Qaanaq  de Mo Malo, un premier polar fascinant

L’enfant ouvre les yeux sur la nuit polaire. Sous sa couverture de phoque, ce n’est pas de froid qu’elle grelotte – elle a l’habitude. Elle vit déjà son troisième hiver interminable. Elle connaît tous les trucs, toutes les règles : les trois couches pour commencer, une en coton, une en laine, puis la peau tannée. Les tonnes de graisse animale à avaler chaque jour, comme une cuirasse calorique. Ça la dégoûte un peu. Mais il faut s’y faire. Non, c’est autre chose qui l’a saisie. L’a arrachée au repos. Une autre évidence échappée des immensités blanches, bleutées de lune, qui a pris le pas sur son rêve. Tous les Inuit le savent : rien de bon ne naît dans les songes. Au-dehors, les esprits de la banquise hurlent la colère obstinée de leur vent fou – le pitaraq, venu du désert de l’Inlandsis.

Voici un premier roman polar fort prometteur, qui a réveillé pendant ces vacances mes appétits de serial lectrice. Depuis cette pause salvatrice et cette redécouverte du plaisir de la lecture, ma PAL fond comme neige au soleil  😮

Avant tout détrompez-vous, si son auteur use d’un pseudonyme venant du froid, il a déjà fait ses armes en littérature … française. Je vous avoue qu’à la lecture du roman, et même encore maintenant, je tente de deviner qui cela peut être ! Mais les autres romans ayant été écrits également sous pseudonyme, cette enquête a encore quelques beaux jours devant elle  🙄

Qaanaaq

Le retour de Nanook

Notre héros, l’inspecteur Qaanaaq (prononcer Hraanaaq et non kanak) Adriensen est le fils adoptif d’un écrivain d’une série policière à succès et d’une inspectrice à l’esprit incisif. Celui-ci quitta sa terre natale le Groenland à l’âge de trois ans. Inspecteur respecté et redoutable de la police de Copenhague, c’est à la suite d’une enquête clôturée cahin-caha qu’il est contraint et forcé d’intégrer la police de la capitale Nuuk.
Celle-ci fait face à un tueur bien difficile à identifier. Au sein d’une importante plate-forme pétrolière, deux ouvriers ont été sauvagement assassinés. Si les attaques possèdent les marqueurs d’une attaque d’ours polaire, certains éléments laissent à penser que ces meurtres ne peuvent être que le fait d’une intervention humaine. en effet, depuis quand les ours crochetent-ils les portes et déposent des « tupilaks », statuettes traditionnelles présages de mort ?

Arrivé sur place, il doit faire face à sa directrice Rikka Engell, une fière danoise froide et ambitieuse, alors que le reste de l’équipe, fort peu rodée à ce type d’évènements – la criminalité étant quasi nulle ! – le laisse plutôt songeur quant à leur perspicacité, mais il peut néanmoins compter sur son collègue, l’inspecteur inuit Apputiku Kalakek, qui va l’initier aux us et coutumes inuits, entre « kaffemik* » et « imaqa** » insondables.
Découvrant sa culture natale, il se confrontera aussi à l’hostilité croissante des inuits vis à vis des danois dans un contexte indépendantiste sous haute tension. Les élections approchent et la sécurité de la plateforme pétrolière pourrait refaire basculer la donne entre les Canadiens de Green Oil et Artic Petroleum ..

Qaanaaq

Nuuk, Groenland. Photo de Filip Gielda via Unsplash

 

Un royaume en péril

J’ai beaucoup aimé l’éciture de Mo malo, qui mène habilement la progression rythmée et soignée de son intrigue. Il sait prendre le temps de poser le décor. Son paysage, le Groenland, est envoûtant. le paysage est un ingrédient éminnement important, un personnage à part entière. De plus, elle réserve quelques surprises, ce qui fait toujours plaisir ! La reconstitution de cet univers atypique pour nous est fouillée et détaillée. Vous apprendrez énormément de choses passionnantes. nous sommes très rapidement accrochés par cette vie rugueuse et ornée d’une aura de liberté absolue. Mode de vie, culture, de nombreuses clés culturelles nous sont offertes sans omettre aussi les zones d’ombre : le patriarcat traditionaliste, le nationalisme, les intérêts économiques et géopolitiques formés par le vivier pétrolier …

On ressent une véritable curiosité et fascination devant le mode de vie des inuits. C’est une écriture mesurée, sans idéalisme, ni noirceur que ce soit dans la peinture du Groenland et des autres personnages. Ceux-ci sont étoffés, avec leurs forces et leurs faiblesses. Les personnages secondaires ne sont pas là pour faire de la figuration : ils participent à part à entière à la restitution de cette vie polaire. J’ai eu plaisir à retrouver cet esprit différent que l’on peut croiser chez Jorn Riel ou encore chez Flemming Jensen. Un excellent premier polar qui vous envoûtera je l’espère !

  • * les kaffemik sont des pauses café conviviales et improviées entre les habitants
  • ** imaqa, ou peut-être, peut-être bien que oui ou que non … On ne peut jamais être sûr de ce que sous-entend alors notre interlocuteur. Flemming Jensen l’a illustré parfaitement. Cela dépend du contexte et du ton : réponse honnête et franche, dubitative, moquerie … c’est plein de choses à la fois.

 

A voir !
Editions de la Martinière

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