Catégorie : Histoire & Société

Gavrilo Princip : l’homme qui changea le siècle

Je suis dans une période bande-dessinées historiques en ce moment ! J’ai entamé la lecture de deux romans – Carnaval de Célestin Ray (premier roman polar) et Là où se croisent quatre chemins de Tommi Kinnunen (premier roman finlandais), mais ils méritent tout deux de les savourer, alors je satisfais mes envies de lecture compulsive en BD !

Cela faisait un petit bout de temps que cette bande dessinée me faisait de l’oeil. J’ai toujours aimé les crayonnés en noir et blanc. Simples et beaux. Souvent abrupts et puissants.

gavrilo principQui est donc ce fameux Gavrilo Princip ? Nous le connaissons tous sans le savoir. Certains d’entre nous ayant une bien meilleure mémoire se souviennent de son nom. Il n’est pas un de nos contemporains et pourtant un seul de ses actes à fait basculer l’histoire mondiale. Revenons au début du siècle, en Europe.  Les Empires britanniques et austro-hongrois existent toujours. Nous avons déjà croisé le fer avec nos voisins allemands, amers de leur défaite de 1870. Ils ont alors pour Chancelier Otto von Bismarck, qui aura cette image appelée à rester dans les livres d’histoire :

« L’Europe d’aujourd’hui est une poudrière et ses dirigeants sont comme des hommes qui fument dans un arsenal… Une simple étincelle risque de déclencher une explosion qui nous consumera tous … Je ne peux pas vous dire quand cette explosion se produira, mais je peux vous dire où … c’est dans les Balkans qu’une espèce de fou dérangé mettra le feu aux poudres. »

Vous l’aurez compris, Gavrilo Princip, c’est le nom de cette étincelle, celle qui plongera l’Europe dans le chaos, un chaos inévitable. En assassinant le 28 juin 1914, le prince héritier austro-hongrois, François-Ferdinand de Habsbourg, Gavrilo Princip offrit sur un plateau l’excuse dont les états belliqueux avaient besoin pour se lancer dans leur oeuvre funeste. Si cet assassinat fait partie des évènements clés de l’histoire mondiale étudiés à l’école (et de moins en moins), nous n’en savons couramment peu sur cet homme. Peut-on le qualifier de « fou dérangé » pour reprendre les mots d’un Bismarck prophétique ?

Henrik Rehr se penche donc sur le cas Princip et offre une vue complète sur le parcours du jeune homme. Né dans une région pauvre de la Serbie, au sein d’une famille de chrétien orthodoxe, Gavrilo est très rapidement confronté aux délicatesses de sa condition : avenir nul si ce n’est en pouvant étudier en ville grâce au salaire de son frère, ostracisme à l’égard des chrétiens orthodoxes et véritable main mise des austro-hongrois sur le peuple serbe depuis la bataille de Kosovo, qui finit en bain de sang et asservissement pour le peuple serbe.  Dans un tel contexte, nombreux sont les mouvements révolutionnaires qui émergent dans l’ombre …

gavrilo princip

Ce qui est extrêmement appréciable dans cette biographie conséquente, c’est le côté très factuel d’Henrik Rehr. Cela permet de discerner une certaine objectivité dans la mise en vie d’une documentation riche qui n’est jamais assommante. Les plus récalcitrants en matière d’histoire seront séduits par une mise en scène sobre.  Econome en paratexte, Henrik Rehr sait jouer de l’alternance entre portraits et images saisissantes, planches de bd et strips éloquents. Il alterne scènes de vie de Gavrilo Princip et du Prince François-Ferdinand.  La narration est aussi fluide que le trait de son auteur, libre à l’image des multiples jeux de cadres et variations entre les techniques du « 9e » art et du dessin. Un travail époustouflant d’une grande maîtrise.

Le dessinateur danois Henrik Rehr a débuté dans des fanzines en réalisant des comic strips. Il a également écrit et dessiné pour la jeunesse et s’est consacré à différents genres : satires, horreur, science-fiction. Mais malheureusement seules deux ouvrages sont parus en France : Gavrilo Princip, ainsi que Mardi 11 septembre, regard autobiographique sur les attentats new-yorkais. J’attend la suite impatiemment !

