A travers la ramure des arbres, il aperçut quelques étoiles pâles, mais bien plus tard, après que le ciel se fut découvert. Il avait froid et il frissonnait, son coeur battait toujours, la peur s’était ancrée plus profond, s’était muée en une sensation de malédiction, il ne retrouverait jamais la route vers la sécurité, ne courrait jamais assez vite pour s’échapper. La forêt était horriblement bruyante, elle masquait même son propre pouls. Des branches se brisaient, chaque brindille, chaque feuille se mouvait dans la brise, des choses couraient en tous sens dans le sous bois, des craquements bien plus lourds aussi, un peu plus loin, sans qu’il sache vraiment s’il les avait entendus ou imaginés. L’air de la forêt était épais et lourd, il se fondait dans l’obscurité comme s’ils ne faisaient qu’un et se ruait sur lui de tous côtés.
J’ai ressenti cette peur toute ma vie, pensa-t-il. C’est ce que je suis.

sukkwan islandQuoi de mieux qu’un voyage entre père et fils pour se retrouver et resserrer les liens familiaux quelques peu distendus ? Et mieux encore, s’il s’agissait d’une aventure extrême, comme s’installer un an dans une cabane sur une île oubliée de l’Alaska ? Cela devient tout de suite plus ambitieux et déraisonnable, mais telle est la route choisie par Jim et son ado de 13 ans, Roy. Jim, est divorcé de la mère de Roy et fraîchement séparé de son amie. Roy, est un ado « classique » soumis aux turpitudes habituelles d’un ado de son âge, mais semble plus fragile qu’il n’y paraît et très sensible aux failles et défaillances de son entourage. Un ado à fleur de peau.
C’est donc après quelques hésitations, que Roy choisit finalement de suivre son père pour cette aventure, laissant derrière lui sa mère et sa soeur, en toute conscience de ce choix, de ses origines et ses implications ; choix, qui – il le pressent déjà – bouleversera de façon irrémédiable sa vie. L’enthousiasme tout feu tout flamme de Jim n’a pas la contagion que celui-ci espérait, serait-ce car derrière cette façade d’assurance et de bonhomie, se cache finalement un homme brisé, peu assuré ? Très vite, les nuits deviennent cauchemardesques pour Roy, témoin auditif, « otage » des pensées de son père, qui se confesse littéralement à son fils, la tension est palpable, tout peut basculer, un premier incident intervient lorsque leurs victuailles sont dévorées, abîmées et déchiquetées par un ours … ce qui ne pourrait être que le climax de cette aventure, présage un affolant tourbillon de circonstances, dont l’apogée horrifique ruinera à jamais leur vie.

La force de David Vann  est de s’emparer de l’esprit du lecteur dans ce roman qui fusionne nature writing et thriller psychologique véritablement haletant et angoissant. Le tournant inimaginable par le lecteur le fait basculer dans l’horreur : et moi à sa place qu’aurais-je fait ? Que sommes-nous pour évaluer, juger les actes d’individus poussés dans des situations extrêmes ? les paysages sont magnifiques et illustrent parfaitement cette nature que nous souhaitons ignorer : une nature rude et indifférente à l’homme rudes, qui ne lui offre aucun réconfort ni répit, une nature sur laquelle l’homme ne peut compter, qui le repousse dans ses retranchements les plus profonds, met à l’index ses failles et souffrances les plus cachées et  à laquelle seuls les esprits forts peuvent survivre. Sukkwan Island vous interpellera et vous questionnera.

Sukkwan Island
David Vann
Editions Gallmeister. Collection Nature writing.
191 p. 21,70€. ISBN : 978-2-351-78030-5

A voir !

le site des editions Gallmeister
le site de David Vann et un interview éclairant sur les origines du roman
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