Catégorie : Polars & SF

Bull mountain, de Brian Panowich

Il ne voyait pas où son frère voulait en venir avec ses histoires de frelon, mais ça lui était égal. Hal ne lui parlait pas si souvent, alors il en profitait. Ils avaient dix ans d’écart – Buckely était né pile entre eux deux – donc ils n’avaient pas grand-chose en commun. Et puis, Hal était en général trop pris par ses cultures en haut de la montagne pour faire l’idiot avec son petit frère. Clayton le comprenait. Les affaires d’abord. Mais même depuis que Clayton avait douze ans et que papa l’autorisait à les aider, Hal ne s’intéressait pas particulièrement à son cas. Avec cette conversation, c’était différent ; c’était la première fois qu’il lui parlait autant. Clayton se dit que peut-être Hal commençait à le considérer comme un homme – comme un frère. Cette seule pensée le fit léviter de quelques centimètres au-dessus de son siège.

bull_mountainEt pourtant que la montage est belle

Nous sommes en 1949. Riley Burroughs va inaugurer malgré lui un nouveau de pan de l’histoire du clan Burroughs. Depuis trois générations, cette famille règne en hors-la-loi sur Bull mountain grâce à la contrebande. Lorsque Cooper, demi-frère de Riley, arrive accompagné de son fils Gareth âgé 9 ans, Riley sait que la confrontation va être rude. S’il a réussi à rallier une partie des membres de la famille à sa cause, Cooper refuse son plan visant à refaire une réputation à la famille en cédant des terres aux promoteurs. Et ce refus, c’est à la manière Burroughs. Une première leçon pour l’un des héritiers du clan.
2015, les fils de Gareth ont pris des chemins opposés. Halford fait prospérer les affaires du clan qui se sont diversifiées, entre méthamphétamines, cannabis et vente d’armes. Clayton, le petit dernier, est lieu devenu le sheriff. A défaut de pouvoir le stopper, il arrive à protéger les habitants et à maintenir une paix fragile. Approché par un agent fédéral, Simon Holly, pour convaincre Hal de démanteler un gang avec qui il est en affaire, Clayton pris entre deux feux, n’a d’autre choix que d’accepter pour épargner son frère et protéger la ville.

 

Comment ?! Un premier polar noir au cœur d’une Géorgie sauvage ! Il n’en fallait pas tant pour m’appâter. Dans un premier roman noir et plutôt bien ficelé, Brian Panowich entame une trilogie qui semble somme toute prometteuse. Le pompier de Géorgie, écrivain à ses heures perdues, déroule une intrigue qui ne laisse pas de place à la contemplation béate de la nature. Et pourtant sans ce duel de Caïn et Abel, cette montagne puissante, froide, indifférente aux hommes serait un hâvre de paix.

bull mountain
Une vue de Bull mountain, splendide décor du roman éponyme

De la matière, de forts personnages mais une intrigue maltraitée

Le ton est donné dès les premières pages, et Brian Panowich frappe très fort avec la leçon donnée à Gareth. Et c’est à travers cette scène que Brian Panowich m’a eue et m’a fait rentrer dans son roman, à travers cette scène aussi forte que la pierre angulaire de Sukkwan Island de David Vann. Mais là s’arrête la comparaison avec l’auteur alaskain, même s’ils partagent tous deux la même veine pour le drame familial violent et sauvage. Eh oui, pour eux, l’enfer c’est les autres, à commencer chez soi. L’écriture de Panowich mêle flashbacks et portrait, procédé assez usité, mais qui mène efficacement à la reconstitution du puzzle Burroughs sur un rythme plutôt effréné. Mais c’est aussi de ce procédé que le roman tire une partie de sa faiblesse. L’intrigue en millefeuille évolue avec un manque de fluidité assez gênant sur la fin du roman, d’autant plus que la résolution choisie par Panowich est assez osée. Enchaînant deux twists finaux, qui peuvent néanmoins tenir la route, j’ai le sentiment d’un auteur qui accélère un peu trop artificiellement le rythme et s’emmêle avec le lever de rideau final, et cela au détriment de la vraisemblance. Dommage, car une des grandes forces du roman, ce sont les personnages, qui sont plutôt bien traités à défaut d’être pour certains bien traitants. Les personnages secondaires possèdent suffisamment de corps pour ne pas être juste une ombre utilitaire. Quant aux femmes, mises à mal au sein de ce clan, ce sont de beaux portraits de femmes fortes apportent justement à travers leur histoire une charpente solide à l’ensemble de l’ouvrage.

