Catégorie : Littérature anglaise

Les contes macabres

Cependant, aussi sûr que mon âme existe, je crois que la perversité est une des primitives impulsions du coeur humain, – une des indivisibles premières facultés, ou sentiments, qui donnent la direction au coeur de l’homme. Qui ne s’est pas surpris cent fois commettant une action sotte ou vile, par la seule raison qu’il savait ne devoir ne pas la commettre ? N’avons-nous pas une perpétuelle inclination, malgré l’excellence de notre jugement, à violer ce qui est la Loi, simplement parce que nous comprenons que c’est la Loi ?

contes macabres

Un beau livre à la facture soignée pour orner les magnifiques textes du plus torturé des romantiques anglais, Edgar Allan Poe, traduit par notre merveilleux Charles Baudelaire ? Je ne peux que m’en saisir ! Avec un peu de retard certes, car il est paru en 2010, pour le bi-centenaire de la naissance d’Edgar Poe !

Ce projet a été porté par l’illustrateur-même Benjamin Lacombe. Ce garçon brillant l’on pourrait ne plus présenter, mais si l’illustration jeunesse n’est pas votre tasse de thé, sachez qu’il a littéralement explosé avec la publication de son projet d’études, Cerise Griotte. Cet album l’a fait connaître du grand public, et son succès n’a cessé de se confirmer notamment en littérature jeunesse,  avec les Amants Papillons, Alice aux pays des Merveilles, le Carnet rouge sur la vie du pionnier du design, William Morris, la Mélodie des tuyaux mis en musique et en chant par Olivia Ruiz ainsi que le splendide Herbier des Fées qui eut un double numérique magistral. Un véritable parcours de touche à tout mené tambour battant. 

Ces contes macabres ne sont pas le premier livre pour adulte illustré par Benjamin Lacombe, qui s’est d’ailleurs frotté à l’exercice avec l’adaptation de Notre-Dame de Paris et de Madame Butterfly notamment, avant de s’attaquer aux textes de cet auteur cher à son panthéon personnel.
En effet, à deux siècles de distance, les univers gothiques de ces deux-là étaient faits pour se croiser. Les figures pâles et troublante, ressemblant à ces veilles photographies anglaises, hantent les médaillons et les illustrations. Les lettrines soignées sont également mises aux couleurs gothiques. Ces contes terrifiques et macabres sont dépeints avec finesse, Benjamin Lacombe choisissant la suggestion inquiétante et étrange pour provoquer le malaise nécessaire sans dévoiler les scènes auxquelles nous assistons. Une question d’atmosphère, feutrée, si anglaise et pourtant nulle chaleur et nul réconfort nous guette.

le chat noir
© Benjamin Lacombe 2010

Le premier conte choisi, Bérénice, nous plonge instantanément dans les méandres du romantisme, entre maladie, mort et folie. (Vous y découvrirez alors une petite vignette illustrant Lisbeth, l’un des deux compagnons à quatre pattes  que Benjamin Lacombe aime glisser, de-çi de-là, dans ses ouvrages).  Les jeux d’ombres et de lumière, la texture, les détails de la tapisserie de ce chat en médaillon sont superbes. Entièrement sur fonds noir comme le Coeur révélateur et le Portrait ovale.  Le Chat noir suit le pas mélancolique et sombre, de Bérénice avec un homme basculant de la bonté à la perversité. Souvent placée en coeur de recueil, cette nouvelle se trouve entourée de nouvelles tout aussi fortes et glaçantes : la crépusculaire Île  de la Fée, l’angoissant Coeur révélateur, les troublants Chute de la Maison Usher et Portrait Ovale, les horrifiques  Morella et Ligeia.

 Des images valant mieux de grands mots, je vous laisse découvrir la bande annonce du livre, que vous pourrez déguster au coin du feu, avec une tasse de thé ou tout autre boisson forte et réconfortante !

