Catégorie : Littérature francophone

En attendant Bojangles

« Je n’ai jamais bien compris pourquoi, mais mon père n’appelait jamais ma mère plus de deux jours de suite par le même prénom. Même si certains prénoms la lassaient plus vite que d’autres, ma mère aimait beaucoup cette habitude et, chaque matin dans la cuisine, je la voyais observer mon père, le suivre d’un regard rieur, le nez dans son bol, ou le menton dans les mains, en attendant le verdict.

—Oh non, vous ne pouvez pas me faire ça ! Pas Renée, pas aujourd’hui ! Ce soir nous avons des gens à dîner ! S’esclaffait-elle, puis elle tournait la tête vers la glace et saluait la nouvelle Renée en grimaçant, la nouvelle Joséphine en prenant un air digne, la nouvelle Marylou en gonflant les joues. »

En attendant bojanglesElle, on ne connaîtra son prénom que tardivement. Comme on change de vêtement, elle revêt un prénom différent chaque jour. A sa demande, elle est donc  tour à tour celle qu’il lui suggère. Lui, c’est son mari, Georges. On sait juste que leur rencontre était comme une évidence. La voix qui nous parle, c’est celle de leur fils, petit et grand, entrecoupée d’extraits de carnets de son père.

Unis tous deux à Elle, perpétuel mystère de fantaisie et de joie de vivre. Ils ont pour animal de compagnie, Mademoiselle Superfétatoire, une grue cendrée sauvée d’Afrique, un drôle d’oiseau pour une drôle de dame … Tous les quatre ensemble, la vie pétille et chaque jour est une fête jusqu’au jour où le petit garçon voit son monde se bouleverser sous ses yeux, ce qui lui fait dire cette magnifique formule : « comment font donc les autres enfants pour vivre sans mes parents ? « 

De l’exubérance à la folie douce amère, En attendant Bojangles vous emporte dans une fête trépidante avec la très jazzy Nina Simone en bande-son.  Ça swingue, vous ensorcelle, vous fait rêver et vous remue les tripes, ce premier roman écrit en sept semaines engage Olivier Bourdeaut sur le chemin du très attendu deuxième roman. Un véritable talent d’écriture avec un style enchanteur, alliant les intentions, les mots et les émotions. Avec une certaine poésie drolatique et loufoque, Bourdeaut crée un univers attachant dont tout le sens révèle une magnifique pudeur et délicatesse d’écriture pour aborder cette folie douce.

Vous ne le lirez mais le dévorerez littéralement !

En attendant Bojangles
Olivier Bourdeaut
Éditions Finitude
160 pages. 15,50€. ISBN : 978-2-36339-063-9

imageA voir !

Le site des éditions Finitude

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Debout-payé, de Gauz

CULTURE ET SURGELÉS. Sur les Champs-Élysées, le Virgin Megastore se trouve au-dessus du Monoprix. Le plafond des surgelés est le plancher du rayon des livres. Le filet de cabillaud surgelé d’Alaska prédécoupé Queensland Ocean, juste en dessous d’un Anna Gavalda : rencontre des fadeurs.

Debout payé

Il s’appelle Ossiri, et suit les pas de sa mère, femme forte et libre, qui est venue faire ses études à Paris, perçue comme une blanche au pays. Il s’appelle Kassoum, et vient d’un ghetto de Treichville. Ces deux-là viennent passer un entretien comme nombre de des jeunes africains. C’est aussi l’histoire de Ferdinand, arrivé en France lors des Trente-Glorieuses, avant le krach boursier et l’embargo des Saoudiens … Avant les lois concernant le séjour des étrangers, avant que « du jour au lendemain, une nouvelle race de citoyens venait d’être inventée : les sans-papiers. »

Attention premier roman décapant en vue ! Avec Debout-payé, Gauz (Armand Patrick Gbaka-Brédé) fait une entrée en littérature tonitruante. En évoquant la vie de ces vigiles que nous pouvons croiser au fil de nos errances commerciales, il dresse un portait caustique de notre société de consommation mais surtout une touchante histoire de la migration des Africains issus de nos ex-colonies, de 1970 à nos jours. Portraits croisés de générations ayant pour dénominateur commun un fol espoir de pouvoir trouver ce que leur pays ne peut leur offrir. Envoyer de l’argent au pays aussi. Trouver un emploi, une situation. S’installer, s’intégrer.