Un premier bon roman prometteur dont la fin peut tout de même désappointer certains amateurs de polars rompus à certaines pirouettes narratives.

Bull mountain
Brian Panowich
Actes Sud
336 p. 22,5€. ISBN : 978-2-330-06061-9

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Les disparus du phare, Peter May

Je suis donc vaniteux. Ou bien je ne suis pas très sûr de ma virilité. Singulièrement étrange de ne pas se connaître, d’essayer de deviner qui l’on est. Pas son nom ou l’apparence que l’on projette, mais ce qui constitue votre être. Suis-je intelligent ou stupide ? Suis-je colérique ? Facilement jaloux ? Généreux ou égoïste ? Comment puis-je ne pas le savoir ?
Quant à l’âge… Bon sang, quel est mon âge ? Difficile à dire. Je vois sur mes tempes quelques traces de gris naissantes, au coin des yeux des pattes-d’oie assez fines. Trente-cinq ? Quarante ?

les disparus du phare peter may

Lecteur, voici l’île Lewis qui resurgit présentant avec langueur ses sentiers escarpés et son indicible sauvagerie. Après la Trilogie Écossaise, Peter May nous embarque à nouveau sur cette île qui devient un pays à elle seule dans son paysage littéraire. Cette fois, ce n’est pas Fin MacLeod, qui sera votre hôte, mais un rescapé de la mer amnésique ! Rejeté par les flots, cet inconnu n’a aucune idée de son identité – oui, oui, ceci pourrait vous rappeler un certain Jason Bourne mais là s’arrête la comparaison ! …
Trempé jusqu’aux os, il est reconduit chez lui par une bonne âme charitable, une connaissance visiblement. Maclean, c’est donc son nom. C’est à travers les objets du quotidien qu’il cherche des indices, mais sa maison est étonnamment muette. Suffisamment pour qu’il se demande ce qu’il peut bien avoir à cacher, alors même qu’il est aux yeux de tous un écrivain débarqué il y a tout juste quelques mois pour enquêter sur les disparus du phare. Après avoir repris connaissance de son environnement proche, il ne tarde pas à se découvrir d’étonnantes connaissances en apiculture …

Quand le thriller se mêle au roman écologique

Ce nouvel opus mêle thriller entre la quête de l’identité de Maclean avec en toile de fond et fil rouge, l’impact de l’homme sur la nature. Si comparaison il devrait avoir, on peut imaginer que Jason Bourne ait croisé le militantisme d’un Ron Rash. Cette intrigue étonnante apporte un souffle rafraîchissant dans le monde du polar, cependant elle n’est pas exempte de défauts, qui me laisse finalement dubitative alors même que je ne demandais qu’à être convaincue.

Un nouvel univers référentiel

Si la progression de l’intrigue demeure rythmée, les personnages demeurent assez inégaux. Ils manquent pour certains d’épaisseur, parfois prévisibles, ce qui affaiblit à certains moments l’efficacité du scénario. Peter May crée avec une tendresse particulière une jeune fille fragile, mais certains traits de personnalité sont trop exagérés. Elle souffre de la présence trop importante d’une grande sœur littéraire : Lisbeth Salander. Son personnage semble être construit dans son ombre, mais avec maladresse. Par contre, l’écriture toujours aussi fine de Peter May y ressort avec brio dans sa peinture de la nature et cette enquête écologique. Ses peintures de l’île demeurent toujours aussi évocatrices et saisissantes.

Les amateurs de polar pourront rester un peu sur leur faim, en raison des petites faiblesses narratives, notamment des passages pivots du roman qui se démasquent et une fin un peu trop prévisible à mon goût. Ce nouveau cru est très étonnant lorsque l’on côtoie le monsieur depuis plusieurs romans. Il reste un roman agréable à lire toutefois  pour le plaisir de la plume de Peter May – la forme reste toujours autant séduisante – même s’il n’est un roman aussi époustouflant que Peter May m’en a donné la – bonne/mauvaise – habitude ! Peter May possède un univers à part entière, et ce croisement de références extérieures s’avère finalement assez déstabilisant ! Peut-être ai-je trop attendu le petit frère de sa fantastique trilogie écossaise !

