La bombe ne tue pas, elle profane le corps. Elle le dépèce et le lacère. Je ne suis même pas certain que l’âme lui survive.

retour à killybegsTyrone Meehan, 81 ans, retrouve sa maison natale dans un petit port Irlandais, Killybegs. Il y vient pour y vivre ses derniers moments. Cet ultime voyage est pour lui l’occasion de revenir sur son engagement dans l’IRA, ainsi il débute un simili testament.

Maintenant que tout est découvert, ils vont parler à ma place. L’IRA, les Britanniques, ma famille, mes proches, des journalistes que je n’ai même jamais rencontrés. Certains oseront vous expliquer pourquoi et comment j’en suis venu à trahir.

Aussi nous revenons sur les pas de l’engagement de Tyrone dans l’IRA et découvrons sa jeunesse auprès d’un père, vivant presque uniquement pour « la cause » et désabusé lors de la partition de 1921. Perdant ainsi toute ambition, il chute dès lors dans l’alcool et la violence, violence qu’il a subi de la part de ces maudits anglais et qu’il fait désormais subir à Tyrone. La vie va ainsi chez les Meehan, entre patrie, misère et chaleur maternelle.
Un soir, dans un aller sans retour à Killybegs, son père se laisse mourir, laissant derrière lui une veuve éplorée et isolée, veillant sur sa nombreuse progéniture et tombant dans une misère plus noire avec son veuvage. C’est alors que toute la famille rejoint un oncle à Belfast, et découvre les tensions sanglantes entre catholiques et protestants …
Tous ces évènements feront naître chez Tyrone la volonté de s’engager pour son pays et finalement de suivre les pas de son père, qui ne cessait de dire « Éirinn go Brách » (L’Irlande pour toujours … mais dans une Irlande unie). Très vite, engagé dans les Fianna Eireann, dans laquelle s’embrigade la jeunesse irlandaise désireuse de servir la cause, puis accédant enfin à l’IRA, à 16 ans, Tyrone fait très vite ses preuves comme homme de conviction et de confiance. Bientôt officier, il multiplie avec sa troupe les actes de bravoure, jusqu’à une ultime embuscade, où la confusion mêlée au brouillard le conduira à tuer accidentellement un des siens, son ami Danny Finley, un officier également … Ce jour-là marquera pour Tyrone le début d’une descente aux Enfers.

Après « Mon traître », paru en 2008, Sorj Chalandon reprend et clôture cette histoire de trahison, cette fois-ci du point de vue du traître, Tyrone Meehan, et non plus du trahi. Amoureux de l’Irlande et journaliste extrêmement versé sur la question irlandaise, Chalandon nous plonge dans une Irlande au coeur vibrant et battant pour sa liberté, opprimée et exsangue mais toujours digne (les noms des combattants, des grévistes ou des tués sont véridiques ainsi que la chronologie). La plume de Chalandon pose tout cela avec une délicatesse et un choix des mots d’une précision de métronome. Cette trahison est décortiquée, soupesée, vue à travers différents angles, posant ainsi les faits sans jugement, car en temps de guerre comment réagirions-nous ? Comment situer une telle trahison lorsqu’elle sert également sa cause : la fin de la guerre et la liberté de sa nation ? Et plus essentiellement, avait-il le choix ? Sa belle écriture rend un hommage passionnant à cette histoire mouvementée et cruelle de l’Irlande.

Retour à Killybegs.
Sorj Chalandon.
Editions Grasset.
333 pages. 20€. ISBN :978-2-246-78569-9

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