By: Magic MadzikCC BY 2.0

Ça y est le marathon annuel est désormais commencé ! Libraires, bibliothécaires, lecteurs, sont pris d’une frénésie de lecture plus poussée … Une période de mise à jour de pile à lire entre curiosités, belles découvertes et déceptions.

J’ai donc opéré une petite pause dans ma période italienne, pour plonger le nez dans cette rentrée, avec une pile à lire déjà longue comme le bras. Mais petite satisfaction tout de même de l’avoir déjà bien entamé. Il me faut donc la partager désormais avec vous !

Jami Attenberg, Lionel Shriver : faire entrer l’obésité en littérature

Pour ouvrir ce bal, j’ai débuté avec notamment deux romans américains : La Famille Middlestein de Jami Attenberg et Big Brother de Lionel Shriver. Un quasi « premier roman » et un nom qui compte désormais dans la littérature américaine contemporaine

Publiée pour la première fois en France, Jami Attenberg en est pourtant à son quatrième  roman, un cinquième est d’ailleurs déjà prévu pour 2015. C’est donc une  une nouvelle arrivée particulièrement attendue pour un auteur déjà confirmé. Quel accueil lui réservera le lectorat français ?
kevin_shriverQuant à Lionel Shriver, elle se révéla au grand public avec le Orange Prize, récompensant son roman épistolaire Il faut qu’on parle de Kévin, traitant de l’ambivalence maternelle face à la tuerie atroce à laquelle son fils s’est livré.

Sans se donner le mot, ces deux femmes abordent un véritable fléau de la santé publique aux États-Unis : l’obésité morbide. Avec une sensibilité et un sens de l’écriture différent, elles abordent ce que les américains appellent une « épidémie » sans pathos, crûment parfois, mais dépeignant toujours cette réalité de façon saisissante et complémentaire. Toutes deux ne font pas l’économie de poser la question qui fâche : quelle est la responsabilité de chacun ? En cela, ce sont deux romans sociaux intelligents et fins qui nous sont proposés de lire.

L’Amérique et ses troubles alimentaires : une dilution de la responsabilité ?

Les aliments sont faits d’amour. Manger, c’est aimer. Aimer, c’est manger. Et si un gros morceau de pain peut apaiser les pleurs d’une enfant, en quoi est-ce un problème ?

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Jami Attenberg nous plonge littéralement dans la vie des Middlestein, une famille juive qui vit une véritable crise, depuis qu »Edie, la mère, qui prit de tout temps la nourriture pour refuge, est gravement malade en raison de son obésité. Deux opérations plus tard, elle doit se ressaisir sous peine d’une intervention plus lourde ou de décéder tout simplement. C’est à ce moment que son mari choisit de se séparer d’elle après trente années de mariage, ne pouvant plus souffrir de la voir se tuer à petit feu.

La faute à ce petit bout de pain qui lui fut donné pour sécher ses larmes lorsqu’elle était enfant ? Était-ce là le moment critique, la genèse de cette addiction désormais nocive ? Ou plutôt lorsqu’elle se laissa aller après son mariage, s’oubliant dans le travail ? La frontière entre responsabilité individuelle, familiale ou collective est ténue. C’est toute cette complexité que Jami Attenberg retranscrit à travers son récit, car la vie étant ce qu’elle est, tout s’imbrique et il est difficile de revenir à l’origine du mal. Est-ce la faiblesse personnelle d’Edie ? Son métabolisme ? Ainsi nous serions naturellement, génétiquement programmés pour être obèses ou maigres, nous dédouanant de toute responsabilité ? Faut-il plutôt regarder du côté de l’histoire familiale, une éducation qui l’amena à se réfugier dans la nourriture ? Doit-on aussi questionner un contexte plus global entre mariage raté, licenciement et indifférence générale ? Mais ceci ne serait pas les conséquences du caractère d’Edie ?