Les Editions Futuropolis
Henrik Rehr

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Le printemps des Arabes

Le printemps des arabes, c’est l’histoire de ces hommes et de ces femmes qui se sont levés pour reprendre en main leur destin. La liberté se mérite chaque jour, et la démocratie est trop humaine pour ne pas être fragile. N’oublions pas cette leçon qui nous vient du sud de la Méditerranée.

le printemps des arabes

En 2011, les pays arabes sont secoués par des révoltes sans précédents qui donneront lieu à la chute de certains de ses chefs politiques comme Ben Ali, Moubarak ou encore Khadafi.

Tout débute à Sidi Bouzid le 17 décembre 2010, lorsque la police saisit la marchandise de Mohammed Bouazizi, vendeur ambulant qui n’a pas de patente. Il ne pourra jamais la récupérer malgré ses efforts pour obtenir cette patente. Il est hors réseaux. Révolté par le système politique inégalitaire marqué par la corruption et le népotisme, il s’immole devant la Préfecture.
Cette immolation sera un choc pur la jeunesse tunisienne et marque le début de la « Révolution de Jasmin », 28 jours, qui aboutirent au départ de Ben Ali, en place depuis 1987.

Ce sont ces prémisses tragiques qui ouvre le printemps des Arabes. Car l’embrasement se poursuit dans l’ensemble des pays du monde arabe : Maroc, Libye, Egypte, Syrie, Israël, mais aussi Arabie Saoudite, Yémen et Bahrein.

Cette bande dessinée documentaire passionnante est l’oeuvre du tandem Jean-Pierre Filiu et Cyrille Pomès. Jean-Pierre Filiu est historien, spécialiste du monde arabe et de l’islam contemporain, son parcours de recherches et de consultants est impressionnant. Cyrille Pomès est quant à lui dessinateur de bandes dessinées, il avait précédemment réalisé Sorties de route notamment. leur travail conjugue didactisme, grâce à l’écriture synthétique et précise de Jean-Pierre Filiu et le découpage en « chapitres », et l’émotion à travers le travail iconographique de Cyrille pommes, dont les portraits sont affûtés, saillants, chaque pays ayant sa propre palette de couleurs avec l’ocre pour fil rouge.

Bien entendu, il est complexe et irréaliste de représenter l’ensemble du printemps des arabes en une centaine de pages. N’y recherchez donc pas un compendium, mais voyez y un livre-hommage très complet sur les évènements les plus marquants, et d’autres plus méconnus. Une bande-dessinée qui se lit comme un livre d’histoire, ou un livre d’histoire mis en bande dessinée, avec cette force et cette volonté de donner envie d’approfondir et de comprendre plus encore ce qui s’est passé en 2010-2011, et ce qui les enjeux à l’oeuvre désormais.

Nous croisons des vies malmenées, en danger, sacrifiées mais dignes et glorieuses, des destins pourrait-on penser, mais il s’agit de gens comme vous et moi, qui ont décidé de dire « stop », par des actes forts humainement mais tellement ténus à la fois : manifestants, habitants de petites villes, jeune femme  et journaliste comme Tawakul Karman (prix nobel de la paix en 2011), victimes de la répression comme Hamza Al Khatib, jeune garçon de 13 ans battu à mort, le pacifiste Ghyath Matar qui prône la non-violence en Syrie et sa compatriote Fadwa Suleiman, Mahdi Zeyo, un père de famille, qui fera exploser son véhicule dans un avant-poste khadafiste, ils sont nombreux à s’incarner dans le récit et sous les traits du crayon. C’est un album dense et émotionnellement très fort, il faut prendre le temps de le lire, vous ne pourrez pas faire autrement.

le printemps des arabes
© Futuropolis

le printemps des arabes
© Futuropolis
 

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Cher pays de notre enfance, Etienne Davodeau & Benoit Collombat

cher pays de notre enfanceDouce France, cher pays de notre enfance …
Une petite ritournelle s’enclenche dans votre tête à la lecture de ce titre si évocateur d’une France douce  et positive … Pour compléter cette introduction musicale, je pourrai vous dire que je viens vous parler d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître … celui du barbouzes, du gaullisme, des grand banditisme et du SAC (service d’action civile), association qui avait juste pour objectif de pérenniser l’esprit gaulliste, dans une zone d’ombre et de frottement avec la politique.

