Étiquette : provoquant

Duane est dépressif

Penser, ça devait être un peu comme l’escalade, il fallait d’abord s’habituer à l’altitude. Il n’était pas habitué à réfléchir et, en particulier, sur lui-même. Il avait probablement essayé de penser trop, trop tôt, sans se donner le temps de s’accoutumer à l’altitude requise. Il faudrait qu’il ralentisse en matière de réflexion, ne pas en faire autant à la fois, et peut-être apprendre à éviter les domaines de pensée dangereux, les zones qui pouvaient troubler sa sérénité. Il était probable que penser était une activité à laquelle on devait s’adonner de façon méthodique en prenant quelques précautions.

Duane_est_dépressif_Mac_Marty

Le 22 février ne sera pas un jour comme les autres pour Duane. La soixantaine passée, une  vie de famille bien chargée, entre sa femme Karla, un brin excentrique et pleine d’énergie, leurs enfants et leurs neuf petits-enfants, ce chef d’entreprise aux affaires florissantes (le pétrole, c’est quand même rentable) représenterait un modèle de vertu, le chantre du self-made man. Plus rien à prouver, plus grand chose à attendre des canons de la réussite sociale, Duane est un homme « accompli ». Et ce 22 février matin, il décide de laisser au garage son pick-up pour … marcher ! Un acte inconcevable et hérétique dans son Texas pétrolier, qui ne peut qu’annoncer le pire selon ses proches. Karla voit là le signe d’une infidélité, alerte leurs connaissances qui restent pantoises devant tant de bizarrerie. C’est sûr, un tel acte ne peut que marquer un profond désespoir, Duane doit certainement être dépressif. Questionné, ce dernier n’en sait guère plus ses motivations, si ce n’est un ras-le-bol d’être dans les bonnes cases et de suivre un chemin déjà tout tracé. Il veut vivre selon ses propres désirs, lesquels ? Il ne le sait pas encore, il doit les découvrir …

Bienvenue dans une histoire digne d’un road-movie ! Ni-comédie, ni tout à fait drame, ce roman satirique à souhaiter pourra détendre vos zygomatiques ou vous faire sourire jaune, mais toujours sans méchanceté, grâce au regard acéré et pointilleux de son auteur Larry McMurty, qui ausculte ses contemporains … pour leur bien ! Si l’expérience n’attend pas l’âge, Duane a réussi sa vie sans vraiment la vivre. Tel un héros picaresque, notre Thoreau des temps modernes se questionne et nous questionne par un habile jeu de miroirs sur nos désirs les plus profonds et les injonctions que nous pouvons recevoir au quotidien : devoir de réussite sociale, devoir d’un certain style de vie pour être un citoyen/homme/époux/ami modèle (idem au féminin).

Incisive, cocasse et introspective, la dépression de Duane nous fait un bien fou ! A lire assurément !

Duane est dépressif
Larry McMurtry
Editions Sonatine
598 pages. 22,30€. ISBN : 9782355841729

A voir !

Le site des Editions Sonatine
La page IMDB de Larry McMurtry à qui nous devons aussi l’adaptation cinématographique du roman d’Annie Proulx le Secret de Brokeback Mountain

Rendez-vous sur Hellocoton !

Une rentrée supersize

By: Magic MadzikCC BY 2.0

Ça y est le marathon annuel est désormais commencé ! Libraires, bibliothécaires, lecteurs, sont pris d’une frénésie de lecture plus poussée … Une période de mise à jour de pile à lire entre curiosités, belles découvertes et déceptions.

J’ai donc opéré une petite pause dans ma période italienne, pour plonger le nez dans cette rentrée, avec une pile à lire déjà longue comme le bras. Mais petite satisfaction tout de même de l’avoir déjà bien entamé. Il me faut donc la partager désormais avec vous !