Mais c’est aussi un miroir qui se dresse face aux comportements consuméristes, aux mesquineries quotidiennes, car un « debout-payé » est un fin observateur. Ce métier de l’ennui leur offre un poste de choix pour déceler les voleuses d’épilation tout comme l’arrogance de certains acheteurs qui ne peuvent imaginer qu’un vigile puisse connaître le cinéma ! Gauz dissèque le monde du travail officieux et officiel avec un regard quasi anthropologique, tout en restant mordant et extrêmement drôle. Les esprits les plus scientifiques seront séduits par ses différents théorèmes qui résument, croquent et dénoncent de façon très condensée des inégalités et injustices, qui parlent à tous. « Dans un travail, plus le coccyx est éloigné de l’assise d’une chaise, moins le salaire est important. » Si l’ouvrage a un fonds autobiographique assumé qui en fait toute la richesse, il demeure un véritable pamphlet universel rafraîchissant et de belle facture.

Debout-Payé
Gauz
Le Nouvel Attila
172 pages. 17€. ISBN : 978-2-37100-004-9
Un extrait en ligne sur le site de l’éditeur Le Nouvel Attila

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La fractale des raviolis

« Je suis désolé, ma chérie, je l’ai sautée par inadvertance. »
Je comprends qu’un homme puisse sauter une femme par dépit, par vengeance, par pitié, par compassion, par désœuvrement, par curiosité, par habitude, par excitation,par intérêt, par gourmandise, par nécessité, par charité, et même parfois par amour. Par inadvertance, ça non. Pourtant ce substantif vint spontanément à l’esprit de Marc, lorsque je le pris sur le fait avec sa maîtresse.

Définition d’inadvertance : « défaut accidentel d’attention, manque d’application à quelque chose que l’on fait ».

Faut-il le dire? Quand j’ouvris cette porte, ce que je vis n’avais rien d’un manque d’application. Bien au contraire. Il s’agissait d’un excès de zèle érotique caractérisé.

la fractale des raviolisAh enfin de quoi réjouir l’esprit ! La Fractale des raviolis, premier roman déjanté de Pierre Raufast tel une oasis a enchanté ce désert littéraire que je viens de traverser ! Facétieux et enlevé, il est servi par une plume drolatique et un peu acide comme je les aime.

Tout d’abord, les titres farfelus sont comme un appel, une promesse. Là, un horizon hors du commun nous est proposé. Je plonge tête baissée.

Alors cette fractale merveilleuse, que nous conte-t-elle ? Et bien ce n’est pas une mais des histoires, des histoires de toujours, comme cette femme trompée qui veut tuer son mari avec des raviolis, mais aussi des histoires extraordinaires ou encore terribles ! L’enfance d’un serial killer, le génie militaire d’un jeune garçon, les mésaventures d’une jeune étudiante se croisent et mélangent pêle-mêle au gré d’un détail, par ricochet, chacune ayant sa place et son rôle propre… Ces récits gigognes sont amenés telle Alice, qui ouvre une nouvelle porte aux pays des Merveilles. Et Pierre Raufast est un sacré conteur, aguerri grâce aux histoires du soir … inventées pour ses filles ! Des histoires à dormir de debout alors ? Des histoires pour rêver et réfléchir, s’émerveiller et s’étonner car tout doit-il est explicable et raisonnable ?

Si vous avez aimé dans un registre différent, mais avec un esprit tout aussi jubilatoire et ingénieux, Une collection très particulière de Bernard Quirigny vous tomberez sûrement sous le charme de la Fractale des raviolis, pirouette littéraire, agile et fascinante. Mais aussi lecteurs assidus, ou un peu frileux, vous y trouverez un récit vraiment à part, un style iconoclaste à souhait.

Depuis l’auteur a écrit un deuxième roman, La Variante chilienne (2015) et un troisième devrait paraître en 2017, tout aussi surprenant à voir l’appel à anecdotes que Pierre Raufast a fait auprès de ses lecteurs pour agrémenter son récit !

Un auteur à suivre assurément, La Variante chilienne rejoint  de ce pas ma PAL !