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La Zone d’Intérêt, de Martin Amis

Plongée dans le vif de la rentrée littéraire avec deux auteurs dont les ouvrages, La Zone d’Intérêt (Martin Amis) et Tout ce qui est solide se dissout dans l’air (Darragh McKeon), reflètent combien la littérature est un chemin, qui permet encore et toujours de chercher à comprendre l’insondable sans pour autant toujours trouver des réponses. Retour sur le premier ouvrage ce soir …

Il était une fois un roi qui demanda à son magicien préféré de confectionner un miroir magique.Dans ce miroir, on ne voyait pas son reflet. On y voyait son âme : il montrait qui l’on était vraiment. Le magicien ne pouvait pas le regarder sans détourner les yeux. Le roi ne pouvait pas le regarder. Les courtisans ne pouvaient pas le regarder. On promit une récompense, une malle pleine de joyaux, à tout citoyen de cette paisible contrée qui pourrait le regarder pendant soixante secondes sans détourner les yeux. Pas un seul n’y parvint.

zone_d'intérête_martin_amisLa Zone d’intérêt fait partie de ces titres phares de la rentrée littéraire, attendue car oeuvre d’un écrivain anglais qui n’a plus ses preuves à faire, dont l’humour et le cynisme caractérise la plume alerte, s’attaque cette fois-ci à un sujet des plus délicats : la Shoah.
Une odeur de souffre entoure l’ouvrage avant même sa parution, Gallimard, éditeur historique d’Amis depuis L’Information en 1997, a refusé de publier le livre en France, ainsi que son éditeur allemand. C’est donc la maison d’édition Calmann-Levy qui prit le pari de publier le livre qui reçut des critiques plutôt positives dans le monde littéraire anglo-saxon.

Réelle caricature ou présentation exagérée ?

Présenté comme une caricature, un « marivaudage aux allures de Monty Python », on y trouve certes des scènes d’un cynisme noir, mais aussi quelques pages d’une belle sensibilité, notamment celles consacrées à celui qui nous est présenté comme l »homme le plus triste du monde » : Szmul, le Sonderkommando, qui dirige une brigade de Juifs chargés de nettoyer -c’est-à-dire de récupérer tout ce qui peut être récupérable – les autres Juifs après leur décès – et ce peu importe le type de mort.

Cependant cette présentation ne rend pas entièrement justice au roman, lui attachant finalement une aura bien plus subversive qu’elle n’est. Oui, Martin Amis nous parle de la Shoah d’une façon inédite et dérangeante, volontairement provocatrice, dont l’issue peut être le rejet, mais il serait dommage de ne pas persister dans sa lecture.

Quelque soit le ton choisi, écrire sur la Shoah demeure une exercice périlleux.

Qu’en est-il vraiment ? Le premier chapitre m’a tout d’abord rendue perplexe car, oui, il y a une réelle légèreté recherchée et dérangeante qui se dégage de ces hommes qui pensent effectivement qu’aux femmes, ou plutôt plus crûment au sexe, et qui semblent vivre dans une bulle étanche. Parmi ces hommes, se trouve Angelus Thomsen, qui ne cache nullement son désir pour la femme de son commandant, séducteur mais suiveur d’un groupe dont la devise est « Séduis la femme, calomnie le mari ».  Amis laisse donc le choc s’installer : tout ceci sans qu’aucune mention ne soit faite au camp, même si nous le savons, rien ne nous le dit encore réellement.
Dès le deuxième chapitre, intitulé « La Selektion », c’est l’image des convois qui surgit, ainsi que celle de ces hommes et de ces femmes, traités moins bien que des marchandises ou du bétail. Au premier plan, se trouve Paul Doll, ce commandant cruel et pervers, dont la folie se révèle à travers ce qui se veut être rationnel, fil rouge que déroule habilement Amis tout au long de son livre :

« J’aime les nombres. Ils traduisent logique, exactitude, économie. Certes, il m’arrive parfois de douter du « 1 » : dénote-t-il la quantité ou est-il employé comme … pronom ? L’important, c’est l’uniformité. Oui, j’aime les nombres. Nombres relatifs, nombres entiers. Nombres premiers !) »