Douce France, une image d’Épinal, loin, très loin de cette « enquête dessinée » passionnante  dont le travail documentaire historique et politique n’a d’égal que la qualité des graphismes, sobrement en noir et blanc. Il s’agit d’un véritable travail de journaliste et d’enquêteur réalisé en duo par Étienne Davodeau, auteur de bandes dessinées, et Benoît Collombat, grand reporter à France Inter et auteur également d’une contre-enquête sur l’affaire Boulin.

Cher pays de notre enfance est le fruit de deux années de travail intense, de recherches minutieuses (et parfois cocasses) dans les archives du SAC, de nombreux interviews ou demandes d’entretien infructueuses avec les personnalités politiques ou judiciaires des années 70 pour  mettre à jour ce qui fut tu par la contrainte : les petits arrangements de la République au prix de scandales politico-judiciaires.

Une plongée au coeur des scandales politico-judiciaires de la Ve République

Cette enquête dense au cœur du Sac se déroule à travers la mise sous une nouvelle lumière   de trois « affaires » comme on aime à dire en France, ayant pour dénominateur commun le SAC : les assassinats du juge Renaud en 1975 et de Robert Boulin en 1979 (ou plutôt du pseudo-suicide de Robert Boulin, l’instruction rouverte depuis ce mois de février aboutira peut être à la reconnaissance de cet assassinat) ainsi que la tuerie d’Auriol en juillet 1981 qui conduira le Président François Mitterand à dissoudre le SAC.

 

cher pays de notre enfance
©Futuropolis

Tout d’abord l’enquête s’ouvre sur le meurtre à Lyon du juge Renaud, premier juge assassiné depuis la Libération en France. Son indépendance et son jusqu’au-boutisme face à la collusion entre politique et criminalité n’était pas pour créer de grandes amitiés au « shérif ».
A ce jour, ce dossier classé demeure un sujet extrêmement sensible, partagé entre une thèse primitive, idéale mais peut-être trop simpliste qui est celle du Gang des Lyonnais, et une autre plus politique. En effet, lors de son assassinat le juge Renaud enquêtait sur le financement de l’UDR (ex-RPR, prédécesseur de l’UMP) et d’un lien possible avec le braquage réussi du Gang des Lyonnais, ainsi que sur la « French connection » et le trafic de drogues transatlantique.

 

cher pays de notre enfance
©Futuropolis

 Des années d’investigation qui participent à la réouverture du dossier Boulin

L’affaire Boulin revêt la même problématique. Toute personne gênante peut se voir menacée  et disparaître dans des conditions obscures, disparition suivie d’une dossier judiciaire entaché d’irrégularités.  Elle incarne parfaitement ce cas d’école de ces années sombres.  Robert Boulin était alors ministre du Travail et de la Participation dans le gouvernement de Raymond Barre. Intègre et travailleur, au service de l’Etat depuis quinze ans, il était un candidat tout désigné face à un jeune Jacques Chirac. Puis sa réputation est attaquée par un dossier concernant l’acquisition  récente d’un terrain non viabilisé par un proche de Jacques Foccart, fondateur du SAC. Mais Robert Boulin veut faire face et se battre pour rétablir la vérité et son honneur. Il est retrouvé mort dans la forêt de Rambouillet.
L’enquête conclut à un suicide par une noyade dans un étang profond d’une cinquantaine de centimètres avec une autopsie qui n’en mérite pas le nom : on ne vérifie pas la présence d’eau dans ses poumons qui pourrait attester de la noyade et pire encore son crâne n’est pas analysé à la demande du Procureur de la République. Après la publication de photos de son visage en 1983, visiblement meurtri par de nombreux coups, sa famille obtient une nouvelle autopsie qui corrobore la thèse de l’assassinat. Ce dossier judiciaire semé d’embûches a été rouvert en février dernier, grâce notamment au travail d’investigation mené par Benoît Collombat depuis 2002.

Dense mais jamais ennuyeuse et aussi palpitante qu’un roman policier, aussi instructive qu’un bon documentaire, cette enquête est une lecture indispensable. Un véritable pavé dans la mare d’une grande qualité et d’une grande élégance par ses dessins mais aussi par la réelle démarche journalistique. Un très grand coup de coeur. A lire absolument !

Elle est sélectionnée pour le prix du public qui sera décerné au festival d’Angoulême qui aura lieu du 28 au 31 janvier !

