Catégorie : Littérature américaine

Dans la forêt de Jean Hegland

On tient le coup, jour après jour, et tout ce qui nous menace, ce sont les souvenirs, tout ce qui me fait souffrir ce sont les regrets.

Dans la forêt Nell, 17 ans, rêve d’entrer à Harvard. Sa sœur, Eva, travaille depuis son plus jeune âge pour devenir danseuse étoile. Elles vivent depuis toujours dans cette forêt, dans cette maison familiale, qui aura vu s’éteindre leurs parents puis la civilisation. Tout d’abord quelques coupures d’électricité, des troubles et échos d’émeutes au loin dans les grandes villes, puis plus rien du monde tel qu’elles le connaissaient. Pas d’essence, pas de ravitaillement plus de communication. Enfin presque plus rien, car elles nourrissent toujours le désir d’accomplir leur rêve, Nell lisant  l’encyclopédie familiale, Eva dansant sans musique au son d’un métronome. Tout à leur passion, elles vont prendre conscience petit à petit de ce effondrement irréversible.

J’ai attendu Dans la forêt, comme un enfant attend le Père Noël. Et pourtant la magie n’a pas totalement opérée alors même que le roman possède de grandes qualités indéniables. Jean Hegland vous entraîne au coeur d’un roman d’anticipation et de nature writing. La forêt omniprésente nous impose de repenser à notre rapport à la nature et à notre propre essence. Profonde et protectrice, elle révèle le coeur des hommes et peut être tout autant inquiétante et indifférente à la douleur.  Jean Hegland nous montre sans violence, par petites touches, combien l’homme en tant qu’individu et espèce se fragilise lui-même en se reposant sur un système consumériste qui ne peut continuer à subvenir à ses besoins primaires en cas de rupture de société. Espèce a priori non menacée, il redevient fragile et vulnérable sans connaissance de son environnement, sans ressources.

Un roman d’initiation dans un monde perdu

La forme, nous lisons le journal d’Eve, confère une approche très fine de ses personnages mêlant passe et présent. Ce permet une montée en tension progressive de la face « anticipation » du roman. Le huis clos est tantôt oppressant, tantôt coccoon reposant. C’est également un roman d’initiation montrant le cruel passage à l’âge adulte de deux jeunes femmes pleines d’avenir appelées à faire le deuil irrémédiable de leur enfance mais aussi du monde tel qu’elles l’ont connu et ont pu l’appréhender. Vient alors l’événement dramatique phare qui hante le dernier tiers du roman. Celui-ci se délite autour d’un ecoféminisme païen auquel vous adhérez ou non ! C’est à l’évidence à cet endroit où  Dans la forêt m’a perdu.

Sorti en 1996, c’est aux éditions Gallmeister que l’on doit cette première édition française. A l’instar de son prédécesseur et plus sombre Sur la Route de Cormac MacCarthy, Dans la forêt a été adapté au cinéma en 2015. Sortie en Europe à venir.

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Aquarium, une plongée dans l’enfance blessée

Pourquoi êtes-vous ici ? demandai-je.
J’ai juste envie de regarder. Je n’ai pas beaucoup de temps.
Eh bien, vous pouvez observer les poissons avec moi.
Merci.
Le poisson-grenouille ne flottait pas au-dessus des rochers. Il s’y accrochait. Il semblait prêt à s’enfuir d’un instant à l’autre mais il n’avait pas bougé, sauf pour réajuster ses orteils.
Je parie qu’il fait chaud, là-dedans, dit l’homme. Une eau tropicale. L’Indonesie. Une vie entière à nager dans l’eau chaude.
Comme si on ne sortait jamais du bain.
Exactement.

Aquarium David VannCaitlin Thompson est une jeune fille âgée de douze ans, dont la passion pour les poissons n’a d’égal que sa douceur face au rythme trépidant qu’elle mène avec sa mère Sheri. Celle-ci mère célibataire travaille aux docks et enchaîne les heures sup’ dans l’espoir de devenir grutière et de leur offrir une vie meilleure.

Pour Caitlin, sa vie tourne autour du duo qu’elle forme avec sa mère. Chaque matin, toutes deux se lèvent aux aurores pour quitter leur petit appartement de la zone aéroportuaire de Seattle et se diriger vers l’école où Caitlin arrive la première immuablement. Et chaque après midi après l’école, elle retrouve son aquarium. Là dans la fascination des poissons, le temps et la fureur du monde s’arrêtent. Un jour, elle croise le chemin d’un vieil homme tout aussi connaisseur qu’elle. Un dialogue s’établit entre ces deux solitudes.