Une mise en abîme à travers un jeu de miroir

La mise en abîme est complète lorsque Szmul a voix au chapitre. On pourrait presque croire entendre la voix d’Amis à travers la fable narrée par ce troisième intervenant, celle d’un roi qui commanda un miroir magique, or celui-ci avait la particularité de ne pas réfléchir le reflet de qui se regardait dedans, mais  son âme, ce que la personne était réellement. Personne ne pouvait utiliser le miroir car tous détournaient le regard. Szmul nous révèle en conclusion de cette morale :

Pour moi, le KZ est ce miroir. Le KZ est ce miroir, avec une différence : ici, on ne peut pas détourner les yeux.

Et tout au long de notre lecture, nous sommes invités à observer, à regarder ces hommes, d’un vaniteux grotesque comme Doll, d’une résilience incroyable comme Szmul, pauvre hère déjà mort, qui n’a pas le « droit au réconfort de l’innocence », ou d’un arrivisme ambivalent comme Angelus Thomsen, neveu de Martin Bormann.
Avec des longueurs parfois (causées finalement par cette badinerie qui finit par être anecdotique la lecture alors sous tension), nous suivons cette rude « épopée », d’où ne surgit aucun héros, et au cours de laquelle la logique des ténèbres se révèle et se craquelle

Si ce que nous faisons est bien, pourquoi une telle puanteur ? Sur la rampe, le soir, pourquoi ressent-on le besoin irrésistible de s’assommer d’alcool ? pourquoi avons-nous contraint la prairie à bouillonner et à crachoter de cette façon ? (…) Pourquoi les déments, et seulement les déments, semblent-ils se plaire ici ? (…) Pourquoi brunissons-nous la neige ? Pourquoi faisons-nous ça ? Pourquoi faisons-nous ressembler la neige à la merde des anges ?

Mais si l’on accepte en littérature le traitement de la lâcheté, celui de l’indifférence, voire de la réjouissance qu’il y a pu avoir autour de tels actes est inédit tout en reconstituant aussi une triste réalité, qui apparaît de-ci, de-là non pas à travers des portraits complets, mais des discussions, comme l’annonce de ce nouveau produit le Zyklon B, dans une conversation consacrée à la meilleure façon de conquérir une telle, ou encore le traitement réservé au mystérieux personnage Dieter Kruger. L’effet miroir gratte et heurte notre humanité qui ne peut se résoudre à comprendre de tels actes : c’est la révolte de la raison face à l’incompréhensible, à l’obscénité et la grossièreté des justifications qui l’emporte.

Le marivaudage, un axe d’attaque osé mais maladroit

Cependant La Zone d’Intérêt en manque-t-elle ? Non, même si ce roman laisse une certaine amertume, finalement plutôt dû au fond qu’à la forme (certains liens méritaient d’être plus exploités) . Le cynisme s’efface peu à peu pour laisser place à l’inquiétante machinerie nazie, et se centrer au fil des pages sur le personnage de Paul Doll, de la gardienne du camp,  Ilse, permettant alors de traiter avec autant de sérieux le personnage de Szmul, et de façon plus évolutive, celui de Thomsen. Ce n’est pas le ton, mais le marivaudage qui finalement pourrait plus desservir qu’ajouter au propos de Martin Amis en distrayant et irritant l’attention du lecteur, qui ne poursuivrait pas sa lecture.
Or Amis n’a pas manqué de se livrer à un considérable travail de documentation et de réflexion comme on peut le constater dans sa post-face, qui plutôt que de clore ainsi dans une sorte de « justification » le roman, mériterait amplement d’occuper la place d’une préface, son contenu éclairant la démarche littéraire de l’auteur. Le matériau est tel que l’on peut se demander pourquoi le choix d’un tel axe d’attaque par le marivaudage, si ce n’est celui de viser précisément la supposée virilité nazie, choix qui n’est dès lors pas évident et compréhensible par tous à prime abord. Cette façon d’exorciser l’indicible en faisant des nazis les pantins de leurs désirs – libidineux – est ce qui peut nous déranger le plus, ayant le travers d’être très réducteur sur le phénomène nazi. Mais il s’agit de parodie, et si Charlot dansait avec la mappemonde et dérangeait par une certaine poésie, c’est l’absence de poésie dans le désir qui renforce la charge parodique et la crudité du propos.