Les Disparus du phare
Peter May
Editions du Rouergue
315 pages. 22,50€. ISBN : 9782812610646

A voir !

le site de Peter May
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Les fugueurs de Glasgow, de Peter May

…quand on est jeune. Tu penses que tu vas vivre pour toujours . Tu sais qu’un jour tu mourras, mais c’est tellement loin que tu ne peux pas te l’imaginer. Et puis, un jour, tu regardes dans le miroir et tu vois Ricky à quarante ans. Et avant que tu aies le temps de dire ouf, ce sera Ricky à cinquante ans, et puis à soixante ans. Et soudain tu vois la ligne d’arrivée devant toi, comme les butoirs au bout de la voie ferrée. Tu es lancé et il n’y a personne pour arrêter le train. Et partout où tu as été pendant le voyage qu’a été ta vie, les gens que tu as aimés, ce que tu as appris et vu, tout disparaîtra.

fugueurs de glasgow peter may

Comme un véritable caméléon littéraire, Peter May a la capacité de vous faire voyager dans des intrigues qui vous mènent à chaque fois dans un univers différent. Déjà la Trilogie Ecossaise, ayant par nature pour fil conducteur des personnages et des lieux centraux, possédait cette magie de vous faire voyager dans des univers variés et captivants au gré de ses intrigues. C’est à nouveau un pari réussi, avec ces fugueurs de Glasgow en route pour le swinging Londres des années 60 …

(Can’t get no) satisfaction

Si ce n’était un vilain infarctus du myocarde qui s’en est pris à lui l’année dernière, Jack demeure un vieux monsieur fringant et séduisant qui a gardé toute sa jeunesse. Veuf, il fait désormais face à une famille étrange, avec une fille et un beau-fils qui guette sa mort pour récupérer sa maison et un petit-fils, Ricky, surdoué de l’informatique si mal dans sa peau qu’il se coupe de toute vie sociale. Et toutes ces années impardonnables ont jeté également leur dévolu sur ses amis : Dave, qui a l’alcool facile et un fils maltraitant, et enfin Maurie,  qui souffre d’un cancer en phase terminale.
C’est à l’occasion d’une visite à l’hôpital qui inaugure notre roman, que celui-ci fait part à Jack de sa dernière volonté  : un dernier voyage à Londres,une nouvelle et dernière fugue comme en 1965 pour régler une mystérieuse affaire avant de mourir. Comme surgi du passé, un fait-divers, pourtant bel et bien contemporain réveille le souvenir de ces jeunes années : une star des années 60, Simon Flet, a découverte morte assassinée chez elle, alors qu’on la croyait morte après avoir été accusé du meurtre d’un jeune voyou. Maurie connaît l’identité du meurtrier du jeune voyou et pense pouvoir éclaircir le mystère que soulève le meurtre de Simon Flet.
C’est donc un nouveau départ pour Londres qui attend les trois amis, flanqués bon an, mal an du jeune Ricky, coincé par son grand-père bien décidé à lui montrer ce qu’est la vie ! C’est un véritable chemin de nostalgie et de souvenirs, qui leur fait revivre leur jeunesse, lorsque Jack et ses amis rêvent de musique et de gloire dans une période où tout semble si facile. Adolescents avec des désirs d’indépendance, chacun porte en lui une bonne raison de quitter Glasgow et un univers qui leur semble étriqué et hostile à leur projet. C’est sur un coup de tête, après le renvoi de Jack, que les inséparables amis choisissent de fuguer à Londres, avec juste un van, leur matériel de musique, et quelques pounds en poche …

Voilà de quoi entamer en beauté la nouvelle année : la lecture d’un nouvel opus de Peter May, auteur de la Trilogie Ecossaise, certainement ma meilleure lecture polar de 2015.

Les fugueurs de Glasgow : les Illusions perdues sur un air de rockn’blues

Alors ce nouveau cru est-il toujours aussi réjouissant me demanderez-vous ? On y retrouve toujours avec plaisir sans également la plume de Peter May qui est un véritable conteur d’histoire, sachant vous plonger dans une ambiance, une atmosphère particulière. Dès le premier chapitre, vous retrouvez cette patte particulière, et ce moment où vous vous dites, « ça y est, c’est parti, je vois les quelques pas qu’il nous invite à suivre ». cette atmosphère des sixties, il la dissèque et la restitue avec sa part d’ombre et de lumière, dans  un très beau et bon roman musical ! Ce roman de la nostalgie est un véritable portrait sonore ces années 60, tant et si bien qu’il me permet même de vous livrer une petite bande-originale à écouter en le lisant  😀

Le choix de croiser deux intrigues dans une temporalité différente n’est pas un exercice nouveau pour Peter May, mais c’est un exercice d’équilibre toujours difficile tant il faut savoir doser les indices, l’une renseignant sur l’autre, en se complétant tout en faisant office de miroir. Habileté et maîtrise sont donc deux qualités essentielles que l’on retrouve ici, déployées également dans le traitement des personnages de leurs solitudes tout particulières, et de l’Histoire en arrière-fond. Journaliste, le travail de documentation de Peter May est toujours sidérant de justesse et donne ici lieu à deux portraits de société très fins, qui résonnent et se font écho, entre les quartiers ouvriers, la flambe du milieu artistique remplacée par celle des banquiers. Ce réalisme nostalgique sans être angélique,  dysphorique sans être défaitiste, tranche avec ce bel enthousiasme inhérent à une jeunesse capable de tout et montre combien les rêves de changer le monde demeure et perdure … pour se réaliser ou devenir une illusion perdue.