L´ écriture renouvelée d’une œuvre en forme de palimpseste.

Pour ce cinquième roman de David Vann offre à nouveau un portrait saisissant des fractures familiales, mais surtout il se livre à un exercice d’écriture particulier avec brio : celui d’écrire du point de vue de l’autre sexe, en deux temporalités distinctes à travers la voix de Caitlin âgée de 32 ans et de 12 ans.

Ce personnage, véritable ancre  de notre récit, nous accompagne, véritable souffle de vie, emprunt de légèreté, une véritable première dans l’univers de l´auteur. Le livre se transforme au fil des pages, finement assemblé, mais aussi marqué de ruptures,  nous livrant ses parties manquantes au cœur des tensions ou en creux au fil des métaphores poétiques pour s’achever en un récit proétiforme, brutal et poétique.

David Vann et la famille, ce n’est pas une histoire drôle. Sa quadrilogie entamée avec Sukkwann Island et clôturée avec Goat mountain a dévoilé un auteur hanté par sa propre histoire familiale et l’idée de pardon. Ce nouvel opus marque un tournant dans son œuvre, avec un roman plus positif que d’habitude tout en restant marqué par ces thèmes, ainsi que nous le dit à demi-mot l’émouvante dédicace à sa mère.

Du pardon imparfait à l’apaisement

Signe d’un certain apaisement, le style de David Vann revêt une nouvelle forme et gagne en puissance, tout en s’apprêtant d’une douceur nouvelle qui contraste toujours de façon saisissante avec la brutalité des événements et la souffrance des êtres. Si l’on quitte les territoires sauvages d’Alaska, c’est la noirceur et l´indifférence de la ville qui accueille ce roman, dans lequel la nature se glisse aux interstices, comme l’eau de l’aquarium, apportant oxygène et pause au récit.

À l’instar de Sukkwan Island, ce grand écart est la marque de fabrique de cet auteur troublant et bousculant l’image lisse et conventionnelle de la famille unie. Mais cette fois-ci l’espoir semble permis pour une réhabilitation de celle-ci.  À découvrir sans hésitation aucune !

Aquarium
David Vann
Editions Gallmeister
270 p. 23€. ISBN : 9782351781173

A voir !

imageles editions Gallmeister
David Vann 
ma chronique de Sukkwan Island 

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Les étoiles s’éteignent à l’aube, de Richard Wagamese

– Y faut que tu m’enterres face à l’est, dit-il. Assis, comme un guerrier.
– T’es pas un guerrier.
Son père était assis à tirer sur la cigarette qu’il tenait du bout de ses doigts maigres, puis il la lança par-dessus la rambarde. Il se leva, tendit le bras pour prendre la bouteille qu’il porta à sa bouche, avala deux gorgées, d’un coup sec, puis il jeta aussi la bouteille par-dessus la rambarde. Il se retourna vers le garçon, tituba un peu, mais il posa une main sur la table pour se stabiliser et regarda son fils les yeux mi-clos.
– Je l’ai été autrefois. Faut que j’te raconte ça. Faut que j’te raconte plein de choses.
– Comme ça tu veux marcher et parler du bon vieux temps ?
– C’était pas le bon vieux temps. N’empêche qu’il faut que tu écoutes ça quand même. C’est tout c’que j’ai à te donner.
– Ca ne sera jamais assez.

Premier roman édité en français de Richard Wagamese, auteur de la première nation Ojibwe, Les Etoiles s’éteignent à l’aube, est pourtant le septième roman de ce journaliste canadien. Une maîtrise d’écriture qui explique la puissance de ce récit intimiste et profondément émouvant sur la rédemption et la paternité.