Ce n’est pas la première fois qu’Amis s’attèle à illustrer un sujet aussi épineux que celui de la Shoah. Dans La Flèche du Temps, il évoquait déjà ces médecins qui réalisaient ces expériences indicibles dans un récit qui se déroulait à-rebours comme une quête identitaire. Ici Amis qui ne cherche plus le pourquoi montre la perte d’identité de Thomsen, qui ne peut trouver une échappatoire littéraire, dans laquelle il pourrait supporter son implication.

Le réalisme social : tel était le genre en vigueur. Pas un conte de fées, par un court roman gothique, pas une saga de capes, d’épées et de sorcellerie, pas un roman à quatre sous. Et certainement pas un roman à l’eau de rose (je commençais à accepter la chose). Le réalisme, rien d’autre.

Une post-face à lire avant tout : Hier ist kein warum (Ici il n’y a pas de pourquoi)

Dans sa post-face, Martin Amis analyse finement un postulat de Primo Levi expliquant que la haine nazie est inexplicable par la raison humaine, cette haine étant inhumaine. De fait, il semblerait qu’en l’absence possible d’explications rationnelles, « en levant la pression du pourquoi », Primo Levi a créé « une ouverture » à la fois pour l’expression littéraire comme pour la compréhension, permettant ainsi approcher par différentes facettes le nazisme et Hitler, non saisissables globalement mais par fractionnement.
L’historien spécialiste de la Shoah, Yehuda Bauer, disait aussi qu' »Hitler est explicable en principe, mais ça ne signifie pas qu’on l’ait effectivement expliqué ». Chacun de ces trois narrateurs offre une vue sur le phénomène historique complexe qu’est le nazisme et cette tragédie qu’est la Shoah. Aucune d’entre elles ne peut apporter un « pourquoi » clair et identifiable. Szmul, seul témoin déclaré, nous narre son histoire d’une seule voix, simple et réelle, tandis que les deux autres protagonistes se révèlent entre coups d’éclat et anecdotes, ne bénéficiant pas d’une réelle continuité. L’ambivalent Thomsen  traverse le temps et incarne l’obstructeur commun, pas véritablement rebelle, mais traînant des pieds pour accomplir ses tâches, sabotant à l’occasion ainsi que l’Allemagne dénazifiée, qui après son réveil, ne peut se retrouver, a perdu toute substance. Un roman incontournable.

Sous le National-Socialisme, on se regardait dans le miroir et on voyait son âme. On se découvrait. Cela s’appliquait, par excellence et a fortiori (avec une violence incommensurable), aux victimes, ou du moins celles qui vivaient plus d’une heure et avaient le temps de se confronter à ce reflet. Mais cela s’appliquait  également à tous les autres : les malfaiteurs, les collaborateurs, les témoins, les conspirateurs, les martyrs absolus (Orchestre rouge, rose blanche, les hommes et femmes du 20 juillet) et même les obstructeurs, comme moi et comme Hananh Doll. Nous découvrions tous ou révélions, désemparés, qui nous étions.
La véritable nature de chacun. Ca, c’était la Zone d’Intérêt.

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La Trilogie Ecossaise de Peter May

La plupart des gens passent leur vie sans jamais savoir ce qui se cache sous les pierres sur lesquels ils marchent. Les flics passent la leur à soulever ces pierres et à affronter ce qu’ils y trouvent

Voilà une trilogie qui vous rendra Peter May-niac !

