Étiquette : nature writing

Dans la forêt de Jean Hegland

On tient le coup, jour après jour, et tout ce qui nous menace, ce sont les souvenirs, tout ce qui me fait souffrir ce sont les regrets.

Dans la forêt Nell, 17 ans, rêve d’entrer à Harvard. Sa sœur, Eva, travaille depuis son plus jeune âge pour devenir danseuse étoile. Elles vivent depuis toujours dans cette forêt, dans cette maison familiale, qui aura vu s’éteindre leurs parents puis la civilisation. Tout d’abord quelques coupures d’électricité, des troubles et échos d’émeutes au loin dans les grandes villes, puis plus rien du monde tel qu’elles le connaissaient. Pas d’essence, pas de ravitaillement plus de communication. Enfin presque plus rien, car elles nourrissent toujours le désir d’accomplir leur rêve, Nell lisant  l’encyclopédie familiale, Eva dansant sans musique au son d’un métronome. Tout à leur passion, elles vont prendre conscience petit à petit de ce effondrement irréversible.

J’ai attendu Dans la forêt, comme un enfant attend le Père Noël. Et pourtant la magie n’a pas totalement opérée alors même que le roman possède de grandes qualités indéniables. Jean Hegland vous entraîne au coeur d’un roman d’anticipation et de nature writing. La forêt omniprésente nous impose de repenser à notre rapport à la nature et à notre propre essence. Profonde et protectrice, elle révèle le coeur des hommes et peut être tout autant inquiétante et indifférente à la douleur.  Jean Hegland nous montre sans violence, par petites touches, combien l’homme en tant qu’individu et espèce se fragilise lui-même en se reposant sur un système consumériste qui ne peut continuer à subvenir à ses besoins primaires en cas de rupture de société. Espèce a priori non menacée, il redevient fragile et vulnérable sans connaissance de son environnement, sans ressources.

Un roman d’initiation dans un monde perdu

La forme, nous lisons le journal d’Eve, confère une approche très fine de ses personnages mêlant passe et présent. Ce permet une montée en tension progressive de la face « anticipation » du roman. Le huis clos est tantôt oppressant, tantôt coccoon reposant. C’est également un roman d’initiation montrant le cruel passage à l’âge adulte de deux jeunes femmes pleines d’avenir appelées à faire le deuil irrémédiable de leur enfance mais aussi du monde tel qu’elles l’ont connu et ont pu l’appréhender. Vient alors l’événement dramatique phare qui hante le dernier tiers du roman. Celui-ci se délite autour d’un ecoféminisme païen auquel vous adhérez ou non ! C’est à l’évidence à cet endroit où  Dans la forêt m’a perdu.

Sorti en 1996, c’est aux éditions Gallmeister que l’on doit cette première édition française. A l’instar de son prédécesseur et plus sombre Sur la Route de Cormac MacCarthy, Dans la forêt a été adapté au cinéma en 2015. Sortie en Europe à venir.

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Les étoiles s’éteignent à l’aube, de Richard Wagamese

– Y faut que tu m’enterres face à l’est, dit-il. Assis, comme un guerrier.
– T’es pas un guerrier.
Son père était assis à tirer sur la cigarette qu’il tenait du bout de ses doigts maigres, puis il la lança par-dessus la rambarde. Il se leva, tendit le bras pour prendre la bouteille qu’il porta à sa bouche, avala deux gorgées, d’un coup sec, puis il jeta aussi la bouteille par-dessus la rambarde. Il se retourna vers le garçon, tituba un peu, mais il posa une main sur la table pour se stabiliser et regarda son fils les yeux mi-clos.
– Je l’ai été autrefois. Faut que j’te raconte ça. Faut que j’te raconte plein de choses.
– Comme ça tu veux marcher et parler du bon vieux temps ?
– C’était pas le bon vieux temps. N’empêche qu’il faut que tu écoutes ça quand même. C’est tout c’que j’ai à te donner.
– Ca ne sera jamais assez.

Premier roman édité en français de Richard Wagamese, auteur de la première nation Ojibwe, Les Etoiles s’éteignent à l’aube, est pourtant le septième roman de ce journaliste canadien. Une maîtrise d’écriture qui explique la puissance de ce récit intimiste et profondément émouvant sur la rédemption et la paternité.

Il s’agit de deux rencontres entre un père, Eldon, et son fils Frank. Une première rencontre ratée à sa naissance, un homme face au désarroi qui préfère confier son fils à un gardien, « un protecteur », le Vieux. Celle quelques années plus tard de ce même homme et de son fils alors âgé de seize ans. Tous deux savent très bien que le temps ne peut se rattraper, encore moins à la va-vite alors que Eldon, qui s’est détruit dans l’alcool, est mourant. L’homme qui a tellement déçu ce fils, lui impose une requête ultime : celle de l’emmener en montagne, au coeur de la forêt où il ne fut jamais autant heureux pour le déposer assis au pied d’un arme, comme un soldat, ainsi que le veut la tradition Ojibwe. Il s’agit pour le jeune Frank, adolescent sage et taciturne, d’aller au coeur de son histoire familiale, de se confronter à son identité, à ses racines. Eldon arrive Les etoiles s'éteignent à l'aube à baisser la garde  et faire tomber les masques. Sa longue confession livre son histoire, unique héritage de Frank.
Dans les terres sauvages du Canada, les deux hommes prennent la route et entament un chemin qui prend des allures de confession et de rédemption.

 Au coeur d´une Colombie britannique sauvage et parfois glaçante, père et fils livrent l’aridité de leur chemin, l’un ayant rencontré des souffrances insoupçonnées, le second ayant toujours grandi dans l’attente de ce père absent ou négligeant. La rédemption et le pardon en ligne de mire, ils entament un véritable « medicine  walk » au bout duquel un Golgotha les attend. Pas de crucifixion ou de résurrection en perspective, mais un échange de coeur à coeur.

Ce roman intense est une pépite de finesse disséquant les âmes et mettant en lumière leur fragilité malgré une rudesse apparente. Magnifiquement écrit, ce n’est pas un roman inutilement bavard ou versant dans une prose larmoyante. L’économie des mots est au service de la beauté des images et de la force des dialogues.  Les Étoiles s’éteignent à l’aube vous surprendra la dureté, la mélancolie mais aussi l’apaisement qui s’en dégagent.

Les Étoiles s’éteignent à l’aube
Richard Wagamese
Editions ZOE
288 pages. 20€. ISBN : 972-2-88927-330-0

À voir !

imageRichard Wagamese
Les Editions ZOE

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