait partie de ces titres phares de la rentrée littéraire, attendue car oeuvre d’un écrivain anglais qui n’a plus ses preuves à faire, dont l’humour et le cynisme caractérise la plume alerte, s’attaque cette fois-ci à un sujet des plus délicats : la Shoah.
Une odeur de souffre entoure l’ouvrage avant même sa parution, Gallimard, éditeur historique d’Amis depuis L’Information en 1997, a refusé de publier le livre en France, ainsi que son éditeur allemand. C’est donc la maison d’édition Calmann-Levy qui prit le pari de publier le livre qui reçut des critiques plutôt positives dans le monde littéraire anglo-saxon.

Réelle caricature ou présentation exagérée ?

Présenté comme une caricature, un « marivaudage aux allures de Monty Python », on y trouve certes des scènes d’un cynisme noir, mais aussi quelques pages d’une belle sensibilité, notamment celles consacrées à celui qui nous est présenté comme l »homme le plus triste du monde » : Szmul, le Sonderkommando, qui dirige une brigade de Juifs chargés de nettoyer -c’est-à-dire de récupérer tout ce qui peut être récupérable – les autres Juifs après leur décès – et ce peu importe le type de mort.

Cependant cette présentation ne rend pas entièrement justice au roman, lui attachant finalement une aura bien plus subversive qu’elle n’est. Oui, Martin Amis nous parle de la Shoah d’une façon inédite et dérangeante, volontairement provocatrice, dont l’issue peut être le rejet, mais il serait dommage de ne pas persister dans sa lecture.

Quelque soit le ton choisi, écrire sur la Shoah demeure une exercice périlleux.

Qu’en est-il vraiment ? Le premier chapitre m’a tout d’abord rendue perplexe car, oui, il y a une réelle légèreté recherchée et dérangeante qui se dégage de ces hommes qui pensent effectivement qu’aux femmes, ou plutôt plus crûment au sexe, et qui semblent vivre dans une bulle étanche. Parmi ces hommes, se trouve Angelus Thomsen, qui ne cache nullement son désir pour la femme de son commandant, séducteur mais suiveur d’un groupe dont la devise est « Séduis la femme, calomnie le mari ».  Amis laisse donc le choc s’installer : tout ceci sans qu’aucune mention ne soit faite au camp, même si nous le savons, rien ne nous le dit encore réellement.
Dès le deuxième chapitre, intitulé « La Selektion », c’est l’image des convois qui surgit, ainsi que celle de ces hommes et de ces femmes, traités moins bien que des marchandises ou du bétail. Au premier plan, se trouve Paul Doll, ce commandant cruel et pervers, dont la folie se révèle à travers ce qui se veut être rationnel, fil rouge que déroule habilement Amis tout au long de son livre :

« J’aime les nombres. Ils traduisent logique, exactitude, économie. Certes, il m’arrive parfois de douter du « 1 » : dénote-t-il la quantité ou est-il employé comme … pronom ? L’important, c’est l’uniformité. Oui, j’aime les nombres. Nombres relatifs, nombres entiers. Nombres premiers !) »

Une mise en abîme à travers un jeu de miroir

La mise en abîme est complète lorsque Szmul a voix au chapitre. On pourrait presque croire entendre la voix d’Amis à travers la fable narrée par ce troisième intervenant, celle d’un roi qui commanda un miroir magique, or celui-ci avait la particularité de ne pas réfléchir le reflet de qui se regardait dedans, mais  son âme, ce que la personne était réellement. Personne ne pouvait utiliser le miroir car tous détournaient le regard. Szmul nous révèle en conclusion de cette morale :

Pour moi, le KZ est ce miroir. Le KZ est ce miroir, avec une différence : ici, on ne peut pas détourner les yeux.

Et tout au long de notre lecture, nous sommes invités à observer, à regarder ces hommes, d’un vaniteux grotesque comme Doll, d’une résilience incroyable comme Szmul, pauvre hère déjà mort, qui n’a pas le « droit au réconfort de l’innocence », ou d’un arrivisme ambivalent comme Angelus Thomsen, neveu de Martin Bormann.
Avec des longueurs parfois (causées finalement par cette badinerie qui finit par être anecdotique la lecture alors sous tension), nous suivons cette rude « épopée », d’où ne surgit aucun héros, et au cours de laquelle la logique des ténèbres se révèle et se craquelle

Si ce que nous faisons est bien, pourquoi une telle puanteur ? Sur la rampe, le soir, pourquoi ressent-on le besoin irrésistible de s’assommer d’alcool ? pourquoi avons-nous contraint la prairie à bouillonner et à crachoter de cette façon ? (…) Pourquoi les déments, et seulement les déments, semblent-ils se plaire ici ? (…) Pourquoi brunissons-nous la neige ? Pourquoi faisons-nous ça ? Pourquoi faisons-nous ressembler la neige à la merde des anges ?

Mais si l’on accepte en littérature le traitement de la lâcheté, celui de l’indifférence, voire de la réjouissance qu’il y a pu avoir autour de tels actes est inédit tout en reconstituant aussi une triste réalité, qui apparaît de-ci, de-là non pas à travers des portraits complets, mais des discussions, comme l’annonce de ce nouveau produit le Zyklon B, dans une conversation consacrée à la meilleure façon de conquérir une telle, ou encore le traitement réservé au mystérieux personnage Dieter Kruger. L’effet miroir gratte et heurte notre humanité qui ne peut se résoudre à comprendre de tels actes : c’est la révolte de la raison face à l’incompréhensible, à l’obscénité et la grossièreté des justifications qui l’emporte.