Jami Attenberg, Lionel Shriver : faire entrer l’obésité en littérature

Pour ouvrir ce bal, j’ai débuté avec notamment deux romans américains : La Famille Middlestein de Jami Attenberg et Big Brother de Lionel Shriver. Un quasi « premier roman » et un nom qui compte désormais dans la littérature américaine contemporaine

Publiée pour la première fois en France, Jami Attenberg en est pourtant à son quatrième  roman, un cinquième est d’ailleurs déjà prévu pour 2015. C’est donc une  une nouvelle arrivée particulièrement attendue pour un auteur déjà confirmé. Quel accueil lui réservera le lectorat français ?
kevin_shriverQuant à Lionel Shriver, elle se révéla au grand public avec le Orange Prize, récompensant son roman épistolaire Il faut qu’on parle de Kévin, traitant de l’ambivalence maternelle face à la tuerie atroce à laquelle son fils s’est livré.

Sans se donner le mot, ces deux femmes abordent un véritable fléau de la santé publique aux États-Unis : l’obésité morbide. Avec une sensibilité et un sens de l’écriture différent, elles abordent ce que les américains appellent une « épidémie » sans pathos, crûment parfois, mais dépeignant toujours cette réalité de façon saisissante et complémentaire. Toutes deux ne font pas l’économie de poser la question qui fâche : quelle est la responsabilité de chacun ? En cela, ce sont deux romans sociaux intelligents et fins qui nous sont proposés de lire.

L’Amérique et ses troubles alimentaires : une dilution de la responsabilité ?

Les aliments sont faits d’amour. Manger, c’est aimer. Aimer, c’est manger. Et si un gros morceau de pain peut apaiser les pleurs d’une enfant, en quoi est-ce un problème ?

9782365690669_Middlestein_Attenberg

Jami Attenberg nous plonge littéralement dans la vie des Middlestein, une famille juive qui vit une véritable crise, depuis qu »Edie, la mère, qui prit de tout temps la nourriture pour refuge, est gravement malade en raison de son obésité. Deux opérations plus tard, elle doit se ressaisir sous peine d’une intervention plus lourde ou de décéder tout simplement. C’est à ce moment que son mari choisit de se séparer d’elle après trente années de mariage, ne pouvant plus souffrir de la voir se tuer à petit feu.

La faute à ce petit bout de pain qui lui fut donné pour sécher ses larmes lorsqu’elle était enfant ? Était-ce là le moment critique, la genèse de cette addiction désormais nocive ? Ou plutôt lorsqu’elle se laissa aller après son mariage, s’oubliant dans le travail ? La frontière entre responsabilité individuelle, familiale ou collective est ténue. C’est toute cette complexité que Jami Attenberg retranscrit à travers son récit, car la vie étant ce qu’elle est, tout s’imbrique et il est difficile de revenir à l’origine du mal. Est-ce la faiblesse personnelle d’Edie ? Son métabolisme ? Ainsi nous serions naturellement, génétiquement programmés pour être obèses ou maigres, nous dédouanant de toute responsabilité ? Faut-il plutôt regarder du côté de l’histoire familiale, une éducation qui l’amena à se réfugier dans la nourriture ? Doit-on aussi questionner un contexte plus global entre mariage raté, licenciement et indifférence générale ? Mais ceci ne serait pas les conséquences du caractère d’Edie ?

Sans imposer de réponses, Attenberg se livre à un portrait croustillant d’une famille au bord de la crise nerf : un père, passé la soixantaine, à la recherche du bonheur sur le net après des années de frustration, d’incompréhension et de froide indifférence, deux grands enfants connaissant les méandres de la trentaine, une belle-fille accro à la diététique et traquant Edie, une Edie séduisante malgré ses formes et un tempérament bien trempé.

A la manière d’un Jonathan Franzen, Jami Attenberg créé une véritable saga familiale vivante, touchante et parfois aussi drôle que tragique, nous faisant voyager dans le temps, découvrant Edie à cinq ans ou encore laissant apercevoir à travers quelques lignes, ce que les uns et les autres deviendront. Vous l’aurez compris, une plume alerte, une narration originale saupoudrée d’un zeste de causticité font de ce roman une belle découverte.

Si la corpulence est relative, si tout le monde est gros, alors personne ne l’est.