La Fractale des raviolis
Pierre Raufast
Editions Alma
258 pages. 18€. ISBN: 978-2-36279-121-5

À voir 
imagele site de Pierre Raufast 

le site des éditions Alma

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Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive

Godard, rappelle Benjamin, dit que les Américains ont toujours aimé ce qu’il y avait de plus con chez les Français : la Tour Eiffel et Maurice Chevalier. Ce que les Américains ont aimé dans ce film, c’est le personnage du père, le râleur à moustaches qui conduit sa 2 CV pourrie à travers les routes défoncées de la campagne française. C’est exactement l’image que les Ricains se font des Français : le béret, la baguette, les moustaches, cons à bouffer du foin, sales et inaptes au cinéma. Sur ce point ils n’ont pas tort. Tu leur as donné raison.

Quiconque exerce ce métier stupide Silence un peu long sur le blog et pourtant de nombreuses lectures, mais parmi elles pas d’étincelles particulières. Cependant je vais les partager avec vous, même si habituellement je tiens à mettre en avant plutôt de gros coups de cœur.

Premier billet avec le dernier ouvrage de Christophe Donner dont j’apprécie particulièrement la plume. J’avais littéralement fondue pour son À quoi jouent les hommes, qui retrace l’histoire du pari mutualiste et sa passion pour l’hippisme transmise dès le plus jeune âge par son grand-père. Son tour de force avait été de rendre cette épopée passionnante tant le personnage de Joseph Oller était fascinant.

Dans ce nouvel opus, un autre personnage solaire se déploie au fil des pages : Jean-Pierre Rassam, producteur émérite du cinéma de la Nouvelle Vague, dont le destin est inextricablement lié à celui de Claude Berri, que sa sœur Anne-Marie Rassam a épousé, et dont la sœur (celle de Claude Berri), vit avec Maurice Pialat, vous me suivez toujours ?

Dans les coulisses de la Nouvelle Vague

Deux réalisateurs et un producteur liés par les liens familiaux et une passion à géométrie variable pour le septième art. Berri est hanté par l’œuvre autobiographique parfaite et le budget. Pialat a une ambition qui  n’a d’égale que la volonté de la réaliser . Rassam est quant à lui un électron libre, un esprit en-dehors de toute contingence qui réussira avec aisance sans avoir été formé pour ces métiers du cinéma. Trois parcours distincts, trois tempéraments qui se déchirent finalement sur fonds d’années 60 et 70. Un intervalle entre la mort de Raoul Levy et le suicide de Rassam. Une vit tonitruante et virevoltante.

A l’image d’une grande chronique du cinéma français,Christophe Donner déroule les anecdotes mais aussi une sorte d’histoire amoureuse de la Nouvelle Vague étoffée à l’excès parfois. Au gré de certains monologues ou de micro-événements, le roman me semble devenir trop bavard et nous perd. Querelles et rivalités se dévoilent, montent en puissance et impriment au roman une tension toujours plus forte, au rythme effréné de l’inextinguible et jouisseur Rassam.

Donner conserve cette plume si attrayante, mais ce microcosme fascine ou laisse indifférent, ce qui est plutôt mon cas. La rencontre n’a donc pas eu complètement lieu avec ce livre, qui n’est pas moins non dépourvu de qualités d’écriture. Une belle découverte malgré tout : la personnalité de Jean-Pierre Rassam, nabab magnifique et figure emblématique d’une période pas si dorée où tout semblait néanmoins possible.

Quiconque exerce ce métier stupide mérite ce qui lui arrive
Christophe Donner
Éditions Grasset
304 pages. 19€. ISBN : 9782246800323

À voir 
imagele site de Christophe Donner

le site des éditions Grasset

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Le Montespan de Jean Teulé

– Vapeurs élevées de la rate et de l’humeur mélancolique dont elles portent les livrées par le chagrin qu’elles impriment. Elles se glissent par les artères au cœur et au poumon où elles excitent des palpitations, des inquiétudes et des étouffements considérables. De là, s’élevant au cerveau, elles y causent, agitant les esprits.
– Ce qui veut dire ?…
– Vous êtes cuit.

Montespan Jean TeuléMon Dieu, quelle déception ! Autant j’avais apprécié l’originalité et le verbe de Teulé dans son inarrable Magasin des Suicides, que ce Montespan m’a fortement ennuyé. Et pourtant, le sujet était croustillant et la plume de Teulé semblait adéquate … Il portraiture le couple de la plus sulfureuse des maîtresses de Louis XIV, la Montespan. Pour ceux qui ne connaîtrait pas l’histoire de son ascension voici un petit résumé.