Roman noir plutôt que polar, ce road-trip fait la part belle à une aventure humaine, à celle d’un groupe d’adolescents croyant en leurs rêves, à celle d’adultes regardant avec distance et émotion ces folles années. La fin inattendue par sa tonalité plutôt mélodramatique, créée une légère rupture avec l’ensemble du roman, vite oubliée tant le chemin de ces fugueurs, jeunes ou vieux, vous marque.

Les Fugueurs de Glasgow
Peter May
Editions Le Rouergue
332 pages. 22,50€. ISBN : 978-2-8126-0927-5

A voir !

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Le Contrat Salinger vs Mort mystérieuse d’un respectable banquier anglais dans la bibliothèque d’un manoir tudor du Sussex

Cette rentrée polar voit l’arrivée de deux romans loin des codes policiers habituels ayant en commun un sacré sens des pistes brouillées entre fiction et réalité, dans l’univers de l’édition et de l’écriture, comment donc résister ?

Adam Langer, un auteur méconnu en France et pourtant !

Mais le monde avait changé depuis que Conner avait commencé à écrire. Désormais, il suffisait d’avoir vu Les Experts pour se déclarer spécialiste en médecine légale. Le genre d’approche très détaillée qu’il avait adoptée n’était plus son seul apanage. Aujourd’hui, le public tenait tout ça pour acquis. D’ailleurs, certains lecteurs attentifs avaient déjà commencé à dénicher quelques petites erreurs dans ses textes – intrigues bancales, rues mal nommées, argot de flic démodé – et les avaient postées sur internet, sur des sites de fans, notamment, où les critiques s’avèrent en général bien moins indulgentes que les magazines papier.

le contrat salingerAdam Langer avait déjà mis en abîme un écrivain entraîné dans une folle aventure à la découverte d’un manuscrit secret dans les Voleurs de Manhattan. Ce roman publié chez Gallmeister demeure parmi mes chouchous et je le conseille régulièrement, à toutes celles et ceux qui recherchent un roman rythmé et original (sans rogner sur la qualité de l’écriture).
Alors qu’elle n’a pas été ma joie chez le libraire en voyant un nouvel opus d’Adam Langer, dont la veine polar semblait déjà plus fortement affirmé !
C’est donc avec une certaine impatience et une grande espérance que j’ai donc parcouru, enfin dévoré, Le Contrat Salinger.
Cette fois, notre narrateur n’est d’autre qu’Adam Langer lui-même nous confiant la drôle d’aventure qui arriva à Conner Joyce, un de ses amis et maître du polar en perte de vitesse.
Débute alors une intrigue qui mêle confessions de notre narrateur sur le statut difficile de l’auteur et une intrigue dont l’ampleur gagne en puissance au fur et à mesure que Langer abat ses cartes. Conner Joyce rencontre une défection de son public. Il a littéralement explosé avec son roman le Fusil du diable, et sa série policière est bien installée, mais il est désormais dans une routine qui nuit à son originalité et tue sa carrière d’écrivain. Après les heures de gloire, voici donc la période des vaches maigres et des séances dédicaces désertiques, alors qu’au même moment Margot Hetley devient une icône au milieu de ses vampires et vampards (clin d’oeil ironique au succès de la Bit lit ! ).
C’est donc un Conner au plus bas qui est approché par Dex Dunford, un étrange mécène. Tout d’abord c’est un de ses gorilles qui lui donne rendez-vous chez le mystérieux inconnu. Ensuite, sa bibliothèque personnelle recèle des merveilles : Thomas Pynchon, JD Salinger, Jaroslaw Dudek, Norman Mailer, Truman Capote, Harper Lee … Ce qui semblerait être la bibliothèque idéale s’avère une véritable énigme, car tous ces romans lui sont inconnus. Très vite, il apprend que c’est l’objet même de leur recontre. il s’agit d’originaux uniques commandés par Dex Dunford et qui ne sortiront jamais de sa bibliothèque. Dex lui propose de réaliser une oeuvre qui rejoindra ses étagères personnelles contre la modique somme de 2,5 millions de dollars, lui permettant de rémunérer son travail et de couvrir le manque à gagner dû à sa non-publication. En échange, Conner doit accepter de procéder à des modifications si besoin, de brûler ses brouillons et surtout de n’en parler à personne.
Mais Dex est loin d’être un mécène comme un autre et tout contrat comporte des risques …

A nouveau Adam Langer réussit le tour de force de dérouler un écheveau de fils narratifs à la perfection, en menant une intrigue complexe dans le cadre d’une histoire qui semblerait si simple en apparence. Si l’intrigue est captivante, les portraits psychologiques sont fins et l’ensemble est teinté d’un humour doux-amer. Une réussite !