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Tout d’abord, je vous aurais prévenu : prévoyez quelques heures d’égoïste solitude pour pouvoir savourer ce frisson écossais, car seule l’heure du grand saut dans la vie de Fin Macleod vous est connue … après vous ne pourrez que subir les affres de votre emploi du temps, cherchant de-ci, de-là, quelques précieuses minutes pour vous replonger dans votre enquête. Vous développerez ou affûterez pour les plus matheux d’entre vous un goût quasi pathétique pour les statistiques et les proba –   « En misant sur un retard éventuel mais très probable du tram de 2 minutes, sachant que je peux lire un chapitre en deux stations, que mon trajet dure encore 7 minutes … » – pour caresser l’espoir de poursuivre votre chemin à ses côtés …
Vous deviendrez également un peu schizophrène, ne souhaitant pas non plus venir à bout de ses aventures, non pas que les crimes écossais aient ce petit charme en plus mais en ouvrant la Trilogie écossaise, vous pénétrez non seulement dans l’histoire d’une île ensorcelante et brumeuse, Lewis, mais vous ouvrez les portes d’une vie d’un homme attachant avec ses forces et ses faiblesses, Fin Macleod. Car Peter May, loin d’être sadique, est un conteur et raconter qui aime les hommes, leur histoire, leur culture.

Nous découvrons Fin, pierre angulaire de sa trilogie dans L’Île des chasseurs d’oiseaux. Inspecteur à Edinburgh, il doit revenir sur les terres de son enfance, Stornaway, petite ville des Hébrides, à  l’occasion du meurtre d’un ancien camarade de classe, Ange Macritchie. Le mode opératoire de ce meurtre ressemble étrangement à une affaire sur laquelle il enquêta sans serrer l’assassin. Pendu et éventré, la mort violente d’Ange semble être le reflet de la cruauté et la violence dont il pouvait faire preuve. Arrivé sur place, Fin voit resurgir les fantômes du passé, la mort de ses parents, son enfance empreinte de mélancolie auprès d’une tante effacée, et ses amis restés sur l’île qu’il quittât sans un regard en arrière, dont la belle Marsaili, éternel amour de jeunesse, Artair, meilleur ami et actuel mari de Marsaili, avec qui il partage un lourd secret scellé lors de l’ancestrale chasse aux fous de bassin sur l’An Sgeir, dont aucun d’eux n’est revenu indemne. C’est donc un Fin retrouvant les ruines d’un passé, et luttant contre un présent à la dérive avec la mort de son fils renversé par une voiture quelques mois plus tôt, qui débarque sur cette terre familière. Très vite, des discordances se révèlent lors de l’autopsie.  Plusieurs pistes se dessinent, Ange s’étant mis à dos la majorité de la population par son comportement mécréant, il est d’ailleurs accusé du viol de la fille du pasteur, Donald Murray, ami d’enfance Fin …

« North Rona from the Island of Sulasgeir - geograph.org.uk - 1034211 » par john m macfarlane. Sous licence CC BY-SA 2.0 via Wikimedia Commons
« North Rona from the Island of Sulasgeir – geograph.org.uk – 1034211 » par john m macfarlane. Sous licence CC BY-SA 2.0 via Wikimedia Commons

Dans L’Homme de Lewis, nous retrouvons Fin, décidé à retaper l’ancienne maison familiale. La grande force de ce nouvel opus est d’être réellement originale, en baladant à nouveau dans les arcanes du temps : un homme des tourbières est retrouvé, âgé d’une vingtaine d’années lors de sa mort, il peut avoir été assassiné il y a 20, 30, 50 ans comme il y a quelques milliers d’années ! En tout cas, il s’agirait du troisième homicide commis sur cette île mystérieuse. Encore une fois, le souci de documentation et de précision de Peter May fait mouche pour développer une intrigue historique et moderne, revisitant la face cachée des homers, ces enfants placés ou orphelins, laissés entre les mains de l’église presbytérienne. Cela vous rappellerait étrangement les Magdalene Sisters irlandaises, mais ne vous y fier pas, car si vous pensez connaître les sentiers écossais, vous verrez qu’ils vous réservent de belles surprises.