Lous-Henri de Pardaillan de Gondrin, rencontre à la faveur d’un duel funeste, Françoise de Rocherchouart de Mortemart. Ce coup de foudre réciproque se conclut par des noces aussi rapides que passionnées. Les Montespan vont vivre chichement, chacun étant un grand passionné des jeux d’argent et des plaisirs de la société. Seulement nul de peut vivre d’amour et d’eau fraîche indéfininement, aussi pour satisfaire les goûts quelques peu luxueux de sa femme, l’époux dévoué prend charge militaire, car diriger une troupe amènerait un peu de gloire à ce noble crotté et réhabiliterait sa famille en disgrâce aux yeux du Roi.
Le destin semble sourire à ce jeune couple ambitieux, puisque Françoise se voit proposer une charge de dame d’honneur auprès de la Reine. A la défaveur de ses absences, Louis-Henri constate rapidement que Françoise évolue rapidement comme un poisson dans l’eau à Versailles, bien que celle-ci eut émis quelques craintes à ses débuts. Mais quelle n’est pas sa surprise, de la voir si bien intégrée à la cour, lorsqu’il la retrouve après 11 mois de campagne, enceinte … mais du Roi.
A partir de ce moment, le panache dont n’a pu faire preuve le marquis de Montespan va se révèler dans ses harangues perpétuelles et inlassables contre le Roi et Françoise, devenue Athénaïs.

Si la pugnacité et l’audace du marquis sont évoquées avec justesse (son fameux carosse corné et son blason modifié à l’occasion par exemple), la véracité de l’ensemble semble compromise. Le bruit de l’histoire se veut effectivement historique, mais beaucoup de fantaisies se glissent dans ce portrait à charge du Roi et de la Montespan. Quant à la plume de Teulé, habituellement pleine d’humour, se complaît ici dans la vulgarité et s’éloigne même dans les échanges verbaux des joutes verbales dans l’esprit du XVIIIe. Décevant.

Le Montespan
Jean Teulé
Editions Pocket. 309 pages. 6.50€
ISBN : 978-2-266-18674-2

A lire !

La Montespan
 de Jean-Christian Petitfils, éditions Fayard

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La vie d’un homme inconnu d’Andreï Makine

Ce bonheur rendait dérisoire le désir des hommes de dominer, de tuer, de posséder, pensa Volski. Car ni Mila ni lui-même ne possédaient rien. Leur joie était faite de choses qu’on ne possède pas, de ce que les autres avaient abandonné ou dédaigné

 

Vie d'un inconnu Andrei MakineChoutov, écrivain quinqua désabusé, est en deuil d’un amour perdu, celui de Léa, une jeune femme rencontrée il y a deux ans, au détour d’une cabine téléphonique. Désormais vidé peu à peu de sa peine, au fur et à mesure qu’elle vide son appartement, il se souvient d’un premier amour, qui lui faisait murmurer cette phrase de Tchekov « Je vous aime, Nadenka. » Ne pouvant faire face à un ultime passage de Léa avec son nouveau compagnon, il se lance tel un pèlerin dans un voyage nostalgique à la rencontre de ce premier amour. Celui-ci se déroulera différemment de ce qu’il envisageait : la ville de Pierre vit au rythme des célébrations de sa naissance dans une frénésie qui ne semble jamais discontinuer. Frénésie de ses habitants qui n’ont de cesse de courir après l’argent, frénésie d’une superficialité galopante qui tranche allégrement à la Saint-Pétersbourg d’avant la chute.

Elle est désormais bien loin, la Russie qu’il a connu, ainsi que cette femme, devenue une business-woman aguerrie, à la tête d’un complexe hôtelier et dont la préoccupation principale est de réussir à récupérer l’étage entier où elle réside, en recasant un à un les anciens locataires de cette communalka. Le dénouement se rapproche : prochainement Volski, le dernier résident, grabataire et muet, va être « déménagé ». Totalement ignoré, Choutov aperçoit de temps à autre sa main sur un livre, une main qui semble l’intriguer, montrant toute l’humanité de cet homme.
Afin de rendre service au fils de cette première muse, Il s’improvise un soir garde-malade bon an mal an. Mais c’est une rencontre d’homme à homme qui a lieu : le sinistre Volski, n’a pas perdu la parole, et lui raconte une épopée, celle de sa vie, celle d’un homme inconnu …

Ce livre grandiose vous immerge dans un voyage en Russie, du siège de Léningrad jusqu’à nos jours, à travers les pas de Volski, chanteur et militaire, qui s’est retrouvé pris dans le tourbillon  historique de son pays, comme beaucoup d’autres, anonymes, courageux et héroïques. Sans concession pour son pays, Andreï Makine livre une épopée magistrale à couper le souffle. Son esprit incisif et la force de sa plume vous feront sortir de vous-mêmes, haletants au fil des pages. Un chef d’oeuvre.