LC Tyler joue la carte du Cluedo et de la Chambre close

Tu devrais probablement continuer à bosser. Il faut contenter ton éditeur. Rappelle-toi seulement que les écrivains sont aux éditeurs ce que les moutons sont aux bergers. Pris collectivement, vous êtes essentiels − d’ailleurs, ils auraient l’air un peu bêtes sans vous. Individuellement en revanche, vous n’êtes que des côtelettes et un chapeau en laine.

74443_aj_m_163Autre lieu, autres moeurs, avec le duo Elsie-Ethelred de LC Tyler ! LC Tyler offre ici une suite  à Étrange suicide dans une Fiat rouge à faible kilométrage et Homicides multiples dans un hôtel miteux des bords de Loire (qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu auparavant pour comprendre l’intrigue)
Si Mort mystérieuse d’un respectable banquier anglais dans la bibliothèque d’un manoir tudor du Sussex bat son record actuel de titre décalé, il offrait également un grand moment de lecture en perspective, mon opinion demeure plus mitigée.

En effet, l’ensemble du roman repose sur un mystère type « chambre close » qu’il est difficile de renouveler. C’est un risque certain et l’approche amusante de LC Tyler a été de combiner à la fois un mystère de chambre close et une partie de Cluedo géant. Cependant malgré cette idée brillante, l’intrigue évolue cahin-caha puisque certains fils sont malheureusement vite tirés par le lecteur. Le charme de l’ensemble repose avant tout sur le personnage d’Elsie, incorrigible et sardonique éditrice, qui n’a pas sa langue dans sa poche, pour notre plus grande jubilation. Les autres personnages, notamment celui d’Ethelred un poil trop stéréotypé dans son rôle de monsieur déconnecté de la réalité, manquent de consistance les condamnant à rester dans l’ombre (dommage pour un cluedo), ce qui peut s’avérer agaçant, nuisant à l’ensemble de l’intrigue. Il en reste donc un sentiment d’inachevé alors que l’idée originale était fortement séduisante, servie par une néanmoins belle écriture.

Le contrat Salinger
Adam Langer
Editions Super 8
460 pages. 20€. ISBN : 978-2-37056-029-2 

Mort mystérieuse d’un respectable banquier anglais dans la bibliothèque d’un manoir tudor du Sussex
LC Tyler
Editions Sonatine
348 pages. 19€. ISBN : 978-2-35584-263-4

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Les Réponses d’Elizabeth Little

Il y a ceux pour qui l’imprudence est un état d’abandon. Ou d’étourderie. Ou une décision consciente d’ignorer les répercussions et les éventualités. Et je suis sûre que c’est libérateur pour eux, comme de tourner très vite sur soi-même et de se laisser tomber par terre. Mais pas pour moi. Mon imprudence était une démonstration de contrôle. Je tournais sur moi-même pour prouver que je pouvais marcher droit juste après.

les-réponses-elizabeth-littleUn thème revisité !

Une riche héritière condamnée pour le meurtre de sa mère, après une altercation à laquelle le personnel de maison a pu assister, finit par sortir de prison après dix années d’incarcération. Le laboratoire s’occupant du traitement des pièces  à conviction ayant brûlé lors du réexamen du dossier lorsqu’il s’est avéré que certaines ont été trafiquées. Ce scénario vous semble peut être déjà connu et pâlichon. Mais c’est sans compter sur les éditions Sonatine qui débusquent de nombreuses perles polar. C’est justement cette intrigue qui m’a particulièrement incité à le lire car j’attendais alors d’être surprise !