Il s’agit de deux rencontres entre un père, Eldon, et son fils Frank. Une première rencontre ratée à sa naissance, un homme face au désarroi qui préfère confier son fils à un gardien, « un protecteur », le Vieux. Celle quelques années plus tard de ce même homme et de son fils alors âgé de seize ans. Tous deux savent très bien que le temps ne peut se rattraper, encore moins à la va-vite alors que Eldon, qui s’est détruit dans l’alcool, est mourant. L’homme qui a tellement déçu ce fils, lui impose une requête ultime : celle de l’emmener en montagne, au coeur de la forêt où il ne fut jamais autant heureux pour le déposer assis au pied d’un arme, comme un soldat, ainsi que le veut la tradition Ojibwe. Il s’agit pour le jeune Frank, adolescent sage et taciturne, d’aller au coeur de son histoire familiale, de se confronter à son identité, à ses racines. Eldon arrive Les etoiles s'éteignent à l'aube à baisser la garde  et faire tomber les masques. Sa longue confession livre son histoire, unique héritage de Frank.
Dans les terres sauvages du Canada, les deux hommes prennent la route et entament un chemin qui prend des allures de confession et de rédemption.

 Au coeur d´une Colombie britannique sauvage et parfois glaçante, père et fils livrent l’aridité de leur chemin, l’un ayant rencontré des souffrances insoupçonnées, le second ayant toujours grandi dans l’attente de ce père absent ou négligeant. La rédemption et le pardon en ligne de mire, ils entament un véritable « medicine  walk » au bout duquel un Golgotha les attend. Pas de crucifixion ou de résurrection en perspective, mais un échange de coeur à coeur.

Ce roman intense est une pépite de finesse disséquant les âmes et mettant en lumière leur fragilité malgré une rudesse apparente. Magnifiquement écrit, ce n’est pas un roman inutilement bavard ou versant dans une prose larmoyante. L’économie des mots est au service de la beauté des images et de la force des dialogues.  Les Étoiles s’éteignent à l’aube vous surprendra la dureté, la mélancolie mais aussi l’apaisement qui s’en dégagent.

Les Étoiles s’éteignent à l’aube
Richard Wagamese
Editions ZOE
288 pages. 20€. ISBN : 972-2-88927-330-0

À voir !

imageRichard Wagamese
Les Editions ZOE

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L’heure de plomb, Bruce Holbert

Me revoici en ligne après une tonitruante rentrée, pleine de projets qui m’ont retenue loin du clavier ! Lire Ecouter Voir va pouvoir reprendre un rythme plus soutenu, et j’en suis ravie. J’ai le sentiment de revenir chez moi, et de revoir sous un nouveau jour cette maison que fêtera ses dix ans (déjà !) en mai prochain … Mais 2017 va voir la naissance d’un deuxième bébé blog correspondant aussi à d’autres univers que je souhaite explorer et partager avec vous 🙂 . Cependant pour le moment je ne vous en dis pas plus, hormis que je suis heureuse de vous retrouver pour de nouvelles explorations ! Un poil perfectionniste, je préfère ne pas faire, plutôt que mal faire, et le rythme soutenu du quotidien est l’ennemi numéro 1 du blogueur qu’il lui faut domestiquer ! Il faut dire également, que même silencieuse, de nombreux ouvrages peuvent me passer entre les mains et tomber aussitôt de celles-ci.  Ces trois semaines écoulées depuis mon dernier post en sont l’incarnation, et consacrer du temps aux lectures inachevées me tente guère. Une piste d’article très bref certainement !

Une rentrée littéraire tristounette …

Cette rentrée littéraire me laisse pantoise. Si le cru 2015 m’a tout de suite séduite avec de nombreux titres que j’attendais impatiemment, cette nouvelle cuvée ne m’a pas convaincue. J’ai besoin de trouver de nouvelles plumes, une écriture originale, des thèmes inédits, bref, un vent nouveau qui m’emporterait et me laisserait une vive empreinte. Et le vent ne souffle pas fort. Aussi désormais, je me consacrerai certainement plus particulièrement aux premiers romans et à une poignée de ce qui me semble des must-read. Alors ne perdons plus instant et entrons dans le vif du sujet !

Certains jours, quand le matin se faisait particulièrement brillant au givre ou embaumé d’efflorescences, ou que la vallée aplatissait l’aube, la réduisant à une simple ligne dure et rouge, que la lumière liquide jaillissait de ce trait et s’incurvait pour éclabousser la ville misérable ainsi que le terrain vague où il résidait avec sa famille, il ruminait sur la trajectoire d’une vie. La sienne lui paraissait comme une pierre qu’on aurait lancée ;  il n’avait pas la moindre idée du bras qui lui avait donné la direction.