Lionel-Shriver-Big-Brother

Lionel Shriver utilise toujours un langue affûtée et précise, pointant précisément l’émotion, le concept, le travers qui fait mouche, grâce à un sens de l’observation et un regard critique lucide sur un monde qui l’intéresse profondément. C’est une femme de lettres engagée, préférant mener la vie dure à ses lecteurs avec une réalité crue mais jamais moralisatrice plutôt que de les laisser se bercer d’illusions.
Pandora, femme entrepreneur à succès, mariée à Fletcher, artisan d’art, mère adoptive de ses deux enfants, connait une réussite quasi monotone s’il était autorisé de se plaindre de cette vie tranquille dans cette société où la célébrité est une valeur creuse fort prisé, et ce même dans l’Iowa !
Contactée par un ami de son frère jazzman, Edison, elle apprend ses déboires professionnels et revers de fortune personnels. Profondément attachée à ce grand frère qu’elle n’a pas vu depuis quatre ans, elle accepte de l’accueillir deux mois malgré la froideur des échanges entre Fletcher et Edison. Ce pari déjà osé, est d’autant plus mis à mal, lorsqu’elle découvre avec effarement que la silhouette sportive et longiligne de Fletcher à fait place à une corpulence imposante. Ce sera pour elle le début d’une quête vers la compréhension, entre déchirement et défi personnel.

Adepte d’un mode de vie très strict (un repas par jour, et beaucoup de sport), Lionel Shriver aborde ici une trajectoire personnelle. En effet, à l’instar de Pandora, elle dut faire face à l’obésité de son frère, qui en mourut, avant même qu’elle ne put l’aider d’une quelconque façon. Ce roman de la mémoire, qui lui est dédié, est aussi un roman psychologique fort explorant les différentes trames des liens familiaux réels ou fictifs : l’enfant unique, la famille recomposée, la famille fantasmée, et plus particulièrement la puissance des liens entre frère et sœur.

C’est également un roman social, un quasi pamphlet contre les obsessions alimentaires de l’Amérique : obsession de l’obésité dont près des deux tiers de la population souffre … en raison notamment d’un système de valeur faussé, voire hypocrite, car comment choisir de maigrir quand la corpulence est la norme, et l’obésité morbide courante ; obsession des régimes miracles (ici les diètes liquides), obsession de la minceur et de la diététique extrême par une partie de la population ne souhaitant pas sombrer comme le reste de la population. Rien qui ne révèle un rapport sain à la nourriture et à l’alimentation. L’esprit fin de Shriver nous emporte dans ce voyage au bout de soi, dont la chute est une leçon de lucidité et de vérité envers soi-même, au-delà du pacte d’écriture de l’écrivain.

La famille Middlestein
Jami Attenberg
Editions Les Escales.
384 pages. 20,90€. ISBN : 9782365691321

Big Brother
Lionel Shriver
Editions Belfond
433 pages. 22,50€. ISBN : 9782714456274

A voir !

Le site de Jami Attenberg
Le site des Éditions des Escales
Le site des Éditions Belfond

Rendez-vous sur Hellocoton !

Le tort du soldat d’Erri de Luca

Pour ces vacances, je fais une incursion plus particulière en littérature italienne avec trois romans, D’Acier de Silvia Avallone, roman social, Canal Mussolini d’Antonio Pennacchi, grande fresque historique récompensée du prestigieux Prix Strega et Le Tort du Soldat d’Erri de Luca.  Trois romans différents mais qui reflètent toute la vitalité de la littérature italienne contemporaine.

d'Acier_Avallone Canal_Mussolini_PennacchiLe tort du soldat d'Erri de Luca

Aujourd’hui, incursion dans l’univers d’Erri de Lucca. Ce Napolitain écrit depuis ses vingt ans, tout en ayant mené de front divers emplois d’ouvrier, sa famille d’origine bourgeoise ayant été ruinée par la guerre. Sa chambre fut même  … une bibliothèque imposante consacrée à la Seconde guerre mondiale. Ce terreau donne lieu à des récits, pouvant comporter des notes biographiques ou ayant la guerre en arrière-plan.