 Élizabeth Little revisite le thème de l’héritier assassin de façon contemporaine, que ce soit dans la forme – par l’incursion sans être abusive de rapports, SMS, courriels – ou dans le fonds et joue habilement sur la fascination parfois méprisante que peut inspirer  les jet-setters « au commun des mortels « . Car Janie Jenkins vous rappellera ces jeunes femmes plus connues pour leurs arbres généalogiques que pour leurs faits d’armes personnels (autres que sensationnels comme une sextape et des beuveries).  Mais si elle vous semblera familière, la verve gouailleuse et cynique qu’Elizabeth lui attribue, nous révèle un personnage bien plus profond et réfléchi que ce que les média peuvent nous donner à penser. Ce portrait caustique de la célébrité est aussi celui de ces faiseurs d’actualité qui construisent et façonnent à leur convenance même dans les circonstances  les plus tragiques.

Un personnage en quête de vérité

Détestée, haïe par certains, faisant même l’objet d’un acharnement particulier de la part d’un certain blogueur Trace, Janie Jenkins est, coupable ou non, victime d’un véritable lynchage médiatique. Un double monstrueux se dresse donc sur le chemin de la réhabilitation et sur sa quête des réponses. Condamnée à cause d’une unique phrase, des traces de sang présentes sur elle lorsqu’elle découvrit sa mère et sa forte alcolémie qui effaça ce soir là toute sa mémoire, Janie Jenkins bénéficie de notre bienveillance malgré tout. Ado insupportable lors du meurtre de sa mère, c’est désormais une jeune femme brisée par des années d’incertitude quant à sa culpabilité qui veut faire face à son passé.  Ce qui est l’évidence n’est pourtant pas aisé, car lorsque l’on a défrayé la chronique des journaux avec un meurtre à sensation, il faut réussir tout d’abord à brouiller les pistes et littéralement disparaître. Janie devient alors Rebecca Parker, une étudiante en histoire qui va suivre un mince indice connu de Janie seule pour essayer de découvrir la vérité.

Une intrigue policière en second-plan

 Si ce premier roman est somme toute prometteur, il possède quelques faiblesses, notamment celle de l’intrigue policière (sic). Dès la connaissance de la première enquête, on a envie de dénoncer ce mauvais procès, dû à un travail bâclé. Or cette enquête sur sa culpabilité devient avant tout pour Jenkins une enquête sur ses origines et le passé finalement inconnu de sa mère, qu’elle redécouvre, une femme à l’opposé du personnage mondain auquel Janie l’a finalement résumé. Nous sommes portés au cœur de relations complexes et antagonistes au sein de ce duo et de la famille maternelle. Très très loin donc des irrégularités qui nous sont montrées et qui demeurent inexploitées.
Car c’est d’abord la trame sociétale qui se développe au détriment de l’intrigue qui finalement est prétexte à un roman de l’introspection et de l’initiation. Aussi le rythme plus lent, centré sur les personnages, peut déstabiliser certains lecteurs, car avec une lecture « polar » en tête, nous ne pouvons qu’être confus par la présence de certains personnages qui paraissent alors plus accessoires, mais qui prennent tout leur sens dans une peinture de la vie moderne d’une it-girl et de sa saga familiale. On peut donc qualifier Les Réponses plutôt de thriller psychologique que de polar noir, autant donc le savoir. Il n’en demeure pas moins vrai que la force de ce roman réside dans la construction du personnage de Jenkins, que l’on ne peut parvenir à désavouer, et dont l’esprit cynique et caustique donne toute sa pâte à l’ensemble du roman. Elizabeth Litlle est à suivre, ce premier opus est aussi agréable à lire que décevant sur certains aspects comme le rythme ou la profondeur de l’intrigue mais il montre un potentiel très intéressant de ce nouvel auteur !

Les Réponses
Elizabeth Little
Editions Sonatine
432 pages. 21€. ISBN : : 978-2-35584-320-4

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Ne deviens jamais pauvre !

Il avait toujours vu juste quant à l’institution qu’est la civilisation ; elle est sévèrement détraquée sur tous les plans. Aucun jeu de règles ne lie plus ses membres entre eux. Les obligations sociales sont flexibles, les sanctions inéquitables, et la loi n’est jamais autre chose que les hommes qui l’appliquent.

Ne deviens jamais pauvre, daniel friedman

Si on vous dit « Memphis », vous pensez « Elvis », maintenant vous pensez aussi « Buck Schatz ».

