Catégorie : Polars & SF

Le Contrat Salinger vs Mort mystérieuse d’un respectable banquier anglais dans la bibliothèque d’un manoir tudor du Sussex

Cette rentrée polar voit l’arrivée de deux romans loin des codes policiers habituels ayant en commun un sacré sens des pistes brouillées entre fiction et réalité, dans l’univers de l’édition et de l’écriture, comment donc résister ?

Adam Langer, un auteur méconnu en France et pourtant !

Mais le monde avait changé depuis que Conner avait commencé à écrire. Désormais, il suffisait d’avoir vu Les Experts pour se déclarer spécialiste en médecine légale. Le genre d’approche très détaillée qu’il avait adoptée n’était plus son seul apanage. Aujourd’hui, le public tenait tout ça pour acquis. D’ailleurs, certains lecteurs attentifs avaient déjà commencé à dénicher quelques petites erreurs dans ses textes – intrigues bancales, rues mal nommées, argot de flic démodé – et les avaient postées sur internet, sur des sites de fans, notamment, où les critiques s’avèrent en général bien moins indulgentes que les magazines papier.

le contrat salingerAdam Langer avait déjà mis en abîme un écrivain entraîné dans une folle aventure à la découverte d’un manuscrit secret dans les Voleurs de Manhattan. Ce roman publié chez Gallmeister demeure parmi mes chouchous et je le conseille régulièrement, à toutes celles et ceux qui recherchent un roman rythmé et original (sans rogner sur la qualité de l’écriture).
Alors qu’elle n’a pas été ma joie chez le libraire en voyant un nouvel opus d’Adam Langer, dont la veine polar semblait déjà plus fortement affirmé !
C’est donc avec une certaine impatience et une grande espérance que j’ai donc parcouru, enfin dévoré, Le Contrat Salinger.
Cette fois, notre narrateur n’est d’autre qu’Adam Langer lui-même nous confiant la drôle d’aventure qui arriva à Conner Joyce, un de ses amis et maître du polar en perte de vitesse.
Débute alors une intrigue qui mêle confessions de notre narrateur sur le statut difficile de l’auteur et une intrigue dont l’ampleur gagne en puissance au fur et à mesure que Langer abat ses cartes. Conner Joyce rencontre une défection de son public. Il a littéralement explosé avec son roman le Fusil du diable, et sa série policière est bien installée, mais il est désormais dans une routine qui nuit à son originalité et tue sa carrière d’écrivain. Après les heures de gloire, voici donc la période des vaches maigres et des séances dédicaces désertiques, alors qu’au même moment Margot Hetley devient une icône au milieu de ses vampires et vampards (clin d’oeil ironique au succès de la Bit lit ! ).
C’est donc un Conner au plus bas qui est approché par Dex Dunford, un étrange mécène. Tout d’abord c’est un de ses gorilles qui lui donne rendez-vous chez le mystérieux inconnu. Ensuite, sa bibliothèque personnelle recèle des merveilles : Thomas Pynchon, JD Salinger, Jaroslaw Dudek, Norman Mailer, Truman Capote, Harper Lee … Ce qui semblerait être la bibliothèque idéale s’avère une véritable énigme, car tous ces romans lui sont inconnus. Très vite, il apprend que c’est l’objet même de leur recontre. il s’agit d’originaux uniques commandés par Dex Dunford et qui ne sortiront jamais de sa bibliothèque. Dex lui propose de réaliser une oeuvre qui rejoindra ses étagères personnelles contre la modique somme de 2,5 millions de dollars, lui permettant de rémunérer son travail et de couvrir le manque à gagner dû à sa non-publication. En échange, Conner doit accepter de procéder à des modifications si besoin, de brûler ses brouillons et surtout de n’en parler à personne.
Mais Dex est loin d’être un mécène comme un autre et tout contrat comporte des risques …

A nouveau Adam Langer réussit le tour de force de dérouler un écheveau de fils narratifs à la perfection, en menant une intrigue complexe dans le cadre d’une histoire qui semblerait si simple en apparence. Si l’intrigue est captivante, les portraits psychologiques sont fins et l’ensemble est teinté d’un humour doux-amer. Une réussite !