Alors un must-read ou pas cette Heure de plomb de Bruce Holbert ?

L'heure de plomb Bruce Holbert Toute nouvelle parution des éditions Gallmeister stimule mon cortex et enclenche une irrépressible attente, un vif émoi et la perspective d’un très bon, voire excellent moment de lecture. La promesse des grands espaces américains, d’un monde sauvage et de l’homme face à lui-même, à ses pairs et à cette nature, qui n’est là ni pour lui plaire ou le satisfaire. Alors effectivement,  une telle impatience impose une lecture immédiate pour soigner le mal qui ronge !

Nous voilà donc projetés dans l’État de Washington, au cours d’une des plus effroyables tempêtes de neige, que le pays ait pu connaître. Nous sommes en hiver 1918, et si le continent européen n’est plus à feu et à sang, ce mortel blizzard restera dans les mémoires comme le fardeau de plus d’une terrible année aux Etats-Unis. C’est par cette nuit de tempête que Matt et Luke, deux jumeaux de quatorze ans, tentent de rentrer chez eux avant de rebrousser chemin, perdus dans la neige, vers leur école. Ce qui sera la chance de Matt et scellera à tout jamais son destin. Leur institutrice, réussira à faire rentrer les deux garçons, et au cours de cette nuit de lutte pour la survie, Luke s’éteindra alors que Matt deviendra brutalement un homme. Il devra reprendre les rênes du ranch,  son père étant porté disparu depuis cette terrible nuit. Épris de la jeune Wendy, avec qui il consacre les dimanches à rechercher éperdument son père, le jeune adolescent entier et maladroit, lui fait une cour assidue et anonyme. Alors même qu’il est démasqué à la suite d’une terrible décision, il s’enfuit.

Un Ouest sauvage, des personnages arides, les graines d’une mythologie

Ce roman est un émouvant portrait d’un Ouest américain en passe de devenir une véritable mythologie, celui que nous gardons en tête de ces premiers côlons. C’est ce qui frappe très rapidement dès les premières pages. Nous sommes en 1918, mais la rudesse de la nature et d’un pays en construction, plus réellement balbutiant mais tellement jeune encore, nous donne le sentiment d’emboîter le pas de ces hommes et de ces femmes bien  décidés à forger un pays à la mesure de leur rêve. Malgré tout. Face à tout. Et pour cela la plus grande partie du roman vous saisit jusqu’aux tripes. La relation intense et déchirante de Matt et Wendy porte les stigmates d’une vie marquée par le drame. Mais qui dit grands sentiments ne dit pas forcément romance. L’écriture de Bruce Holbert, à la fois poétique et crue, rend un bel hommage à ces grands espaces et donne à ses personnages une incarnation forte et fragile. Cependant si une grande partie du roman est plus que prometteuse, son écriture alerte n’arrive pas à sauver totalement les personnages des méandres avec lesquels ils se débattent.  A trop vouloir en faire peut-être pour articuler son roman jusqu’en 1950, j’y crois plus difficilement. Si la psychologie des deux personnages principaux les incite à poser des actes forts, parfois assez radicaux et  générateurs de tension dramatique, l’introduction et l’évolution d’un personnage et certains micro-évènement apportent finalement une rupture bien trop étonnante, pour que le roman n’en souffre pas un peu dans sa dernière partie.

L’Heure de plomb vs Le Sillage de l’oubli

Pour la défense de ce roman, qui demeure malgré tout un assez bon roman, il faut dire qu’en choisissant L’Heure de plomb, je ressentais toute l’excitation de retrouver une saga familiale et historique – chose très étonnante car ce n’est pas forcément le style de roman vers lequel je me tourne spontanément, c’est dire si la caution « Gallmeister » est forte 😉 – comme le Sillage de l’oubli. Et c’est avec cette empreinte très vive, en arrière-fond, que ma lecture s’est faite. Or Le Sillage de l’oubli demeure pour moi un roman d’une exceptionnelle beauté, aussi sauvage et dur qu’il puisse être. Il fait partie de mes séismes littéraires, ces œuvres que vous ne pouvez quitter et qui ne vous quittent pas, pour lesquelles il y a un avant/un après, et que vous recommandez/offrez/prêtez à la lie. Et si je n’aime pas chercher « une lecture qui ressemble à », par la force du thème je ne peux qu’arriver à mettre en perspective ces deux épopées. Et s’il devait n’en rester qu’une, ce sera le Sillage, assurément, d’une puissance narrative plus maîtrisée.