Buck n’est pas un octogénaire pas comme les autres, bien loin de là, et vous vous en souviendrez très longtemps de ce vieil homme, encore alerte (preuve en est sa convalescence due à sa précédente aventure dans Ne deviens jamais vieux !) qui n’est pas en reste non plus lorsqu’il s’agit d’exercer son esprit caustique et mordant. D’un caractère que d’aucuns qualifieront du doux euphémisme d' »impossible », voire limite, il a su en faire une force tout au long de sa carrière de flic. En même temps, on ne fait pas d’omelette sans casser des oeufs, et ce cousin de l’Inspecteur Harry, sait donc s’y faire face aux cadors du crime ne sont pas attendris depuis le début de sa carrière et ne semblent pas décider à lui ficher la paix …

C’est ainsi qu’Elie, un braqueur de haut vol ancienne école, dont la dernière rencontre a été l’occasion d’une douce promesse de mort s’ils venaient à se croiser à nouveau, débarque à nouveau dans la vie de Buck. Paradoxalement pas à l’occasion d’un énième braquage, non tout simplement lors d’une visite « de courtoisie » à Valhalla Estates, nouveau havre de paix résidence pour séniors de Buck. Valhalla … vous noterez que le nom est déjà en soi tout un programme, et une grande source d’inspiration pour l’irascibilité de notre anti-héros !
Inconscience folle ? Perte de mémoire ? Que nenni, rien de tout cela. Il s’agit pour le vieil homme de trouver une protection pendant 48h auprès de l’homme qui s’est juré de lui faire la peau. A situation désespérée … moyens désespérés ! Faut dire que Buck, même s’il n’est pas du genre à rendre des services, ne laisserait pas couper l’herbe sous le pied et laisser un malotru lui ôter ce plaisir, et cela Elie le sait … Buck va être obligé de rempiler ce qui n’est pas une mince affaire.  Seulement Buck est-il tombé sur plus fort que lui cette fois-ci ?

Buck vous irritera. Il vous inquiétera voire vous choquera aussi. Vous pourrez peut-être ne pas l’aimer. Après tout, c’est le risque avec un caractère de chien aussi entier et ce n’est pas un enfant de choeur. Mais si vous aimez les oisillons tombés du nid qui se sont faits tout seuls comme des grands, ou les hommes qui n’hésitent pas à se salir les mains pour une certaine idée de la justice, vous devriez modérer votre opinion.
Moi Buck, il me plaît tel qu’il est. Vous l’adopterez vite, avec ses remarques mordantes, ses méthodes peu orthodoxes, sa manie d’attraper son .357 magnum avant de sortir. Forcément, écrit à la première personne, vous êtes aux premières loges pour comprendre ce drôle de bonhomme plus complexe qu’il n’y paraît armé d’un aplomb certain, d’un sens de l’humour plutôt corrosif, y compris envers lui-même, qui lui confèrent une carapace de philosophe  un poil déjanté mais aussi désenchanté de la vie. Ce n’est pas à un vieux singe qu’on apprend à faire la grimace et il est là plutôt pour donner des leçons.

Attention petite précision, au rayon des traductions de titre quelque peu étonnantes (et pour le coup un poil erronée), le titre US est beaucoup plus significatif que le titre français : Don’t ever look back. Naviguant entre 2009 et 1965, date d’un premier dossier entre nos deux compères, les méandres de son histoire personnelle avec son fils et une mémoire qui tend à défaillir, Buck est plus que jamais appelé à se souvenir malgré tout. 45 années les séparent, mais ces deux enquêtes disent tout de Buck. Elles le racontent et l’incarnent.

Daniel Friedman confirme une belle entrée dans le monde du polar américain. Ce jeune auteur de trente ans est à suivre, plume de qualité, narration impeccable, pas étonnant qu’il ait rejoint les éditions Sonatine !

Ne deviens jamais pauvre !
Daniel Friedman
Editions Sonatine
295 pages. 20€. ISBN : 978-2-35584-325-9

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La Trilogie Ecossaise de Peter May

La plupart des gens passent leur vie sans jamais savoir ce qui se cache sous les pierres sur lesquels ils marchent. Les flics passent la leur à soulever ces pierres et à affronter ce qu’ils y trouvent

Voilà une trilogie qui vous rendra Peter May-niac !

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Tout d’abord, je vous aurais prévenu : prévoyez quelques heures d’égoïste solitude pour pouvoir savourer ce frisson écossais, car seule l’heure du grand saut dans la vie de Fin Macleod vous est connue … après vous ne pourrez que subir les affres de votre emploi du temps, cherchant de-ci, de-là, quelques précieuses minutes pour vous replonger dans votre enquête. Vous développerez ou affûterez pour les plus matheux d’entre vous un goût quasi pathétique pour les statistiques et les proba –   « En misant sur un retard éventuel mais très probable du tram de 2 minutes, sachant que je peux lire un chapitre en deux stations, que mon trajet dure encore 7 minutes … » – pour caresser l’espoir de poursuivre votre chemin à ses côtés …
Vous deviendrez également un peu schizophrène, ne souhaitant pas non plus venir à bout de ses aventures, non pas que les crimes écossais aient ce petit charme en plus mais en ouvrant la Trilogie écossaise, vous pénétrez non seulement dans l’histoire d’une île ensorcelante et brumeuse, Lewis, mais vous ouvrez les portes d’une vie d’un homme attachant avec ses forces et ses faiblesses, Fin Macleod. Car Peter May, loin d’être sadique, est un conteur et raconter qui aime les hommes, leur histoire, leur culture.