LC Tyler joue la carte du Cluedo et de la Chambre close

Tu devrais probablement continuer à bosser. Il faut contenter ton éditeur. Rappelle-toi seulement que les écrivains sont aux éditeurs ce que les moutons sont aux bergers. Pris collectivement, vous êtes essentiels − d’ailleurs, ils auraient l’air un peu bêtes sans vous. Individuellement en revanche, vous n’êtes que des côtelettes et un chapeau en laine.

74443_aj_m_163Autre lieu, autres moeurs, avec le duo Elsie-Ethelred de LC Tyler ! LC Tyler offre ici une suite  à Étrange suicide dans une Fiat rouge à faible kilométrage et Homicides multiples dans un hôtel miteux des bords de Loire (qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu auparavant pour comprendre l’intrigue)
Si Mort mystérieuse d’un respectable banquier anglais dans la bibliothèque d’un manoir tudor du Sussex bat son record actuel de titre décalé, il offrait également un grand moment de lecture en perspective, mon opinion demeure plus mitigée.

En effet, l’ensemble du roman repose sur un mystère type « chambre close » qu’il est difficile de renouveler. C’est un risque certain et l’approche amusante de LC Tyler a été de combiner à la fois un mystère de chambre close et une partie de Cluedo géant. Cependant malgré cette idée brillante, l’intrigue évolue cahin-caha puisque certains fils sont malheureusement vite tirés par le lecteur. Le charme de l’ensemble repose avant tout sur le personnage d’Elsie, incorrigible et sardonique éditrice, qui n’a pas sa langue dans sa poche, pour notre plus grande jubilation. Les autres personnages, notamment celui d’Ethelred un poil trop stéréotypé dans son rôle de monsieur déconnecté de la réalité, manquent de consistance les condamnant à rester dans l’ombre (dommage pour un cluedo), ce qui peut s’avérer agaçant, nuisant à l’ensemble de l’intrigue. Il en reste donc un sentiment d’inachevé alors que l’idée originale était fortement séduisante, servie par une néanmoins belle écriture.

Le contrat Salinger
Adam Langer
Editions Super 8
460 pages. 20€. ISBN : 978-2-37056-029-2 

Mort mystérieuse d’un respectable banquier anglais dans la bibliothèque d’un manoir tudor du Sussex
LC Tyler
Editions Sonatine
348 pages. 19€. ISBN : 978-2-35584-263-4

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Les Réponses d’Elizabeth Little

Il y a ceux pour qui l’imprudence est un état d’abandon. Ou d’étourderie. Ou une décision consciente d’ignorer les répercussions et les éventualités. Et je suis sûre que c’est libérateur pour eux, comme de tourner très vite sur soi-même et de se laisser tomber par terre. Mais pas pour moi. Mon imprudence était une démonstration de contrôle. Je tournais sur moi-même pour prouver que je pouvais marcher droit juste après.

les-réponses-elizabeth-littleUn thème revisité !

Une riche héritière condamnée pour le meurtre de sa mère, après une altercation à laquelle le personnel de maison a pu assister, finit par sortir de prison après dix années d’incarcération. Le laboratoire s’occupant du traitement des pièces  à conviction ayant brûlé lors du réexamen du dossier lorsqu’il s’est avéré que certaines ont été trafiquées. Ce scénario vous semble peut être déjà connu et pâlichon. Mais c’est sans compter sur les éditions Sonatine qui débusquent de nombreuses perles polar. C’est justement cette intrigue qui m’a particulièrement incité à le lire car j’attendais alors d’être surprise !

