Catégorie : Littérature américaine

Aquarium, une plongée dans l’enfance blessée

Pourquoi êtes-vous ici ? demandai-je.
J’ai juste envie de regarder. Je n’ai pas beaucoup de temps.
Eh bien, vous pouvez observer les poissons avec moi.
Merci.
Le poisson-grenouille ne flottait pas au-dessus des rochers. Il s’y accrochait. Il semblait prêt à s’enfuir d’un instant à l’autre mais il n’avait pas bougé, sauf pour réajuster ses orteils.
Je parie qu’il fait chaud, là-dedans, dit l’homme. Une eau tropicale. L’Indonesie. Une vie entière à nager dans l’eau chaude.
Comme si on ne sortait jamais du bain.
Exactement.

Aquarium David VannCaitlin Thompson est une jeune fille âgée de douze ans, dont la passion pour les poissons n’a d’égal que sa douceur face au rythme trépidant qu’elle mène avec sa mère Sheri. Celle-ci mère célibataire travaille aux docks et enchaîne les heures sup’ dans l’espoir de devenir grutière et de leur offrir une vie meilleure.

Pour Caitlin, sa vie tourne autour du duo qu’elle forme avec sa mère. Chaque matin, toutes deux se lèvent aux aurores pour quitter leur petit appartement de la zone aéroportuaire de Seattle et se diriger vers l’école où Caitlin arrive la première immuablement. Et chaque après midi après l’école, elle retrouve son aquarium. Là dans la fascination des poissons, le temps et la fureur du monde s’arrêtent. Un jour, elle croise le chemin d’un vieil homme tout aussi connaisseur qu’elle. Un dialogue s’établit entre ces deux solitudes.

L´ écriture renouvelée d’une œuvre en forme de palimpseste.

Pour ce cinquième roman de David Vann offre à nouveau un portrait saisissant des fractures familiales, mais surtout il se livre à un exercice d’écriture particulier avec brio : celui d’écrire du point de vue de l’autre sexe, en deux temporalités distinctes à travers la voix de Caitlin âgée de 32 ans et de 12 ans.

Ce personnage, véritable ancre  de notre récit, nous accompagne, véritable souffle de vie, emprunt de légèreté, une véritable première dans l’univers de l´auteur. Le livre se transforme au fil des pages, finement assemblé, mais aussi marqué de ruptures,  nous livrant ses parties manquantes au cœur des tensions ou en creux au fil des métaphores poétiques pour s’achever en un récit proétiforme, brutal et poétique.

David Vann et la famille, ce n’est pas une histoire drôle. Sa quadrilogie entamée avec Sukkwann Island et clôturée avec Goat mountain a dévoilé un auteur hanté par sa propre histoire familiale et l’idée de pardon. Ce nouvel opus marque un tournant dans son œuvre, avec un roman plus positif que d’habitude tout en restant marqué par ces thèmes, ainsi que nous le dit à demi-mot l’émouvante dédicace à sa mère.

Du pardon imparfait à l’apaisement

Signe d’un certain apaisement, le style de David Vann revêt une nouvelle forme et gagne en puissance, tout en s’apprêtant d’une douceur nouvelle qui contraste toujours de façon saisissante avec la brutalité des événements et la souffrance des êtres. Si l’on quitte les territoires sauvages d’Alaska, c’est la noirceur et l´indifférence de la ville qui accueille ce roman, dans lequel la nature se glisse aux interstices, comme l’eau de l’aquarium, apportant oxygène et pause au récit.

À l’instar de Sukkwan Island, ce grand écart est la marque de fabrique de cet auteur troublant et bousculant l’image lisse et conventionnelle de la famille unie. Mais cette fois-ci l’espoir semble permis pour une réhabilitation de celle-ci.  À découvrir sans hésitation aucune !

Aquarium
David Vann
Editions Gallmeister
270 p. 23€. ISBN : 9782351781173

A voir !

imageles editions Gallmeister
David Vann 
ma chronique de Sukkwan Island 

Rendez-vous sur Hellocoton !