Nous découvrons Fin, pierre angulaire de sa trilogie dans L’Île des chasseurs d’oiseaux. Inspecteur à Edinburgh, il doit revenir sur les terres de son enfance, Stornaway, petite ville des Hébrides, à  l’occasion du meurtre d’un ancien camarade de classe, Ange Macritchie. Le mode opératoire de ce meurtre ressemble étrangement à une affaire sur laquelle il enquêta sans serrer l’assassin. Pendu et éventré, la mort violente d’Ange semble être le reflet de la cruauté et la violence dont il pouvait faire preuve. Arrivé sur place, Fin voit resurgir les fantômes du passé, la mort de ses parents, son enfance empreinte de mélancolie auprès d’une tante effacée, et ses amis restés sur l’île qu’il quittât sans un regard en arrière, dont la belle Marsaili, éternel amour de jeunesse, Artair, meilleur ami et actuel mari de Marsaili, avec qui il partage un lourd secret scellé lors de l’ancestrale chasse aux fous de bassin sur l’An Sgeir, dont aucun d’eux n’est revenu indemne. C’est donc un Fin retrouvant les ruines d’un passé, et luttant contre un présent à la dérive avec la mort de son fils renversé par une voiture quelques mois plus tôt, qui débarque sur cette terre familière. Très vite, des discordances se révèlent lors de l’autopsie.  Plusieurs pistes se dessinent, Ange s’étant mis à dos la majorité de la population par son comportement mécréant, il est d’ailleurs accusé du viol de la fille du pasteur, Donald Murray, ami d’enfance Fin …

« North Rona from the Island of Sulasgeir - geograph.org.uk - 1034211 » par john m macfarlane. Sous licence CC BY-SA 2.0 via Wikimedia Commons
« North Rona from the Island of Sulasgeir – geograph.org.uk – 1034211 » par john m macfarlane. Sous licence CC BY-SA 2.0 via Wikimedia Commons

Dans L’Homme de Lewis, nous retrouvons Fin, décidé à retaper l’ancienne maison familiale. La grande force de ce nouvel opus est d’être réellement originale, en baladant à nouveau dans les arcanes du temps : un homme des tourbières est retrouvé, âgé d’une vingtaine d’années lors de sa mort, il peut avoir été assassiné il y a 20, 30, 50 ans comme il y a quelques milliers d’années ! En tout cas, il s’agirait du troisième homicide commis sur cette île mystérieuse. Encore une fois, le souci de documentation et de précision de Peter May fait mouche pour développer une intrigue historique et moderne, revisitant la face cachée des homers, ces enfants placés ou orphelins, laissés entre les mains de l’église presbytérienne. Cela vous rappellerait étrangement les Magdalene Sisters irlandaises, mais ne vous y fier pas, car si vous pensez connaître les sentiers écossais, vous verrez qu’ils vous réservent de belles surprises.

Le dernier opus Le Braconnier du lac perdu confronte Fin et son entourage à leurs démons, à l’histoire commune de leur île, mettant ainsi en lumière également un fait réel méconnu, celui de la tragédie de l’Iolaire. Ce fut la deuxième plus grande catastrophe maritime britannique après le Titanic, qui eut lieu en le 1er janvier 1919. De retour du front ardennais, sa coque s’ouvrit contre les récifs en approchant du port de Stornaway, près de 200 soldats y perdirent la vie, 180 d’entre eux étaient de l’île …

Vous l’aurez compris, il s’agit de polars, mais bien plus encore, d’une véritable ballade écossaise à travers ses habitants et leurs histoires. Captivante, cette trilogie est un véritable pageturner servi par une écriture alerte et poétique, pleine de sensibilité et de rudesse! Vous trouverez auprès de Fin une véritable famille écossaise que vous ne souhaiterez pas quitter de sitôt. Si les éditeurs anglo-saxons n’ont pas daigné publier cette trilogie, on ne peut que se féliciter de ce choix du Rouergue qui propose une réédition so scottish !

La Trilogie Ecossaise
Peter May
Editions Le Rouergue
1 008 pages. 26,90€. ISBN : 978-2-8126-0706-6

A voir !

le site de Peter May
le site des éditions Le Rouergue

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