Je me demande à quel moment j’ai compris qu’il fallait faire beaucoup plus d’efforts qu’auparavant pour continuer à vivre. Simplement à vivre. Je m’étais toujours figuré, je ne sais pourquoi, que l’existence avait la forme d’une montagne. L’enfance, l’adolescence et le début de l’âge adulte correspondaient à la montée. Ensuite, arrivé à quarante ou cinquante ans, la descente s’amorçait, une descente vertigineuse, bien entendu, vers la mort. Cette idée, assez commune je crois, est fausse. Je le découvre un peu plus précisément chaque jour. C’est par la descente qu’on commence, en roue libre, sans effort. On dispose de tout son temps pour contempler le paysage et se réjouir des parfums – c’est pourquoi les odeurs d’enfance sont si tenaces.
Ce n’est que plus tard que la véritable côte nous apparaît, et l’on met bien du temps à la reconnaître pour ce qu’elle est : une pénible ascension qui a la même issue que la folle pente sur laquelle on s’imaginait projeté à pleine vitesse.

mangez-moiQuel titre alléchant, n’est-il pas ? Derrière cet appel à la gourmandise se trouve une galerie de personnages attachants, à commencer par Myriam, principale protagoniste, la quarantaine, dont le passé est quelque peu mystérieux, embrumé par une faute « impardonnable ». Cette femme, toujours grave mais fantasque, qui ouvre son restaurant comme d’autres changent de chemises, sonnée par la vie, a gardé ses utopies et continue à rêver de phalanstères… « Chez moi », ainsi appelle-t-elle en toute simplicité son restaurant et logis. Elle s’évertue à y réaliser une cuisine conviviale, ingénieuse et hors normes, car elle veut faire de « Chez moi » un restaurant pas comme un autre. On y croise, deux jeunes lycéennes, attelées à y résoudre leurs devoirs de philo, Vincent, un commerçant « voisin », fleuriste, amoureux de surcroît de l’inventive tenancière, Ben, jeune homme à l’ossature fine et légère, lui conférant un air maladroit de pantin, mais d’une douceur et d’une vivacité déconcertante.
Mangez-moi est une quête. Myriam cherche « à joindre les deux bouts », pas seulement financier pour sauver son affaire de la faillite, mais ceux de son histoire, son passé et son avenir, tel un sandwich, avec au milieu un présent qu’elle va apprendre à « dompter », une vie qu’elle va se réapproprier. Car Myriam a dû fuir et doit reprendre sa place et sa vie en main. Une claque aura suffit à la faire vaciller. Une claque qui aura suffi à faire disparaître son instinct maternel et qui ouvrira un long chemin de souffrance. L’écriture d’Agnès Desarthe est un régal, riche et généreuse et ses descriptions savoureuses et sensuelles. En la lisant, on sent presque l’odeur des mets et le tintement des casseroles … Nous y sommes dans ce fameux restaurant et on y ressent la chaleur de Myriam.

Mangez-moi
Agnès Desarthe
Editions de l’Olivier
306 pages. 20€. ISBN: 2879295319

A voir !

imageLe site des Editions de l’Olivier

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