Sortie de la BD « Cher pays de notre enfance »

Cher pays de notre enfance – Enquête sur les années de plomb de la 5e République Benoît Collombat et Etienne Davodeau
Editions Futuropolis
224 pages. 24€. ISBN : 978-2754810852

 A voir !
Cet article sur le juge Renaud sur Lyon capitale ainsi qu’un entretien avec Benoît Collombat sur Bibliobs. Vous pouvez aussi découvrir les autres œuvres d’Étienne Davodeau, auteur également de Lulu, femme nue, sur son site. Enfin consultez également le site de l‘association Robert Boulin

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Des clés pour comprendre

Face au fanatisme, la raison doit être notre dernier juge et notre dernier guide.
Lettre sur la Tolérance John Locke (1632-1704)

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© Jean Jullien

Après les attentats de janvier, il avait été dur de reprendre le clavier, car on ne peut pas faire « comme si », comme si rien ne s’était passé, comme si tout retournait dans une étrange normalité. Courant janvier, j’ai donc choisi de vous parler de la responsabilité de l’écrivain, vu les nombreux débats qui s’élevaient alors, et les « ils l’avaient un peu cherché » qui se sont tus cette fois. Enfin. Heureusement.

C’est non sans une certaine émotion, que je me retrouve à nouveau devant mon écran, démunie, en me demandant ce que je pourrai bien apporter de concret. Un blog c’est si dérisoire au final. Mais la littérature et la culture sont de véritables richesses qu’il nous faut protéger et dont nous devons profiter avidement. Partager et échanger, ne pas se renfermer.

Aussi je travaillais sur un article plutôt étoffé consacré aux MOOCs, ces cours en ligne gratuits proposés par de nombreuses et prestigieuses universités françaises mais aussi étrangères.
Ce soir, je vais vous en parler mais de façon abrégée, avec une certaine urgence tout de même. Pourquoi ? Et il se trouve que débute aujourd’hui, un MOOC prévu depuis le mois de juin :  Terrorismes.

Alors un MOOC, kezako ? MOOC est l’acronyme de Massive Open On-line Course (cours en ligne massivement ouverts / ouverts à tous). Ils sont gratuits pour la plupart, certains payants si vous souhaitez obtenir une qualification spécifique, ou s’ils sont à portée professionnelle. Ceci dépend de la plate-forme, et parfois même au sein d’une plate-forme du type de cours.
Universalité, gratuité, ce sont de merveilleux outils pour décrypter et approcher des thématiques, sous la houlette de professeurs spécialisés. Convivialité et partage devrais-je aussi rajouter, car dans un MOOC, on évolue en solo mais aussi au sein d’un groupe de pairs.  L’évaluation est aussi plurielle que la diversité des matières abordées et du parcours que vous adoptez : quizz ou exercices hebdomadaires si vous recherchez une certification ou simple plaisir de la découverte pour un auditeur libre. Vous êtes amenés à évaluer aussi les travaux de vos pairs et à être évalués par eux. Bien entendu, les intervenants suivent également de près les évaluations et y participent. Les fruits de ce mode d’évaluation sont plutôt positifs.  Libre, vous l’êtes car vous pouvez suivre votre propre rythme et n’êtes pas pénalisés par votre planning. Ainsi un étudiant, une personne qui travaille ou tout simplement une semaine un peu compliquée ne vous pénalise pas : pas de rendez-vous à heures fixes pour une visioconférence, vous regardez les vidéos à votre rythme, pouvez décrocher et accéder au cours quelques mois après si votre emploi du temps s’y prête à nouveau.

Bref, vous l’aurez compris, les MOOC m’ont conquise. Je les ai adoptés il y a deux ans maintenant et c’est toujours une joie particulière d’entamer une nouvelle session, même si es deux derniers ont une résonance particulière.

Ce que je souhaite avant tout ce soir, c’est attirer votre attention sur deux MOOC qui peuvent particulièrement être éclairants en ces temps sombres.