Le dernier opus Le Braconnier du lac perdu confronte Fin et son entourage à leurs démons, à l’histoire commune de leur île, mettant ainsi en lumière également un fait réel méconnu, celui de la tragédie de l’Iolaire. Ce fut la deuxième plus grande catastrophe maritime britannique après le Titanic, qui eut lieu en le 1er janvier 1919. De retour du front ardennais, sa coque s’ouvrit contre les récifs en approchant du port de Stornaway, près de 200 soldats y perdirent la vie, 180 d’entre eux étaient de l’île …

Vous l’aurez compris, il s’agit de polars, mais bien plus encore, d’une véritable ballade écossaise à travers ses habitants et leurs histoires. Captivante, cette trilogie est un véritable pageturner servi par une écriture alerte et poétique, pleine de sensibilité et de rudesse! Vous trouverez auprès de Fin une véritable famille écossaise que vous ne souhaiterez pas quitter de sitôt. Si les éditeurs anglo-saxons n’ont pas daigné publier cette trilogie, on ne peut que se féliciter de ce choix du Rouergue qui propose une réédition so scottish !

La Trilogie Ecossaise
Peter May
Editions Le Rouergue
1 008 pages. 26,90€. ISBN : 978-2-8126-0706-6

A voir !

le site de Peter May
le site des éditions Le Rouergue

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Une famille délicieuse, de Willa Marsh

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Ce que j’aime avec Willa Marsh, c’est qu’à chaque roman, elle nous offre la possibilité de retrouver un univers bien particulier, un chez-soi dans l’immense espace littéraire. J’ai une maison chez Joyce Carol Oates, une chez Stefan Zweig et une chez Willa Marsh.

Dès le seuil franchit, on retrouve son univers drôle et caustique, mais avec une lumière différente, sa fiction est habitée d’une galerie de personnages consistants, presque de chair et de sang, que l’on pourrait croiser dans le cours de notre vie. Tout comme les deux autres auteurs que j’ai cité, son regard sur le monde est vif, critique souvent, parfois amusé ou stupéfait.

Dans ce nouvel opus tant attendu depuis le dernier Meurtre au manoir, Willa Marsh nous invite à lire mystérieuse derrière délicieuse, avec cette pointe d’ironie so british, présente mais raffinée, aussi vaporeuse que le parfum du thé. Elle brosse le portrait de trois générations avec comme figures centrales trois septuagénaires, Nest, Georgie et Mina. Si Nest et Mina sont soudées comme les doigts de la main, l’on devine le malaise provoqué par les répétitifs et glaçants « Je connais un secret » de Georgie, qui n’a plus tout sa tête. Elle semble insinuer que leur mère eut une aventure avec ce charmant soldat qui sympathisa avec leur famille … Elle en a pour preuve la blondeur de leur frère. Cette Georgie au caractère bien trempée est également source de fatigue pour sa fille qu’elle malmène et rudoie. Celle-ci souhaitant souffler quelque peu, la confie à ses deux sœurs pour qui l’atmosphère de la maison familiale, faite habituellement de bons et tendres souvenirs et de journées se déroulant dans une fraternelle complicité, se transforme de chaleureuse en pesante et nostalgique. Car réunir ce trio constitue un véritable retour dans le passé, un voyage troublant dans lequel chacune connaît une pièce de l’histoire familiale. L’arrivée de leur nièce Lyddie, fille de leur quatrième et défunte sœur Henrietta, apporte un souffle apaisant mais révèle le cœur du mystère : que s’est-il vraiment passé le jour de l’accident de Nest, lorsqu’elle perdit l’usage de ses jambes et que leur quatrième soeur Henrietta décéda brutalement ?

Vous l’aurez compris cette histoire familiale intrigante  dépeint dans une fresque émouvante une famille soudée et meurtrie par le poids du silence, mais surtout de l’imagination qui peut porter le regard là où il n’est pas attendu. Ce bel ouvrage, le plus long écrit jusqu’à présent par Willa Marsh, se dévoile avec patience et attention. Et si vous peinez à rentrer dans cette nouvelle famille, poursuivez votre lecture, car ces vieilles dames respectables vous offrent un bel hymne à la liberté et à la tolérance.