Sans imposer de réponses, Attenberg se livre à un portrait croustillant d’une famille au bord de la crise nerf : un père, passé la soixantaine, à la recherche du bonheur sur le net après des années de frustration, d’incompréhension et de froide indifférence, deux grands enfants connaissant les méandres de la trentaine, une belle-fille accro à la diététique et traquant Edie, une Edie séduisante malgré ses formes et un tempérament bien trempé.

A la manière d’un Jonathan Franzen, Jami Attenberg créé une véritable saga familiale vivante, touchante et parfois aussi drôle que tragique, nous faisant voyager dans le temps, découvrant Edie à cinq ans ou encore laissant apercevoir à travers quelques lignes, ce que les uns et les autres deviendront. Vous l’aurez compris, une plume alerte, une narration originale saupoudrée d’un zeste de causticité font de ce roman une belle découverte.

Si la corpulence est relative, si tout le monde est gros, alors personne ne l’est.

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Lionel Shriver utilise toujours un langue affûtée et précise, pointant précisément l’émotion, le concept, le travers qui fait mouche, grâce à un sens de l’observation et un regard critique lucide sur un monde qui l’intéresse profondément. C’est une femme de lettres engagée, préférant mener la vie dure à ses lecteurs avec une réalité crue mais jamais moralisatrice plutôt que de les laisser se bercer d’illusions.
Pandora, femme entrepreneur à succès, mariée à Fletcher, artisan d’art, mère adoptive de ses deux enfants, connait une réussite quasi monotone s’il était autorisé de se plaindre de cette vie tranquille dans cette société où la célébrité est une valeur creuse fort prisé, et ce même dans l’Iowa !
Contactée par un ami de son frère jazzman, Edison, elle apprend ses déboires professionnels et revers de fortune personnels. Profondément attachée à ce grand frère qu’elle n’a pas vu depuis quatre ans, elle accepte de l’accueillir deux mois malgré la froideur des échanges entre Fletcher et Edison. Ce pari déjà osé, est d’autant plus mis à mal, lorsqu’elle découvre avec effarement que la silhouette sportive et longiligne de Fletcher à fait place à une corpulence imposante. Ce sera pour elle le début d’une quête vers la compréhension, entre déchirement et défi personnel.

Adepte d’un mode de vie très strict (un repas par jour, et beaucoup de sport), Lionel Shriver aborde ici une trajectoire personnelle. En effet, à l’instar de Pandora, elle dut faire face à l’obésité de son frère, qui en mourut, avant même qu’elle ne put l’aider d’une quelconque façon. Ce roman de la mémoire, qui lui est dédié, est aussi un roman psychologique fort explorant les différentes trames des liens familiaux réels ou fictifs : l’enfant unique, la famille recomposée, la famille fantasmée, et plus particulièrement la puissance des liens entre frère et sœur.

C’est également un roman social, un quasi pamphlet contre les obsessions alimentaires de l’Amérique : obsession de l’obésité dont près des deux tiers de la population souffre … en raison notamment d’un système de valeur faussé, voire hypocrite, car comment choisir de maigrir quand la corpulence est la norme, et l’obésité morbide courante ; obsession des régimes miracles (ici les diètes liquides), obsession de la minceur et de la diététique extrême par une partie de la population ne souhaitant pas sombrer comme le reste de la population. Rien qui ne révèle un rapport sain à la nourriture et à l’alimentation. L’esprit fin de Shriver nous emporte dans ce voyage au bout de soi, dont la chute est une leçon de lucidité et de vérité envers soi-même, au-delà du pacte d’écriture de l’écrivain.

La famille Middlestein
Jami Attenberg
Editions Les Escales.
384 pages. 20,90€. ISBN : 9782365691321

Big Brother
Lionel Shriver
Editions Belfond
433 pages. 22,50€. ISBN : 9782714456274

A voir !

Le site de Jami Attenberg
Le site des Éditions des Escales
Le site des Éditions Belfond

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