Tout d’abord la plate-forme des universités françaises, Fun Numérique, propose un MOOC réalisé en partenariat avec le CNAM intitulé « Terrorismes« .

image_course_smallCelui-ci débute aujourd’hui même. Ironie des calendriers, il  était prévu depuis le mois de juin. Ce cours a pour objectif de comprendre le « terrorisme », terme utilisé dans des acceptions diverses, son histoire, ses différentes formes et ses mécanismes. de la subjectivité, son histoire, ses différentes formes et ses mécanismes.

de la subjectivité, son histoire, es formes et ses mécanismes.

asset-v1-NotreDameX+TH120.2x+3T2015+type@asset+block@TH120.2x_Banner_Revised___1_Enfin, une seconde plate-forme EdX, lancé par l’Université de Harvard et l’institut de Technologie du Massachusetts , propose une introduction au Coran. Leur catalogue de formation (essentiellement en anglais), est très riche notamment en sciences humaines et en philosophie.

la subjectivité, son histoire, ses différentes formes et ses mécanismes.

pmfr87-couvertureEnfin, Philosophie magazine avait consacré son numéro 87 du mois de mars « Guide d’autodéfense contre le fanatisme »  ainsi qu’un hors-série au Coran.
Ils sont tous deux d’une grande qualité et toujours disponibles à la vente sur le site internet de la revue.

Je reviendrai sur les différentes plate-formes dans un prochain article, j’espère que ces quelques liens pourront vous apporter des clés de compréhension précieuses. Rien ne sert de se voiler la face, il y aura un après 13 novembre. Il n’en demeure pas moins vrai qu’aussi prenantes et profondes sont nos émotions, notre raison est à cultiver et à nourrir, pour nous prémunir de sombrer à notre côté dans l’intolérance. Notre culture est attaquée, mais c’est celle-ci qui nous permettra aussi d’aller de l’avant.

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Une métamorphose iranienne

Salaam, M. Neyestani. Je dois vous répéter combien je suis désolé de ce qui arrive. Nous pensons qu’il y a eu un malentendu, mais l’Azerbaïdjan ne l’entend pas de cette oreille. Mettez tout par écrit sans omettre aucun détail. Vous écrirez pourquoi vous avez dessiné ce cafard et utilisé un terme turc. Vous avez tout votre temps et un large stock de papier. Plus vous serez exhaustif, plus vous serez convaincant, plus vous vous rendrez service. (…) Nous poursuivrons notre conversation demain. Essayez de réfléchir à des motifs plus valides. (…) Pour nous, c’est le moment ou jamais de compléter nos registres avec ce que vous savez. Parlez-nous des dessinateurs iraniens que vous connaissez. Écrivez donc tout ce que vous savez sur eux

une métamorphose iranienne mana neyestaniAu premier coup de d’oeil, l’allusion au célèbre roman allemand ne vous échappe pas, et c’est bien à juste titre que cette métamorphose est digne de l’univers kafkaïen.

Une trajectoire bien hors du commun, c’est certain. Une Métamorphose iranienne est une véritable biographie mais aussi un témoignage et non des moindres de l’oppression des journalistes. Nous plongeons avec ce roman graphique au coeur du cauchemar politique que vécut le journaliste Mana Neyestani. Tout débute avec un dessin, qui aurait pu être presque anodin dans les suppléments jeunesse du journal Jomeh, auxquels il participe depuis 2004 : une conversation entre un petit garçon et un cafard.Le-12-mai-2006

Bien que la situation iranienne se complexifie avec la radicalisation du gouvernement de Mahmoud Ahmadinejad, le journaliste est alors très loin de soupçonner le cataclysme qui s’enclenchera suite à cette publication du 12 mai 2006.
En effet, le dessin enflamme les territoires azéris, en raison d’une homonymie. Le blattoptère s’exclame « Namana », terme utilisé en iranien lorsque l’on ne trouve pas ses mots … et terme également azéri. Les Azéris, déjà mis à mal pour le régime iranien, prennent pour une insulte et une attaque directe la prononciation de ce mot par le cafard. Manifestations, émeutes s’enchaînent, des excuses sont demandées … Et pourtant, le dessinateur est très loin de vouloir attaquer les azéris, lui-même étant d’origine azérie, et fils d’un célèbre poète. L’instrumentalisation de ce dessin participe alors au renforcement de la surveillance de la presse et de la remise en cause de sa liberté : Mana est arrêté pour trouble à l’ordre public.
Le dessinateur et son éditeur seront emprisonnés pendant près de trois mois, trois mois au cours desquels les mises à l’isolement et les interrogatoires se succèdent pour dévoiler la « conspiration » qu’ils manigancent … Ils intégreront lors de leur incarcération la « section 209 », camp de travailleurs non-officiel de la prison  d’Evin,  au sein de laquelle l’animosité envers le dessinateur est bel et bien déclarée.