A voir !

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Une Famille délicieuse

Willa Marsh
Editions Autrement
479 pages. 22€. ISBN : 978-2-7467-3428-9

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Héritage, de Nicholas Shakespeare.

 Tu n’as pas seulement hérité de la fortune de Madigan, idiot. Tu as aussi hérité de son histoire. Tant que tu refuseras de reconnaître ce qui va avec le fric, tu resteras un pauvre con. Pourquoi ? Parce qu’on n’a rien sans rien.

9782246772019_Nicholas_ShakespareAndy Larkham veut rendre hommage à son professeur Furniwall en se rendant à ses funérailles. Cet homme est le seul qui l’ai influencé dans sa jeunesse, et après n’avoir pu publier un manuscrit qu’il lui remit peu de temps avant son décès, Andy culpabilise quelque peu …
Par un pluvieux hasard, il se trompe de chapelle, et assiste aux funérailles de Christopher Madigan. Lorsqu’il le comprend, il est bien trop tard pour rebrousser chemin ! Mais cette présence polie sera étrangement récompensée. En effet, le défunt a stipulé dans son testament que seules les personnes à la prière d’adieux, seront ses légataires …
Ainsi Andy se retrouve propulsé comme héritier avec une vieille dame, certainement la gouvernante de Madigan. A la tête d’une soudaine fortune de 37 millions de dollars, la vie de ce jeune assistant éditorial désargenté des éditions Carpe Diem se retrouve bouleversée par cette fortune colossale. Ni une, ni deux, il mettra à profit le leitmotiv de sa maison d’édition … à commencer par une démission !  Mais très vite vient le temps des interrogations … Qui est cette jeune femme effacée et austère qui arriva si tard qu’elle ne peut accèder à cet héritage ? Pourquoi cet homme qui finit sa vie seul, imposa une clause aussi étrange ? D’où peut bien venir sa fortune ?

Derrière cette intrigue qui pourrait sembler légère, Nicholas Shakespeare, explore le thème de l’identité et des racines. L’argent fait-il le bonheur ? Il peut être un mauvais maître, faisant tournoyer les têtes, comme celle d’Andy momentanément, ou asservissant l’homme aux funestes projets. Etonnant, nous menant où nous ne pensions pas aller, Nicholas Shakespeare nous offre une épopée forte agréable des terres arméniennes à Londres, en passant par l’Australie. Un style fluide, une construction habile de l’intrigue combinés à un sens de l’observation certain concocte un délicieux roman. A vous de le lire désormais !

Héritage
Nicholas Shakespeare.
Editions Grasset.
432 pages. 20,90€. ISBN :  978-2246772019

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Le Journal secret d’Amy Wingate, de Willa Marsh

L’emploi du mot « petite » est une autre de ses façons –sans doute inconsciente- de maintenir sa supériorité. Une « petite dame » lui confectionne des vêtements sur mesure et un « petit monsieur » vient entretenir son jardin. La « petite femme » du magasin du village « l’adore »….. .Le monde de Francesca est peuplé de nains.

2-7467-1449-6Amy Wingate, professeur de littérature à la retraite, bien sous tous rapports, décide d’écrire pour elle-même un journal, de décortiquer ainsi sa vie et ses idées. Très vite celui-ci revêt un piment particulier, le regard d’Amy pouvant être plein de tendresse ou acéré et piquant comme l’acide. Autour d’elle virevoltent deux couples de jeunes amis sur la sellette dont elle est la confidente, elle est reconnue pour sa sagesse, l’aînée d’une dizaine d’années, forcément détachée de choses de l’amour la cinquantaine passée. Enfin tels sont les images et rôles que l’on lui attribue, ne soupçonnant en rien sa vie affective passée ou actuelle, elle-même retranchée dans son costume de vieille fille.
Amy est cependant bien plus que ce qu’elle paraît, et son esprit intrépide est demeuré présente derrière le masque social et malgré les cahots de la vie. Le premier a en faire les frais sera un jeune punk, Gary, surpris à chaparder dans une épicerie proche de sa sacro-sainte vile côtière … Et si celui-ci la poursuivait ? Drôle de présage après son heure de gloire, lors de laquelle elle poussa le jeune homme par-dessus la rambarde d’un pont … Pourtant c’est bien lui qu’Amy recroisera au détour d’une visite amicale dans un hôpital …

Ecriture caustique et acidulée pour cet écrivain anglais, Marcia Willett qui écrit également sous le pseudonyme de Willa Marsh. Un délice pour les amateurs de littérature anglaise et de ce fameux « wit » britannique !