La Vie d’un homme inconnu
Andreï Makine
Editions Seuil
292 pages. 21€. ISBN : 978-2-02-098296-2

 

A voir !
Le site de l’auteur http://andreimakine.com/
Le site des éditions du Seuil

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Vers la nuit d’Isabelle Bunisset

Comment imaginent-ils me surpasser ? Pas de musique, pas de rogne, pas d’instinct. Et ce n’est pas près de changer. Avec tout ce qui se publie comme navets. Public dupé, gros tirages pour du vent. « Les fainéants ont l’œuvre facile », comme disait l’autre. Avec l’encouragement des éditeurs, ils pondent benoîtement. La grande consommation, voilà ce qui commande. Publicité à outrance et arnaque à la qualité.

Vers la nuit Isabelle BunissetCéline est au soir de sa vie. Nous sommes le 30 juin 1961. Il est 16 heures lorsque commence ce dialogue intérieur de l’auteur, perclus de douleurs, navigant entre son lit et sa table de travail, tous deux au sous-sol de sa dernière demeure. Céline est dans un abandon quasi mystique pour clore Rigodon son ultime legs littéraire, qui ne verra pourtant le jour aux yeux du public qu’en 1969. A cinq heures le lendemain, Céline tirera sa référence, réprouvé public et littéraire, entouré de son dernier amour Lucette Almanzor et de ses animaux de compagnie. Pendant cette longue nuit, ultime voyage au bout de la nuit, Céline se remémore les champs de bataille, mais aussi s’anime et s’enflamme pour la belle écriture, conspuant ces autres inélégants, qui manquent de style, de finesse, et qui ne savent reconnaître la portée de son génie. Grandiloquent et narcissique, c’est un Céline acculé qui nous est présenté, un Céline fier du combat qu’il a mené mais pour autant conscient des plumes qu’il y a laissé. On oscille donc entre la tendresse et l’affliction pour cet homme seul contre tous, à qui le dos a été tourné après avoir été porté aux nues, mais aussi l’irritation et l’exaspération devant un Céline renonçant en rien à son antisémitisme. Le grand monsieur de la Littérature semble si petit alors.

Oser se mettre à la place d’un illustre mourant, c’est déjà culotté. Et quand cet illustre mourant est de l’acabit de Céline, c’est un exercice véritablement casse-gueule, qui pourrait laisser à penser à un suicide littéraire. D’autant plus dans un premier roman. Et pourtant, Isabelle Bunisset se sort de cet exercice difficile à maints égards.

Les formules aussi sèches que le corps amaigri de Céline claquent. « Vingt d’hallali pour trois livres fâcheux » lui fait-elle dire en évoluant ses trois pamphlets antisémites. On pourrait entendre Céline, entre suffisance et dérision. Pas de concession, ni de commisérations non plus de la part d’Isabelle Bunisset qui a comme atout dans son chapeau, une connaissance approfondie du bonhomme avec une thèse consacrée à la dérision dans l’œuvre de Céline. La restitution de cet univers celinien est juste ; le portrait brut et touchant d’un homme acculé face à la mort, alors que la vie et l’écriture le quitte.

Cependant à la lecture qui vous emmène dans cette nuit obscure et torturée,une question émerge : celle de la dissonance entre la voix portée et la voix réelle. Si le chemin de bataille qu’était le style l’habitait à ce point Céline, on peut être désarçonné par le style propre de l’auteur, qui s’il se paraît de beaux atours Isabelle Bunisset maniant très agréablement la langue,  reste fatalement en-deçà de son sujet. C’est ici que l’écriture introspective au nom de Céline touche à ses limites et s’avère presque pénalisant dans l’appréciation générale du roman, qui demeure un très bon premier roman prometteur.

Un grand merci à l’équipe de Babelio pour leur énergie et l’opération masse critique, qui permet aux blogueurs de recevoir un livre en échange d’une critique positive ou négative, ainsi qu’aux éditions Flammarion qui m’ont fait parvenir le présent exemplaire.

Vers la nuit
Isabelle Bunisset
Éditions Flammarion
132 pages. 15€. ISBN : 978-2-0813-7596-3

imageA voir

le site des éditions Flammarion

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