Le combat de Mana Neyestani, rejoint rapidement par son éditeur Mehrdad Ghasemfar qui décida de faire front avec son dessinateur, vous porte au coeur de la manipulation politique du gouvernement iranien. S’il profita de sa libération pour s’enfuir d’Iran avec sa femme, son combat se poursuit encore, et cela après de nombreuses années d’exil, en Malaisie et en France depuis 2010 grâce à la protection de l’ICORN (réseau de villes refuges visant à défendre la liberté d’expression).

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Avec une grande dignité et un regard distancié, Mana Neyestani nous offre un témoignage qui soulève beaucoup de questions, notamment celle de l’accompagnement avant même l’accueil des exilés politiques, la précarité des journalistes qui sont amenés à exercer sous des régimes d’une grande violence politique. Un album magistral et incisif.

A voir !

Le site de Cartooning for peace
Un interview lors duquel Mana Neyestani revient sur les difficultés de ses démarches pour rejoindre la France
Le site des Editions ça et là

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La Responsabilité de l’écrivain

Ce n’était pas exactement le premier article que j’avais envisagé pour ce début d’année. J’en ai entamé un le 6 janvier que je pensais finaliser le 7 traitant de PAL et de challenges de lecture. Les actualités n’en ont pas décidé autrement, j’ai choisi de programmer sa publication mardi.
D’autres blogs ont poursuivi leurs critiques comme si de rien n’était, et c’est très bien ainsi de rien changer. Pour ma part, je souhaite juste vous proposer quelques lectures, qui méritent le détour.
De nombreux débats, politiques, religieux, se sont ouverts autour de la liberté d’expression. Et bientôt le mot fut lâché de la responsabilité des dessinateurs de presse, mais aussi de façon bien plus large, de toute personne prenant la parole : écrivains, satiristes, caricaturistes … Peut-on parler de tout et rire de tout ? Ce qui génère une toute autre question : qui édicte cette norme et est « légitime » pour créer cette norme, cette ligne de démarcation, à partir de laquelle on bascule du licite à l’interdit, à la censure ?
Voici donc quelque pistes de lecture pour celles et ceux qui souhaiteraient creuser la question.

L’histoire littéraire nous montre que ces normes ont toujours été fluctuantes, intimement lié au champ politique, à la société dans laquelle l’écrivain vit. Je parle de ce champ littéraire, mais chaque art a connu ce mouvement spécifique (parcourez si vous ne l’avez toujours pas fait Les Règles de l’Art du sociologue Pierre Bourdieu).
Le premier à avoir initié cette réflexion autour de la réflexion de l’écrivain, c’est Sartre avec son ouvrage Qu’est-ce que la littérature ?, pierre fondatrice de cette réflexion dont découlera toute réflexion et critique ultérieure. Pour Jean-Paul Sartre, il y avait alors urgence à lancer cette réflexion, alors même que la France vivait les heures sombres de l’épuration, qui visa également les intellectuels ayant participé ou s’étant abstenu.La quintessence de sa pensée est que tout écrivain est situé, écrit pour des lecteurs et pour dévoiler le monde. Sa responsabilité de se plier à cette situation et d’agir pour l’écriture : il se doit d’être engagé.

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Si sa pensée sera critiquée et remodelée par d’autres philosophes ou sociologues, ce sera dans le sens d’une plus grande précision pour défendre l’acte performatif qu’est l’écriture, qui agit sur le monde. Preuve en est selon Gisèle Sapiro, sociologue issue des bancs de Bourdieu et auteur de La Guerre des Ecrivains, La Responsabilité de l’Ecrivain, les multiples procès ou condamnations auxquels de nombreux écrivains ont dû faire face au cours de l’histoire de la liberté d’expression, histoire intimement liée à la morale publique.
Elle illustre son propos à travers l’étude des lois Serre. Promulguées en 1819, il s’agissait alors de la mise en place d’un système répressif de la liberté d’expression permettant la sauvegarde d’un régime encore jeune, craignant d’être renversé à l’image de la monarchie une trentaine d’années plus tôt. Les procès furent  multiples. Flaubert se aura été assigné à comparaître pour Madame Bovary.
Son procès retentissant aboutit à un acquittement et à un jugement montrant combien une salle d’audience est impuissante à juger d’une expression littéraire, qui s’est autonomiste, coupée de la sphère du pouvoir. Flaubert s’était alors joué des juges en plaidant que la forme ne faisait que retranscrire la faiblesse de Madame Bovary, sorte de Don Quichotte qui ne ferait plus la distinction entre le vrai et le faux, par abus de lecture. La théorie de la contagion était alors en vogue, et seuls des esprits « forts » pouvaient être destinés à lire, lecture de fiction qui pouvait être dangereuse …
Dans ces Critiques d’art, Baudelaire aborde notamment la question de la caricature, et plus particulièrement dans l’Essence du rire, du comique, dont il distingue deux types, le comique « significatif » et le comique « absolu », qui est précisément un jeu d’images, un regard ironique sur une réalité déformée.

