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Nos âmes la nuit de Kent Haruf

Nos âmes la nuit

Je me demandais si vous accepteriez de venir chez moi de temps en temps pour dormir avec moi.
Quoi ? Qu’entendez-vous par là ?
J’entends par là que nous sommes seuls tous les deux. Ça fait trop longtemps que nous sommes sans personne. Des années. La compagnie me manque. À vous aussi, sans doute. Je me demandais si vous accepteriez de venir dormir avec moi certaines nuits. Discuter.
Il la dévisagea, l’observant, curieux à présent, circonspect.
Vous ne dites rien. Est-ce que je vous aurais coupé le sifflet ? dit-elle.

Addie Moore a 75 ans. Elle est aussi veuve depuis des décennies. Cela fait maintenant quarante-quatre qu’elle vit dans le quartier de Cedar Street, à Holt, petite ville du Colorado. Son voisin, Louis Waters, l’un de ses plus anciens voisins est également veuf. Pourtant si ce n’est leur adresse, ils partagent jusqu’à présent peu de choses. Aussi quelle n’est pas la surprise de Louis lorsqu’un matin, Addie se présente à son domicile pour lui proposer de venir dormir avec elle de temps en temps, partager de la compagnie et discuter. Rien de romantique juste une présence complice.
Louis accepte cette étrange proposition et tous deux devront faire face aux carcans et cancans qui peuvent animer la ville ainsi qu’à l’inquiétude de leurs enfants respectifs.

Nos âmes la nuit, un héritage littéraire

Quelle belle découverte que la plume de Kent Haruf. Nos âmes la nuit est un roman fort beau et renversant. Si touchant. Plein de vie et de malice, ce roman pas comme les autres traite de la vieillesse et la solitude d’une manière rafraîchissante et loin justement des clichés qui peuvent abreuver nos sociétés. Cette deuxième jeunesse que s’offrent nos deux complices peut faire envie même aux plus jeunes, car il s’agit ici avant tout d’intimité et de complicité. Kent Haruf est un magnifique raconter, qui égrène son histoire à travers des « moments » et des dialogues d’une justesse infinie. Une histoire simple mais puissante, loin d’incarner une mièvrerie sentimentale, mais un roman subtil qui renouvelle avec un certain panache littéraire le roman d’amour dans le sillon de La Route de Madison.

C’est donc avec enthousiasme que je vais entamer un deuxième des six romans de Kent Haruf, Colorado Blues. Malheureusement, l’auteur de la vie des petites villes* comme l’appelaient les critiques américains est décédé en 2014 (« small-town life novelist »). Nos âmes la nuit fut son ultime geste littéraire.

Nos âmes la nuit
Kent Haruf, traduit par Anouk Neuhoff
Editions Robert Laffont. Collection Pavillons poche.
178 pages. 8€. ISBN : 9782221203415

À voir

Collection Pavillons des Editions Robert Laffont

 

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Trois saisons d’orage, Cécile Coulon #Madeleine2017

Trois saisons d’orage
Mon exemplaire devrait vite rejoindre ma bibliothèque … en attendant hop un cœur sur les exemplaires du travail !

Les Fontaines, ce village minuscule, tachent le paysage, morceau de craie dérivant au coeur d’une mer végétale et calcaire. La forêt crache les hommes comme des pépins, les bois bruissent, des traînées de brume couronnent leurs faîtes au lever du soleil, la lumière les habille. A l’automne, des vents furieux secouent les arbres. Les racines émergent alors du sol, les cimes retournent à la poussière, le sable, les branches et la boue séchée s’enlacent en tourbillons au-dessus des toits. Les fourmis s’abritent dans le ventre des collines, les renards trouent le sol, les cerfs s’enfuient ; les corbeaux, eux, résistent toujours à la violence des éléments.
Les hommes, pourtant, estiment pouvoir dominer la nature, discipliner ses turbulences, ils pensent la connaître. Ils s’y engouffrent pour la combler de leur présence, en oubliant, dans un terrible excès d’orgueil, qu’elle était là avant eux, qu’elle ne leur appartenait pas, mais qu’ils lui appartiennent. Elle peut les broyer à la seule force de sa respiration, elle n’a qu’à frémir pour qu’ils disparaissent.

André est un jeune médecin qui a vu mourir bien trop d’enfants. A la fin de la guerre, il décide de quitter Lyon et ouvre un cabinet aux Fontaines. Là il retrouve un certain équilibre et se consacre aux habitants qu’ils soient paysans ou « fourmis blanches » des carrières. Lorsqu’il se rend au chevet à nouveau d’un enfant mourant, il est malgré tout subjugué par le charme de cette magnifique demeure des Trois-Gueules. Aussi quand il lui est possible d’en faire l’acquisition, aucun doute ne subsiste : cette demeure est faite pour lui et les enfants à venir. Cela se réalise de façon providentielle avec l’arrivée de Bénédict, fruit de ses amours d’un soir avec Élise… Ainsi s’ouvre l’histoire de trois générations aux Trois-Gueules.

Il y a des rencontres en littérature qui se déroulent comme des coups de foudre, un je-ne-sais-quoi qui s’échappe sous les mots et pourtant on semble le cerner si fort. Trois saisons d’orage est pour moi une véritable madeleine. Dès les premières lignes, c’est un univers fourmillant de charmes, d’images et d’impressions qui marquent vivement l’esprit. Vous rentrez dans ce livre, comme vous rentrez dans Les Fontaines. Car vous y êtes. Pour de vrai. Avec un charme fou, elles vous embarqueront, car s’il y a bien un personnage à part dans ce roman, c’est bien ces Fontaines et la demeure des Trois Gueules. Le paysage, le village, qui modèle et soumet les hommes. Sans aller à parler de nature writing, nous touchons du doigt cet univers.

Ornée d’une facture que d’aucuns appelleront « classique », cette tragédie familiale est un condensé de littérature.  Une vraie littérature, celle que j’aime et que je souhaite rencontrer plus souvent. Celle que je savoure quand je me plonge dans un Stefan Zweig, un Proust. Oui, car qui dit madeleine, qui dit une nostalgie heureuse et presque douce-amère. Une découverte impressionnante, car au fond de vous vous savez que vous ne retrouverez pas sur n’importe quel autre chemin ce sentiment, issu du mariage d’une écriture précise et virtuose et d’une narration aussi fine q’implacable. Je n’évoquerai pas plus en détail l’intrigue de peur de trop en dire, mais faites confiance au charme des quelques lignes choisies, il vous ensorcellera vite ! Dans mon palais de mémoire littéraire, Trois saisons d’orage aura une place de choix. Chapeau bas, mademoiselle, que vous puissiez encore nous offrir de si belles pages.

Il a été couronné du Prix Page des libraires 2017. Une fois n’est pas coutume, je vous conseille un réseau social, la page Facebook de l’auteur, qui partage avec nous non seulement un humour corrosif et décapant mais aussi des beaux instants d’écriture.

Trois saisons d’orage

Cécile Coulon
Editions Viviane Hamy
272 pages. 19€. ISBN 9782878583373

 

 

 

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