 

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Yaak Valley, Montana

Il rêva également. Un diamant inversé sur le front. Un arbre. Il était un paysage. Il était couvert d’arbres. Il était le yaak. Il était Glacier Park. Il était toutes les vallées majestueuses du Montana occidental, traversé par delà les ombres des nuages. Les tempêtes se brisaient contre son nez. Il n’était que très peu peuplé. Il était une ville. Il regorgeait de voies rapides et de lumières. Il rêva qu’il avait une soeur, une soeur très belle, et dans son rêve il se fit lui-même la réflexion que cette fille était Rachel et qu’il rêvait d’un autre esprit contenu à l’intérieur du sien, un frère que Rachel n’avait jamais eu, un fils. Dans son rêve, il se disait que nous contenions tous un nombre incalculable de masses et que les gens n’étaient que de simples potentialités, des exemples, des cas. Qu’une vie entière pouvait se résumer à un simple dossier. Que le DSF était une sorte d’ordre monacal.

Yaak valley Montana C’était avec impatience que j’entamais sa lecture et celle-ci ne fut pas déçue. Avec son premier roman, l’un des meilleurs de cette rentrée littéraire, Smith Henderson laisse une empreinte dans les esprits. Roman social, roman humaniste mais aussi naturaliste, il offre une incursion auprès des plus démunis et côtoie les terres chères au nature writer Rick Bass.

Années 80, Yaak Valley Montana. Dans cet espace sauvage, des communautés vivant auparavant du fer vivotent à qui-mieux-mieux alors que la crise frappe violemment la région. C’est ce lieu que tout le monde semblerait vouloir fuir, que Pete Snow, assistant social, choisit pourtant comme terre de renouveau. Divorcé de Beth, il ne voit qu’occasionnellement sa fille Rachel, 13 ans, trimballée dans les bringues et plans douteux de sa mère. Son quotidien n’est pas aisé mais il y a des gamins qui rendent son travail est impératif. D’abord, il y a Cecil et sa sœur,  perdus entre les mains d’une mère démissionnaire et droguée, le premier semble être une bombe à retardement. Et il y a Benjamin. Un gamin fluet aux vêtements crasseux, tout droit sorti de la forêt qui se présente de façon inopinée dans la cour de l’école. Un gamin presque sauvage qu’il raccompagne chez ses parents, armé de nouveaux vêtements, de vitamines et de conserves. C’est là dans le Yaak, dans une forêt profonde, où il se retrouve nez-à-nez avec le colossal et intrigant Jeremiah Pearl. Entre cet homme ombrageux et méfiant, persuadé de l’effondrement de la civilisation, et Pete va naître une relation ambivalente. Alors même que Pete tente de percer le secret de cette famille, il doit se confronter à ses propres difficultés et se lancer dans la recherche éperdue de Rachel, qui a choisi de fuguer.

Avec son premier roman, Smith Henderson marque les esprits qui suivront de près le deuxième opus. Il fait partie de ces livres de la rentrée littéraire à suivre à travers cette première édition prometteuse. Roman social, roman humaniste mais aussi naturaliste, il offre une incursion au plus près des laissés pour compte. C’est une véritable société marquée par la désillusion du rêve américain, où le drame peut poindre à chaque instant. Une société d’équilibristes irrémédiablement attirés par la chute et qui se heurtent aux limites même de leur univers.
Son écriture énergique porte un souffle à son récit qui ne s’embourbe pas pour autant dans les méandres du désespoir et de l’enchaînement des événements, grâce à ses trois intrigues déployées en parallèle. Il a notamment la trouvaille assez maligne de ponctuer les chapitres de questions/réponses de Rachel. Introspection ? Interrogatoire ? La forme  peu formelle laisse le libre choix au lecteur.

Un premier roman à découvrir pour ses personnages hors normes, un réalisme cru, nécessaire sans être mièvre ou racoleur, une écriture ambitieuse et maîtrisée. La plume intelligente de Smith Henderson rend hommage aux travailleurs sociaux mais sait révéler et jouer avec les ombres et lumières d’un même individu. Une réussite.

