La mille et deuxième nuit

La comtesse de Slavskaïa referma son dictionnaire en soupirant.
Pogrom. Un mot d’origine russe. Un mot qui n’avait longtemps existé que dans sa langue natale et s’exportait partout désormais pour désigner le massacre des juifs par la population russe. Une vraie gloire
Elle se dirigea à petits pas vers sa coiffeuse pour se repoudrer le nez et masquer les sillons qui partaient des yeux, creusés, au fil des années, par des larmes épaissies, corrosives.

Nous sommes en 1911. Le Titanic prépare son voyage inaugural et le temps est la fête chez le couturier Paul Poiret. Maître de la mode, il est ce que sera une Coco Chanel bien avant l’heure : un libérateur des femmes. Finis les corsets, place aux tenues extravagantes.

Sa renommée traverse l’Atlantique, et en véritable roi de la mode, il est reconnu dans la rue partout où il se rend. Si c’est un fin visionnaire, c’est également un jouisseur, grand ordonnateur de fêtes sublimes et incroyables. Ces libations sont extrêmement courues et c’est un insigne honneur de recevoir un précieux carton d’invitation. La plus célèbre de ces fêtes sera sans aucun doute sa Mille et deuxième nuit.
Bien sûr la comtesse Svetlana Slavskaïa reçoit le précieux sésame ainsi qu’une deuxième invitation, qu’elle remet à son secrétaire et fidèle compagnon de tous les jours, Dimitri Ostrov, appelé affectueusement « Dimia ». Il est temps pour le jeune homme de faire son entrée dans le monde et de suivre sont propre chemin. Car c’est décidé, ce soir sera leur dernier soir de compagnonnage. Et puis, un mystérieux admirateur semble se faire plus pressant. Cependant, ce serait sans compter sur le propre fils de la comtesse, Igor, qui lui voue une détestation profonde. Antisémite convaincu et personnage assez imbuvable, son animosité n’en est que plus vive, alors qu’il tente de briller au sein de sa belle-famille de la noblesse française. Tout à ses amours débutants avec une jeune danseuse, Dimia en oublie la comtesse, qu’il retrouvera le lendemain matin, assassinée, et son précieux collier volé devant l’assistance sous le choc de la macabre découverte.

Un polar d’atmosphère …

Voici une enquête policière plutôt intéressante. Et ce n’est pas un plutôt sceptique. Ce premier roman possède de plusieurs qualités littéraires et narratives. Style et intrigue se joignent harmonieusement  mais c’est aussi tout le travail d’atmosphère qui leur confère un charme particulier. Peu adepte du roman à trame « historique », cet univers m’a séduit. Si la Belle Époque est une période que j’apprécie particulièrement avec les  années 30, c’est un roman qui pose les réels enjeux de ces années clinquantes et indolentes.

A l’aube d’une tragédie mondiale, elles possèdent un héritage culturel particulièrement étoffé qui prend le pas trop souvent sur la peinture d’une époques qui ne sait pas encore qu’elle prend fin. Ici, ces années insouciantes et pourtant déterminantes sont l’écrin choisi et particulièrement soigné par Carole Geneix. L’ensemble est très bien documenté et donne une vision juste et fine de cette époque de bascule vers le monde actuel. Sont déjà en train de germer les mauvaises graines de ce qui sera le conflit le plus dévastateur : scission est-Ouest, antisémitisme latent et virulent parfois (nous sommes aux lendemains de l’affaire Dreyfus), montée du communisme qui aboutira à la Révolution russe …

…à la tonalité anglo-saxonne

L’intrigue quant à elle est un classique du polar, mais sous les traits d’un whodunit à l’anglaise (« qui a fait cela »). Comme un clin d’oeil à ce genre né au début du XIXe, ce roman à énigme tient toutes ses promesses.  Si les dernières pages laissent se dévoiler l’auteur du forfait, rassurez-vous le suspense perdure jusqu’à une fin surprenante et inattendue.

D’une écriture précise et enlevée, nous ne sommes pas dans un pensum érudit pour autant. Les chapitres, parfois assez courts, sont comme un indice, une photographie d’un instant t, ce qui est très  appréciable. Une certaine nervosité tend à se développer au fur et à mesure que nous suivons les pas de Dimia, qui se traduit parfois par une légère précipitation dans la résolution de l’enquete. A conseiller vivement aux amateurs de romans policiers historiques, aux fans de polars à l’anglaise et à tous ceux en recherche d’un bon roman agréable à lire. Un premier roman passionné et à l’enthousiame communicatif.

Enfin je clôture cette chronique en remerciant chaleureusement le Éditions  Rivages qui m’ont fait parvenir cet ouvrage en service presse,

La mille  et deuxième nuit
Carole Geneix
Editions Payot Rivages
302 pages. 19,50€. ISBN 9782743641986

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Editions Rivages

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