 Élizabeth Little revisite le thème de l’héritier assassin de façon contemporaine, que ce soit dans la forme – par l’incursion sans être abusive de rapports, SMS, courriels – ou dans le fonds et joue habilement sur la fascination parfois méprisante que peut inspirer  les jet-setters « au commun des mortels « . Car Janie Jenkins vous rappellera ces jeunes femmes plus connues pour leurs arbres généalogiques que pour leurs faits d’armes personnels (autres que sensationnels comme une sextape et des beuveries).  Mais si elle vous semblera familière, la verve gouailleuse et cynique qu’Elizabeth lui attribue, nous révèle un personnage bien plus profond et réfléchi que ce que les média peuvent nous donner à penser. Ce portrait caustique de la célébrité est aussi celui de ces faiseurs d’actualité qui construisent et façonnent à leur convenance même dans les circonstances  les plus tragiques.

Un personnage en quête de vérité

Détestée, haïe par certains, faisant même l’objet d’un acharnement particulier de la part d’un certain blogueur Trace, Janie Jenkins est, coupable ou non, victime d’un véritable lynchage médiatique. Un double monstrueux se dresse donc sur le chemin de la réhabilitation et sur sa quête des réponses. Condamnée à cause d’une unique phrase, des traces de sang présentes sur elle lorsqu’elle découvrit sa mère et sa forte alcolémie qui effaça ce soir là toute sa mémoire, Janie Jenkins bénéficie de notre bienveillance malgré tout. Ado insupportable lors du meurtre de sa mère, c’est désormais une jeune femme brisée par des années d’incertitude quant à sa culpabilité qui veut faire face à son passé.  Ce qui est l’évidence n’est pourtant pas aisé, car lorsque l’on a défrayé la chronique des journaux avec un meurtre à sensation, il faut réussir tout d’abord à brouiller les pistes et littéralement disparaître. Janie devient alors Rebecca Parker, une étudiante en histoire qui va suivre un mince indice connu de Janie seule pour essayer de découvrir la vérité.

Une intrigue policière en second-plan

 Si ce premier roman est somme toute prometteur, il possède quelques faiblesses, notamment celle de l’intrigue policière (sic). Dès la connaissance de la première enquête, on a envie de dénoncer ce mauvais procès, dû à un travail bâclé. Or cette enquête sur sa culpabilité devient avant tout pour Jenkins une enquête sur ses origines et le passé finalement inconnu de sa mère, qu’elle redécouvre, une femme à l’opposé du personnage mondain auquel Janie l’a finalement résumé. Nous sommes portés au cœur de relations complexes et antagonistes au sein de ce duo et de la famille maternelle. Très très loin donc des irrégularités qui nous sont montrées et qui demeurent inexploitées.
Car c’est d’abord la trame sociétale qui se développe au détriment de l’intrigue qui finalement est prétexte à un roman de l’introspection et de l’initiation. Aussi le rythme plus lent, centré sur les personnages, peut déstabiliser certains lecteurs, car avec une lecture « polar » en tête, nous ne pouvons qu’être confus par la présence de certains personnages qui paraissent alors plus accessoires, mais qui prennent tout leur sens dans une peinture de la vie moderne d’une it-girl et de sa saga familiale. On peut donc qualifier Les Réponses plutôt de thriller psychologique que de polar noir, autant donc le savoir. Il n’en demeure pas moins vrai que la force de ce roman réside dans la construction du personnage de Jenkins, que l’on ne peut parvenir à désavouer, et dont l’esprit cynique et caustique donne toute sa pâte à l’ensemble du roman. Elizabeth Litlle est à suivre, ce premier opus est aussi agréable à lire que décevant sur certains aspects comme le rythme ou la profondeur de l’intrigue mais il montre un potentiel très intéressant de ce nouvel auteur !

Les Réponses
Elizabeth Little
Editions Sonatine
432 pages. 21€. ISBN : : 978-2-35584-320-4

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