Les étoiles s’éteignent à l’aube, de Richard Wagamese

– Y faut que tu m’enterres face à l’est, dit-il. Assis, comme un guerrier.
– T’es pas un guerrier.
Son père était assis à tirer sur la cigarette qu’il tenait du bout de ses doigts maigres, puis il la lança par-dessus la rambarde. Il se leva, tendit le bras pour prendre la bouteille qu’il porta à sa bouche, avala deux gorgées, d’un coup sec, puis il jeta aussi la bouteille par-dessus la rambarde. Il se retourna vers le garçon, tituba un peu, mais il posa une main sur la table pour se stabiliser et regarda son fils les yeux mi-clos.
– Je l’ai été autrefois. Faut que j’te raconte ça. Faut que j’te raconte plein de choses.
– Comme ça tu veux marcher et parler du bon vieux temps ?
– C’était pas le bon vieux temps. N’empêche qu’il faut que tu écoutes ça quand même. C’est tout c’que j’ai à te donner.
– Ca ne sera jamais assez.

Premier roman édité en français de Richard Wagamese, auteur de la première nation Ojibwe, Les Etoiles s’éteignent à l’aube, est pourtant le septième roman de ce journaliste canadien. Une maîtrise d’écriture qui explique la puissance de ce récit intimiste et profondément émouvant sur la rédemption et la paternité.

Il s’agit de deux rencontres entre un père, Eldon, et son fils Frank. Une première rencontre ratée à sa naissance, un homme face au désarroi qui préfère confier son fils à un gardien, « un protecteur », le Vieux. Celle quelques années plus tard de ce même homme et de son fils alors âgé de seize ans. Tous deux savent très bien que le temps ne peut se rattraper, encore moins à la va-vite alors que Eldon, qui s’est détruit dans l’alcool, est mourant. L’homme qui a tellement déçu ce fils, lui impose une requête ultime : celle de l’emmener en montagne, au coeur de la forêt où il ne fut jamais autant heureux pour le déposer assis au pied d’un arme, comme un soldat, ainsi que le veut la tradition Ojibwe. Il s’agit pour le jeune Frank, adolescent sage et taciturne, d’aller au coeur de son histoire familiale, de se confronter à son identité, à ses racines. Eldon arrive Les etoiles s'éteignent à l'aube à baisser la garde  et faire tomber les masques. Sa longue confession livre son histoire, unique héritage de Frank.
Dans les terres sauvages du Canada, les deux hommes prennent la route et entament un chemin qui prend des allures de confession et de rédemption.

 Au coeur d´une Colombie britannique sauvage et parfois glaçante, père et fils livrent l’aridité de leur chemin, l’un ayant rencontré des souffrances insoupçonnées, le second ayant toujours grandi dans l’attente de ce père absent ou négligeant. La rédemption et le pardon en ligne de mire, ils entament un véritable « medicine  walk » au bout duquel un Golgotha les attend. Pas de crucifixion ou de résurrection en perspective, mais un échange de coeur à coeur.

Ce roman intense est une pépite de finesse disséquant les âmes et mettant en lumière leur fragilité malgré une rudesse apparente. Magnifiquement écrit, ce n’est pas un roman inutilement bavard ou versant dans une prose larmoyante. L’économie des mots est au service de la beauté des images et de la force des dialogues.  Les Étoiles s’éteignent à l’aube vous surprendra la dureté, la mélancolie mais aussi l’apaisement qui s’en dégagent.

Les Étoiles s’éteignent à l’aube
Richard Wagamese
Editions ZOE
288 pages. 20€. ISBN : 972-2-88927-330-0

À voir !

imageRichard Wagamese
Les Editions ZOE

Rendez-vous sur Hellocoton !
Follow

Get every new post on this blog delivered to your Inbox.

Join other followers:

%d blogueurs aiment cette page :