Catégorie : Autres littératures étrangères

Tout ce qui est solide se dissout dans l’air, de Darragh McKeon

« Tous ces enfants encore dehors. Il leur faut une dose d’iode prophylactique, immédiatement. Pourquoi est-ce que personne ne s’en est occupé ? – Parce que personne ne s’occupe de rien, Grigori. Nous allons devoir nettoyer tout ça à mains nues. »

9782714458650_tout_ce_qui_est_solide_se_dissout_dans_l_airC’est un premier roman particulièrement brillant et émouvant auquel s’est attelé Darragh McKeon, plus habitué aux planches de théâtre. Dix années d’écriture couronnées par un début des plus attendus  pour cette rentrée mais aussi un des plus prometteurs.

Un excellent premier roman, sensible et intelligent

Tout ce qui est solide se dissout dans l’air est un roman qui vous pousse à prendre le temps de savourer non seulement une belle écriture que l’on rencontre quelques rares fois mais aussi de belles intentions traduites dans des portraits si vivement incarnés que vous plonger dans sa lecture, c’est partager un bout de chemin avec ces personnages qui pourraient bien être un voisin, une tante ou vous.

Darragh McKeon est un pionnier dans l’évocation littéraire de  Tchernobyl. Son tour de force est de parler de la catastrophe en se concentrant sur les hommes et les femmes sans sombrer dans le pathos et sans langue de bois quant au déroule des premières heures cruciales. Un juste équilibre entre fiction, justesse, véracité et épopée.

tout ce qui est solide se dissout dans l'air

 Un roman social  choral et épique

Lire Tout ce qui est solide se dissout dans l’air c’est aller à la rencontre de Maria, une ancienne journaliste publiée dans un samizdat, un de ces fameux journaux dissidents auto publies, ce qui lui valut une arrestation musclée et une reconversion en tant qu’ouvrière dans une usine de voiture.
On s’attache également à Evgueni, son neveu de 9 ans, jeune prodige du piano, qui souffre de n’être accepté des autres enfants quitte à vouloir grandir trop vite pour se rendre plus fort dans une société où prédomine le système D et le petit banditisme.
Artiom est plus vieux mais n’en reste pas moins un enfant pris dans la tourmente, déplacé dans des camps de réfugiés où sont parqués ces familles issues de la zone dévastée. L’ombre  de son père, un des premiers liquidateurs envoyés sur le terrain, traverse tout le roman, emblème de ces familles brisées et de ces hommes qui se sont sacrifies sans le savoir.
Enfin, Grigori, médecin et mari de Maria, incarne ces voix qui n’ont pu être entendues, muselées par un système qui ne pouvait politiquement avouer son échec.

Si les dix années de travail ne sont évidemment pas pour rien dans la qualité littéraire de ce premier opus, ainsi qu’un voyage en Russie, l’expérience de Darragh McKeon en tant que directeur de troupe et dramaturge a nourri habilement l’enchevêtrement des intrigues et la véracité des portraits de ce roman social qui vous habitera encore bien après ses dernières pages.

Tout ce qui est solide se dissout dans l’air
Darragh McKeon
Editions Belfond
424 pages. 22€. ISBN : 978-2-7144-5865-0

A voir !
Le site de Darragh McKeon

Rendez-vous sur Hellocoton !

Le tort du soldat d’Erri de Luca

Pour ces vacances, je fais une incursion plus particulière en littérature italienne avec trois romans, D’Acier de Silvia Avallone, roman social, Canal Mussolini d’Antonio Pennacchi, grande fresque historique récompensée du prestigieux Prix Strega et Le Tort du Soldat d’Erri de Luca.  Trois romans différents mais qui reflètent toute la vitalité de la littérature italienne contemporaine.

d'Acier_Avallone Canal_Mussolini_PennacchiLe tort du soldat d'Erri de Luca

Aujourd’hui, incursion dans l’univers d’Erri de Lucca. Ce Napolitain écrit depuis ses vingt ans, tout en ayant mené de front divers emplois d’ouvrier, sa famille d’origine bourgeoise ayant été ruinée par la guerre. Sa chambre fut même  … une bibliothèque imposante consacrée à la Seconde guerre mondiale. Ce terreau donne lieu à des récits, pouvant comporter des notes biographiques ou ayant la guerre en arrière-plan.

Le choix du sujet est audacieux : un vieux criminel de guerre et sa fille, un traducteur de yiddish, vont se croiser au dîner dans une auberge perchée dans les Dolomites. Ils n’échangeront pas un mot et pourtant cette rencontre silencieuse sera à l’origine d’un profond bouleversement. Aux origines du roman, c’est une demande de traduction pour une œuvre d’Israel Singer. C’est donc par deux récits distincts, l’un porté par la voix du narrateur, journal de « celui qui fait l’écrivain », l’autre par les écrits de la jeune femme, qu’Erri de Luca tisse son roman et dresse le portrait de cet homme qui se qualifie de simple « soldat »

Je suis un soldat vaincu. Tel est mon crime, pure vérité. » Il fit le geste de chasser les pellicules de ses épaules. « Le tort du soldat est la défaite. La victoire justifie tout. Les Alliés ont commis contre l’Allemagne des crimes de guerre absous par le triomphe. » Il avait beau définir son service à la guerre, le réduire aux effets d’une défaite, pour moi sa faute restait certaine et sans appel. Je lui ai opposé ma volonté de ne vouloir aucune explication. Si les choses sont bien comme il le dit lui, alors le tort du soldat est l’obéissance.

Les points de vue s’entrechoquent, le criminel condamné sans appel pour sa fille qui hérite de l’histoire d’une père longtemps dissimulée, une vingtaine d’année, laissant derrière ce mensonge une petite fille sans mère; des victimes sans justice et un bourreau sans procès. Une double peine privée et publique issue d’un héritage non choisi pour ces victimes.
Notre écrivain, gardien d’une langue de disparus, fait de son travail de traducteur, une œuvre de mémoire et de conservation. La figure d’Erri de Luca reste perceptible derrière cette voix napolitaine, d’un amoureux des mots, des histoires, pour qui yiddish et napolitain partagent « misères, émigrations et théâtres ».
Quant à ce criminel de guerre, il s’est lancé lui aussi dans l’apprentissage de l’hébreu, un peu au hasard de son nouveau métier de facteur, afin de le décrypter, le décoder comme un langage ennemi  et comprendre les raisons de la défaite nazie.

La grande force de ce roman fulgurant et bouleversant est d’aborder la barbarie nazie par la voix de ceux qui restent, qu’elle condamne, s’explique vaguement, ne s’excuse de l’innommable ou balbutie une langue en voie de disparation pour recréer un monde disparu.  De grandes espérances naissent, d’aussi grandes peurs culminent, dans un véritable mouvement de vie.

A voir !

Le site des Editions Liana Levi

Rendez-vous sur Hellocoton !
Follow

Get every new post on this blog delivered to your Inbox.

Join other followers:

%d blogueurs aiment cette page :