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Une rolex à 50 ans : a-t-on le droit de rater sa vie ?

Sans pouvoir rater ni réussir notre vie, nous allons donc toujours de réussites ratées en ratés réussis, en bifurquant jusqu’à perdre de vue la logique du parcours. Nous rêvons alors de lignes fléchées et droites ; d’autoroutes allemandes ; d’aquariums où, sans se toucher, deux poissons rouges se croisent dans une eau dormante et aseptisée.
Prendre la vie de traviole, c’est, au contraire, jouir de la brisure de ses propres projets ; la provoquer, par l’humour et l’idiotie, afin de s’insubordonner à toutes ces planifications, lesquelles vont finir par nous faire crever de survie. À la spéculation, qui fonde et prévoit, la vie de traviole substitue la trouvaille, qui reçoit, renvoie, sans donner de raison ni mimer l’éternité.
Il ne s’agit pas d’être justifié, mais d’être chatouillé. Car vivre, c’est apprendre à mourir pour rien.

rolex_dall'aglioChacun attribue au succès et au bonheur des valeurs différentes et s’il est une phrase qui représente le déplacement des valeurs dans notre société blingblingo-matérialiste, c’est peut-être bien celle-ci de Jacques Séguéla qui résume la réussite d’une vie à la possession d’une montre de luxe par un quinqua …  « Tout le monde a une Rolex ! Si à 50 ans on n’a pas une Rolex on a quand même raté sa vie ! ».

Partant de cette sortie hautement fine et intellectuelle, Yann Dall’Aglio propose une réflexion philosophique plus poussée que le théorème de Séguéla en ouvrant les portes d’une véritable réflexion sur « qu’est-ce que rater sa vie ? » mais encore est-ce grave de ne pas réussir ? La vie implique-t-elle d’être réussie du seul fait qu’elle soit unique ? Qu’est-ce que réussir ? Faut-il vouloir réussir ? Où se situe la liberté si on est dans l’obligation angoissante de réussir ? La liberté n’est-ce pas non plus le droit de rater ?  Se planter n’est-il pas nécessaire pour mieux pousser ? Si la réussite ne dépend pas de biens matériels, quelle est la valeur de la vie produite ? Et la vie de traviole, n’est-elle pas une vie normale ?

Voilà autant de questions soulevées par ce professeur de philosophie qui brasse des références autant classiques, Aristote et son Éthique à Nicomaque, en passant par Rousseau et son Neveu, jusqu’à Alfred Jarry et le Collège de Pataphysique !

Ce petit condensé d’impertinence est écrit avec esprit et humour, ce qui le rend accessible à tous, même néophyte en philo. Un premier essai très réussi qui inaugure une nouvelle collection Flammarion qui donne un peu de remue-méninge.

Une rolex à 50 ans : a-t-on le droit de rater sa vie ?
Yann Dall’Aglio
Editions Flammarion. Collection « Antidote ».
124 pages. 8€. ISBN : 978-2-08-126244-7

A écouter !

Un interview sur Nova

 

livres, critiques citations et bibliothèques en ligne sur Babelio.comle site Babelio , premier réseau social autour du livre : vous pouvez y critiquer des livres, partager vos opinions avec d’autres lecteurs et trouver de nouvelles idées de lecture. Vous bloguez et souhaitez critiquer également des livres ? Guettez la prochaine session de Masse Critique et participez à ce projet. Un remerciement et un bravo spécial à l’équipe de Babelio.

 

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