Le Journal secret d’Amy Wingate
Willa Marsh
Editions Autrement.
205 p. 17€. ISBN : 978-2-7467-1449-6

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Meurtres au manoir de Willa Marsh

La nouvelle tisane qu’elles l’ont convaincue de boire juste avant d’aller au lit fait des merveilles. Comme beaucoup de gens, Clarissa croit que n’importe quel produit à base de plantes et de fleurs ne peut qu’être inoffensif.

Meurtres_au_manoir_will_marshAvec son humour noir qui fait mouche, Willa Marsh compte parmi ces auteurs britanniques à la plume acérée dont la lecture est un délice. Avec Meurtres au manoir, Willa Marsh récidive dans cette veine que ses lecteurs aiment tant. Causticité, intrigue piquante et à suspens, personnages décalés mais miroirs de certaines parts de nous-mêmes, tous ces ingrédients sont au rendez-vous pour un cocktail plein de saveurs placé cette fois-ci sous le signe de l’étrange.

Tout d’abord, nous faisons connaissance avec Clarissa, une jeune londonienne, qui s’ennuie et ne rêve que de rencontrer celui qui fera d’elle une sorte de joyau social qu’envierait toutes ses amies. Car l’envie est au cœur de ce roman, que ce soit l’appétence pour les biens matériels, la réalisation des chimères les plus folles ou encore la faiblesse pour le sexe opposé. Ce portrait ainsi dressé pourrait nous faire redouter une bluette sentimentale avec une jeune godiche écervelée. Mais ce serait sans compter sur Willa Marsh ! Clarissa rencontre effectivement celui qui lui ouvrir les portes de son cœur mais surtout de son manoir, Thomas, jeune veuf quadragénaire, dont feu madame, perpétuellement malade, a rendu sa vie bien morne malgré sa douceur. Aussi lorsque la pétillante jeune femme apporte quelques couleurs à sa vie, il ne tarde pas à l’épouser.

Ce premier round ouvre le bal d’une lutte acharnée pour ce manoir, si attirant et pourtant si étrange. Mais peu importe pour Clarissa que celui-ci soit livré avec deux tantes, charmantes et délicieuses conspiratrices et une jeune fille prête à rentrer dans les ordres et dotée de pouvoirs ésotériques …  Ambiance bucolique à la campagne ? Le boisé referme des secrets et des rites ancestraux … Un petit manoir so british pour goûter à la douceur familiale ? Oh oui, d’ailleurs, c’est bien toute la famille, vifs ou morts, qui s’y retrouvent … Autour de lui se révèlent les aspirations de chacun qui tente de mettre le grappin dessus ! Stratégies aux multiples plans, alliances et trahisons diverses, rites loufoques, mystérieux breuvages, il devient le lieu d’un véritable échiquier vivant qui aurait pour devise « A manipulateur, manipulateur et demi ». Véritable récit à suspense, Willa Marsh garde sa botte secrète bien au chaud, laissant le lecteur se demander pantois, qui pourra bien tirer son épingle de ce jeu de dupe …

Aux frontières du polar et du fantastique, ce roman très rythmé, au style vif et alerte, vous embarquera pour une séance de lecture non-stop, je vous le recommande chaudement.

Meurtres au manoir.
Willa Marsh.
Editions Autrement. Collection « Littératures ».
274 p. 19€. ISBN : 978-2-7467-3046-5

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Le site de Willa Marsh
Le site des éditions Autrement
La critique du Journal d’Amy Wingate

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