Le marivaudage, un axe d’attaque osé mais maladroit

Cependant La Zone d’Intérêt en manque-t-elle ? Non, même si ce roman laisse une certaine amertume, finalement plutôt dû au fond qu’à la forme (certains liens méritaient d’être plus exploités) . Le cynisme s’efface peu à peu pour laisser place à l’inquiétante machinerie nazie, et se centrer au fil des pages sur le personnage de Paul Doll, de la gardienne du camp,  Ilse, permettant alors de traiter avec autant de sérieux le personnage de Szmul, et de façon plus évolutive, celui de Thomsen. Ce n’est pas le ton, mais le marivaudage qui finalement pourrait plus desservir qu’ajouter au propos de Martin Amis en distrayant et irritant l’attention du lecteur, qui ne poursuivrait pas sa lecture.
Or Amis n’a pas manqué de se livrer à un considérable travail de documentation et de réflexion comme on peut le constater dans sa post-face, qui plutôt que de clore ainsi dans une sorte de « justification » le roman, mériterait amplement d’occuper la place d’une préface, son contenu éclairant la démarche littéraire de l’auteur. Le matériau est tel que l’on peut se demander pourquoi le choix d’un tel axe d’attaque par le marivaudage, si ce n’est celui de viser précisément la supposée virilité nazie, choix qui n’est dès lors pas évident et compréhensible par tous à prime abord. Cette façon d’exorciser l’indicible en faisant des nazis les pantins de leurs désirs – libidineux – est ce qui peut nous déranger le plus, ayant le travers d’être très réducteur sur le phénomène nazi. Mais il s’agit de parodie, et si Charlot dansait avec la mappemonde et dérangeait par une certaine poésie, c’est l’absence de poésie dans le désir qui renforce la charge parodique et la crudité du propos.

Ce n’est pas la première fois qu’Amis s’attèle à illustrer un sujet aussi épineux que celui de la Shoah. Dans La Flèche du Temps, il évoquait déjà ces médecins qui réalisaient ces expériences indicibles dans un récit qui se déroulait à-rebours comme une quête identitaire. Ici Amis qui ne cherche plus le pourquoi montre la perte d’identité de Thomsen, qui ne peut trouver une échappatoire littéraire, dans laquelle il pourrait supporter son implication.

Le réalisme social : tel était le genre en vigueur. Pas un conte de fées, par un court roman gothique, pas une saga de capes, d’épées et de sorcellerie, pas un roman à quatre sous. Et certainement pas un roman à l’eau de rose (je commençais à accepter la chose). Le réalisme, rien d’autre.

Une post-face à lire avant tout : Hier ist kein warum (Ici il n’y a pas de pourquoi)

Dans sa post-face, Martin Amis analyse finement un postulat de Primo Levi expliquant que la haine nazie est inexplicable par la raison humaine, cette haine étant inhumaine. De fait, il semblerait qu’en l’absence possible d’explications rationnelles, « en levant la pression du pourquoi », Primo Levi a créé « une ouverture » à la fois pour l’expression littéraire comme pour la compréhension, permettant ainsi approcher par différentes facettes le nazisme et Hitler, non saisissables globalement mais par fractionnement.
L’historien spécialiste de la Shoah, Yehuda Bauer, disait aussi qu' »Hitler est explicable en principe, mais ça ne signifie pas qu’on l’ait effectivement expliqué ». Chacun de ces trois narrateurs offre une vue sur le phénomène historique complexe qu’est le nazisme et cette tragédie qu’est la Shoah. Aucune d’entre elles ne peut apporter un « pourquoi » clair et identifiable. Szmul, seul témoin déclaré, nous narre son histoire d’une seule voix, simple et réelle, tandis que les deux autres protagonistes se révèlent entre coups d’éclat et anecdotes, ne bénéficiant pas d’une réelle continuité. L’ambivalent Thomsen  traverse le temps et incarne l’obstructeur commun, pas véritablement rebelle, mais traînant des pieds pour accomplir ses tâches, sabotant à l’occasion ainsi que l’Allemagne dénazifiée, qui après son réveil, ne peut se retrouver, a perdu toute substance. Un roman incontournable.

Sous le National-Socialisme, on se regardait dans le miroir et on voyait son âme. On se découvrait. Cela s’appliquait, par excellence et a fortiori (avec une violence incommensurable), aux victimes, ou du moins celles qui vivaient plus d’une heure et avaient le temps de se confronter à ce reflet. Mais cela s’appliquait  également à tous les autres : les malfaiteurs, les collaborateurs, les témoins, les conspirateurs, les martyrs absolus (Orchestre rouge, rose blanche, les hommes et femmes du 20 juillet) et même les obstructeurs, comme moi et comme Hananh Doll. Nous découvrions tous ou révélions, désemparés, qui nous étions.
La véritable nature de chacun. Ca, c’était la Zone d’Intérêt.

Rendez-vous sur Hellocoton !