Comme aurait dit Vaclav Skala, elle était le portrait craché de son père dans les grandes lignes, mais pas pour les finitions.

sillage1895, 1910, 1924, 1898, quatre années, autant de miroirs dans l’histoire de la famille Skala, propriétaires terriens texans.

1895, chez les Skala, une famille d’immigrés tchèques, la vie est dure depuis longtemps, et plus particulièrement depuis le décès en couches de Klara, donnant naissance à son quatrième fils, Karel. Totalement démuni, Vaclav, le père, doit trouver une nourrice pour son fils, et s’occuper du corps de sa femme. Désormais la vie à l’exploitation sera plus rude pour ses fils, qui travailleront dès lors comme des bêtes de somme auprès d’un père blessé et tyrannique, pour avoir les meilleurs chevaux. Il n’hésitera pas à sacrifier ses fils, leur scolarité et leur santé, en leur extirpant toutes les forces au service de son exploitation, tant et si bien qu’ils remplaceront ses meilleurs cheveux pour tout travail de trait, difformant ainsi leur cou.

1910, Karel est désormais âgé de 15 ans. Pour oublier cette vie harassante,  toute en rudesse dans l’obscurité des coeurs, les courses de chevaux demeurent un de ses échappatoires. Mais le jeu, passion paternelle, se mêle régulièrement de celle-ci pour acquérir des terrains ou des bêtes supplémentaires. C’est sans compter sur l’arrivée d’une famille espagnole, les Villasenor. Appâté par la richesse de Vaclav, Guillermo lui propose un terrible pari : une course de chevaux, engageant Karel contre une de ses filles. L’objet du délit ? Des terres supplémentaires et trois mariages pour chacun des frères, excepté Karel.

1924, Karel, désormais heureux chef de famille, a hérité des terres de son père. Sa femme Sophie attend leur troisième enfant, un fils peut-être. Ses frères et lui ne sont plus en contact depuis le décès de leur père. Après avoir grandi avec le sentiment de culpabilité d’avoir précipité la mort de sa mère en venant au monde, Karel vit désormais avec le poids de la mort de son père … Entre l’exploitation familiale et la vente d’alcool, son destin reste inextricablement lié à celui des Villasenor, à laquelle appartiennent désormais ses frères, qui ont quitté la tyrannie paternelle pour une autre bien plus diffuse et pernicieuse …

Une tragédie grecque des grands espaces américains

Premier ouvrage de Bruce Machart, le Sillage de l’oubli, est une épopée familiale sombre et passionnante qui vous portera très loin de l’oubli ! Espérons que ce roman prometteur inaugure une belle carrière à son auteur, déjà comparé à des grands noms de la littérature américaine, comme William Faulkner et Cormac MacCarthy.
Son écriture sans fioritures mais détaillée pose une atmosphère lourde et électrique, appelant l’ensemble de nos sens que ce soit l’ouïe, le toucher ou l’odorat tant les descriptions fines et complexes nous donnent de sentir et ressentir la terre travaillée, la furie des chevaux en course, la moiteur de l’été, les tensions et l’animalité des défis.
C’est aussi l’écriture maîtrisée d’un roman d’atmosphère qui prend le temps, comme on le fait peu souvent, de déployer sa trame, inexorablement et de façon soutenue, nous gardant toujours dans cette tension, dans cette fébrilité de la lecture. Un roman obsédant sur l’obsession d’un homme souhaitant conquérir toujours plus, happé par le flot de ses désirs, celui d’oublier le vide, ce vide laissé par sa femme, quitte à broyer tout sur son passage, y compris ses propres fils.
Digne d’une tragédie grecque, Le Sillage de l’Oubli, est sans conteste un des meilleurs de la rentrée littéraire de ce début d’année. En refermant ce livre, une certaine nostalgie pointe à l’horizon laissant l’impression d’avoir clôturé la lecture de très belles pages de littérature, un grand roman dans tout ce que cela a de noble, venant d’un virtuose en devenir.

Le Sillage de l’Oubli
Bruce Machart.
Editions Gallmeister. Collection « Nature Writing ».
344 p. 23,60€. ISBN : 978-2-35178-049-7

A voir !

Le site des éditions Gallmeister.
Le site de Bruce Machart

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