Les enfants bizarres comme nous ne peuvent pas être « normaux », dit Tyler avec suffisance. D’après mon psy, notre génération a atteint un nouveau stade d’évolution. « Normal », ça veut juste dire « moyen »… vraiment pas cool. Mon dernier diagnostic en date, c’est une MAP-mélancolie aiguë précoce-, une maladie généralement réservée aux gens d’âge mur. On pense que c’est génétique parce que Tyler père en a souffert toute sa vie. Vu ta tête d’enterrement, Sky, tu pourrais bien être MAP, toi aussi, on dirait que tu as avalé un truc vraiment dégueu que tu n’arrives pas à cracher. Tu veux essayer mes médicaments ? Ils sont super cool. »

petite soeur mon amourIl est des romans qui vous laissent pantois devant leur brutalité, leur beauté, leur ignominie, leur justesse, leur caractère dérangeant. Petite soeur, mon amour est tout cela à la fois et bien d’autres choses encore. On aime, on déteste ce beau roman laid finement écrit et maladroit à la fois. Beau, car Carol Oates arrive à transcender par son esprit affûté et acéré un fait divers sordide d’un monde dans lequel les petites filles reçoivent la mort en cadeau de Noël ; laid, car aussi sordide soit l’intrigue de ce roman, elle n’en demeure pas moins inspirée d’un fait réel glauque. Car Joyce Carol Oates qui n’est pas coutumière de la facilité, s’est lancée dans la délicate entreprise de s’inspirer d’un de ces cold cases, affaire non élucidée, classée qui a défrayée la chronique américaine en 1996, et qui est à nouveau exhumée, pour dépeindre à nouveau un visage de l’Amérique contemporaine.
Plus qu’inspirée de l’affaire JonBenett Ramsey, cette mini-miss de beauté âgée de 6 ans retrouvée assassinée chez elle le jour de Noël, Joyce Carol Oates, extrêmement documentée propose une relecture mise en fiction de cette affaire, qu’elle choisit, elle, d’élucider. L’on approuvera ou non ce choix artistique, qui permet à Oates telle une question de rhétorique, de dépeindre un portrait à nouveau incisif, de la haute société américaine, celle de ces notables de ces provinces chics et riches, où la vie semble se dérouler comme un long fleuve tranquille.

Petite soeur mon amour : Un portrait à nouveau incisif, de la haute société américaine

Dans Petite soeur mon amour, nous contemplons les Rampike.
Le père Bix, cadre en vue, est fortement accaparé par sa carrière qui le mène en multitude d’endroits, et avide de rentrer dans l’un de ces clubs très fermés, summum de la reconnaissance sociale.
Betsey, mère au foyer, bigote et plein de projets pour ses enfants, fut une patineuse prometteuse. Maman poule de son « petit homme » à elle, elle couve farouchement son fils, qu’elle tente d’initier en vain au patinage, avant que celui-ci ne se lance dans la gymnastique, sport qui le rendra infirme. Dès lors délaissé, Skyler, petit bonhomme de neuf ans au moment de la mort de sa soeur, et dix ans plus tard, jeune adulte désorienté, désabusé, légèrement junkie sur les bords, se cherche et narre l’histoire de sa soeur, à nous lecteurs.
Enfin Edna Louise, petite fille maladroite et rêveuse, dotée d’un talent naturel, qui lui permettra de trouver l’amour et la reconnaissance maternelle qu’elle cherchait, tant qu’elle était dans l’ombre de son frère. Rebaptisée « Bliss » dans un accès de ferveur hallucinatoire et rocambolesque par sa mère, la petite Bliss, connaitra une carrière en étoile filante, avant les premières douleurs fantômes qui révèleront un malaise plus grand de cette enfant, trop tôt mise sur le devant de la scène, telle une poupée sexy et idolâtrée, qui n’a plus d’ailleurs le temps de vivre comme une enfant de son âge, vivant en vase clos entre maman/agent, ses entraineurs et professeurs successifs…
Nous voguons donc chez les Rampike, entre passé présent, avec Skyler, qui révèle les dessous cachés de cette famille, bien sous tout rapport : le père est en fait volage et guère impliqué dans l’éducation de ses enfants, pour laquelle il donne carte blanche (où presque lorsque des questions de prestige ou d’argent interviennent) à sa femme, démesurément ambitieuse pour ses enfants, qui reporte sur eux ses propres désirs et rêves. Les enfants, adorables créatures entre les mains de leurs parents, fendent le coeur par leur clairvoyance et leur questionnement sur ce monde, entre école prestigieuse où l’on est classé par code et soumis déjà à la dure loi de la compétition, et un univers sportif intense, où pour ne pas faillir, entraînement quotidien, piqûres et médicaments en tout genre, sont la clé du succès …
Intervient ensuite la mort de Bliss, dans des circonstances similaires, voire très fidèles à celles de JonBenet, l’enquête étonnante réalisée par-dessus la jambe, l’opprobre sur la famille, l’éclatement de celle-ci … et la proposition de résolution de l’affaire par Carol Oates, qui peut décontenancer, tant que si bien documentée soit elle, il reste objectivement difficile d’apporter une réelle lumière sur cette affaire, à nouveau en première ligne.

Petite soeur, mon amour est véritablement un roman complexe et obsédant, dont l’entêtant « Dessine-moi un petit coeur, Skyler » restera gravé dans votre mémoire.

Petite soeur  mon amour,
Joan Carol Oates
Editions Philippe Rey
680 p. 24€. ISBN : 978-2-84876-169-5

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