Yaak Valley, Montana
Smith Henderson
editions Belfond
500 pages. 23€. ISBN : 978-2714456786

imageA voir !
Smith Henderson 
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Derniers feux sur sunset

Je ne me rappelle pas ce que tu portais, dit l’intéressé. Mon seul souvenir, c’est que tu étais un petit con teigneux.
– Tu m’as bien regardé là ?
– Et toi, tu t’es regardé ? Te voilà devenu un vieux con teigneux, c’est tout.

Derniers feux sur sunset

Derniers feux sur Sunset est ce petit bonbon de la rentrée littéraire qui ravira les aficionados de Fitzgerald, mais charmera aussi celles et ceux séduits par l’atmosphère surannée et extatique du Hollywood des années 30.

Derniers feux sur un amour

Francis Scott fête ses dix-sept ans de mariage avec Zelda Sayre. C’est un anniversaire de mariage pas comme les autres au Highland Hospital. Sa femme n´est plus que l’ombre de la pétillante jeune femme qui l’a subjugué tant sa schizophrénie l’a atteint. Un monde prend fin et celui à venir reste encore incertain. Sans le sou, les Fitzgerald ont été rettrapés par leur insouciance et leurs excès. La porte de salut semble être sur la côte Ouest, où Scott doit se rendre pour rejoindre la cohorte des écrivains-scénaristes de la MGM. Rien n’est acquis, sa réputation d’alcoolique porte une ombre à la célébrité acquise avec Gatsby et Tendre est la nuit. Il doit montrer patte blanche avec une sobriété impeccable et évoluer au sei  un microcosme qu’il a quitté il y a quelques années déjà mais semble avoir bien évolué.

Une aventure hollywoodienne mais avant tout une aventure humaine

Dans ce roman biographique, Stewart O’Nan offre un portrait saisissant et extrêmement touchant du chef de file de la Génération perdue. Nous pénétrons dans son intimité forgée autour de sa femme Zelda, sa fille Scottie, et son dernier amour Sheilah Graham. Nous sommes bien loin du conte de fées et de l’image tourbillonnante que nous nous faisons à l’évocation du couple Scott/Zelda et découvrons un homme dépassé par les événements. Attaché à son épouse, père attendrissant et complice avec sa fille, c’est un homme qui dout faire face à ses démons, acharné de travail etmalmené, qui entrevoit enfin une vie apaisée et harmonieuse. Ses dernières années méconnues semblent un soleil couchant sur un monde où la création est déjà grignotée par l’affairisme et les compromissions. Désenchanté par son amitié désormais à sens unique avec Hemingway et traité avec nonchalance comme un scénariste parmi tant d’autres, alors même que d’autres récolteront les fruits de son travail, Scott impressionne par la puissance de sa contradiction. Battant qui souhaite s’imposer, mais aussi fatigué et las, rongé par son attraction pour l’alcool, il se révèle à la fois magnifiquement fort et faible. Profondément humain.

Une plume fine servie par une traduction impeccable

Concentré sur les dernières années de sa vie (1937-1940), O’Nan retrace sans misérabilisme, ni voyeurisme, l’effondrement qu’évoque Fitzgerald dans une nouvelle éponyme. Extrêmement bien documenté, il fait revivre un Hollywood palpitant, où se croisent Bogart, Hemingway, Dietrich … et cela sans tomber dans le revue mondaine et le boursoufflement des anecdotes. Son approche sans être psychologisante est suffisamment équilibrée pour entrevoir cette personnalité complexe. Quant à la traduction de Marc Amfreville, qui s’est attelé aussi au somptueux Lettre Écarlate mais également au Sillage de l’Oubli, elle se remarque par son élégance et sa précision respectueuse du style de O’Nan.

Derniers feux sur Sunset
Stewart O’Nan
Editions de l’Olivier
396 pages. 23€. ISBN : 9782823605280

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Daddy Love de Joyce Carol Oates

Daddy Love est ton destin. Daddy Love sera ton père et ta mère.

daddy loveAvril 2006. Le petit Robbie Whitcomb est âgé de cinq ans. Ce garçonnet babillard et très éveillé fait le bonheur de ses parents, Dinah et Whit, un couple solide soudé autour de cet unique enfant. C’est à la sortie d’un grand centre commercial que sa vie va pourtant basculer ainsi que celle de sa famille. Après avoir reçu un violent coup sur le crâne, Dinah lâche la main de Robbie, enlevé sous ses yeux, par Daddy Love, un homme aux multiples identités, véritable technicien de l’enlèvement. Gravement blessée, elle se relèvera et tentera de récupérer son fils. Daddy Love deviendra alors le destin du jeune Robbie, rebaptisé par celui-ci Gidéon. Son père sera désormais Daddy Love. Sa mère deviendra inexistante, une ombre maléfique et perverse alors que Robbie rejoindra le cortège des enfants disparus.

Daddy Love, un chemin de culpabilité et de destruction

Dès les premières pages, cet instant crucial de l’enlèvement est repris comme un motif, une sorte de genèse de Gidéon. Point de cristallisation de la nouvelle vie de ces personnages, nous le revivons, à travers le regard de nos trois protagonistes initiaux. Malgré quelques redondances maladroites, l’histoire vous happe et vous broie, car la grande force de Oates est de mener un roman polyphonique équilibré confrontant ces vies éclatées. Nous suivrons, pantelants, les six premiers mois de l’enlèvement et le conditionnement de Robbie, mais aussi la recherche effrénée de ses parents à travers la culpabilité et le fol espoir qui anime Dinah. Le changement de partie hautement symbolique est mené de main de maître. D’une grande charge émotionnelle, il ne marque pas pour autant l’apogée d’un roman obsédant dont le twist final, inimaginable et pourtant prévisible à la fois, montre que la libération ne peut jamais être complète.

Un huis-clos avec le Mal

La  grande dame de la littérature américaine nous a déjà accoutumé à son traitement sans fard et perçant des vices cachés de la société américaine et des relations humaines à travers des thèmes réputés – à juste titre hautement difficiles ou disons-le franchement casse-gueule. Elle frappe fort avec ce nouveau roman aux frontières du thriller. Il est question non seulement de prédation sexuelle, mais aussi de séduction, de manipulation, de conditionnement, de reconstruction. Fine psychologue, Oates décortique Daddy Love, sous toutes les coutures : prédicateur itinérant séduisant et fascinant ; bourreau à l’emprise froide et clinique ; homme semblant animé de véritables sentiments paternels ; citoyen actif et artiste reconnu. Quelques évènements clés sèment des indices et le trouble en dévoilant le parcours de ce monstre vivant à la vue de tous. Car n’est-il pas plus stratégique de vivre à la vue de tous une vie normale pour se camoufler ?

Gidéon sera scolarisé, ils fréquenteront des voisins … et si l’on s’étonne du mutisme et de la forte timidité de l’enfant malgré sa réussite scolaire, c’est tout simplement qu’il est autiste.  Bien naturellement. C’est ce naturel et sa déformation à travers des gestes anodins de complicité et d’affection, que Oates arrive à créer un malaise puissant, revisitant des instants de bonheur familial à travers la lorgnette du monstre. Ces instants deviennent des clichés où tout peut arriver, le bien, un réel sentiment d’affection réciproque, voire de complicité, comme le mal. Robbie/Gidéon oscille, partagé par ce chaud/froid constant, et nous avec lui. Maniant l’art de l’ellipse, elle laisse aussi le lecteur face à ses propres peurs et l’horreur devant la lutte interne de Robbie/Gidéon. Le monstre aura-t-il dévoré l’enfant ?

Un fil rouge de l’oeuvre de Joyce Carol Oates

Il est difficile de fermer ce livre en restant indemne. Vous ne le serez certainement pas. À vrai dire, Joyce Carol Oates qui aime bousculer son lectorat, le pousse dans ses retranchements une nouvelle fois !  Car l’oeuvre de Joyce Carol Oates recèle effectivement de romans évoquant l’abandon et la disparition, comme Mère disparue, l’absence et le retour chez soi, comme le tout récent Carthage ou encore l’enfance maltraitée justement dépeinte dans Petite soeur, mon amour.
Vous penserez peut-être à un film comme L’Echange en le lisant, tant il peut vous déranger par le changement successif de fils appelés à être l’élu de Daddy Love, ou encore au Dragon rouge de Thomas Harris  tant la froideur et la confiance démesurée en soi de Daddy Love, ce prédateur « libérateur » glace le sang.

Daddy Love
Joyce Carol Oates
Editions Philippe Rey
270 pages. 18€. ISBN : 9782848765105

A voir !
Le site des Editions Philippe Rey

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