Le choix du sujet est audacieux : un vieux criminel de guerre et sa fille, un traducteur de yiddish, vont se croiser au dîner dans une auberge perchée dans les Dolomites. Ils n’échangeront pas un mot et pourtant cette rencontre silencieuse sera à l’origine d’un profond bouleversement. Aux origines du roman, c’est une demande de traduction pour une œuvre d’Israel Singer. C’est donc par deux récits distincts, l’un porté par la voix du narrateur, journal de « celui qui fait l’écrivain », l’autre par les écrits de la jeune femme, qu’Erri de Luca tisse son roman et dresse le portrait de cet homme qui se qualifie de simple « soldat »

Je suis un soldat vaincu. Tel est mon crime, pure vérité. » Il fit le geste de chasser les pellicules de ses épaules. « Le tort du soldat est la défaite. La victoire justifie tout. Les Alliés ont commis contre l’Allemagne des crimes de guerre absous par le triomphe. » Il avait beau définir son service à la guerre, le réduire aux effets d’une défaite, pour moi sa faute restait certaine et sans appel. Je lui ai opposé ma volonté de ne vouloir aucune explication. Si les choses sont bien comme il le dit lui, alors le tort du soldat est l’obéissance.

Les points de vue s’entrechoquent, le criminel condamné sans appel pour sa fille qui hérite de l’histoire d’une père longtemps dissimulée, une vingtaine d’année, laissant derrière ce mensonge une petite fille sans mère; des victimes sans justice et un bourreau sans procès. Une double peine privée et publique issue d’un héritage non choisi pour ces victimes.
Notre écrivain, gardien d’une langue de disparus, fait de son travail de traducteur, une œuvre de mémoire et de conservation. La figure d’Erri de Luca reste perceptible derrière cette voix napolitaine, d’un amoureux des mots, des histoires, pour qui yiddish et napolitain partagent « misères, émigrations et théâtres ».
Quant à ce criminel de guerre, il s’est lancé lui aussi dans l’apprentissage de l’hébreu, un peu au hasard de son nouveau métier de facteur, afin de le décrypter, le décoder comme un langage ennemi  et comprendre les raisons de la défaite nazie.

La grande force de ce roman fulgurant et bouleversant est d’aborder la barbarie nazie par la voix de ceux qui restent, qu’elle condamne, s’explique vaguement, ne s’excuse de l’innommable ou balbutie une langue en voie de disparation pour recréer un monde disparu.  De grandes espérances naissent, d’aussi grandes peurs culminent, dans un véritable mouvement de vie.

A voir !

Le site des Editions Liana Levi

Rendez-vous sur Hellocoton !

Confessions d’un gang de filles vs Foxfire

Ce qui vous lie au plus profond, vous ne pouvez le ressentir.
Sauf si on vous l’enlève.

confessions d'un gang de fillesAvant d’être un film de Laurent Cantet (Foxfire), Confessions d’un gang de filles est un portait au vitriol de l’Amérique des années 50 de la prodigieuse Joyce Carol Oates. Plaidoyer pour ces jeunes femmes cherchant plus de justice et de liberté, pamphlet contre ces mêmes confréries, dont l’univers se déconnecte inexorablement de la société, qui à vouloir la faire changer et la convaincre de sa bonne cause, ne peut que l’horrifier et en être rejetée.
Car ce que vous trouverez dans ce livre, pêle-mêle (mais dans un désordre bien orchestré, ainsi que le sont les intrigues remuantes de Oates, laissant le lecteur sans répit), c’est une aspiration forte et irrépressible des ces jeunes filles à être aimées pour ce qu’elles sont, certaines abandonnées de leur famille ou isolées, à être respectées que ce soit par les hommes ou par les consœurs. C’est l’histoire de jeunes femmes qui se choisissent une famille, se choisissent pour sœurs, dans un monde qui leur semble hostile et dans lequel il leur semble nécessaire de rétablir une certaine justice.
C’est un monde animé par des idéaux et par le charisme de Margaret, dite Legs, dont le père n’est qu’une ombre depuis le décès de sa femme. Empreinte des idées de liberté et d’égalitarisme, elle édicte la table des lois de Foxfire, où chacune trouvera refuge et se dévouera (jusqu’à la mort ou l’exclusion  s’il le faut). Simples suiveuses ou partisanes déterminées, chacune d’entre elles souhaite se réaliser dans cette nouvelle famille aux membres disparates.  S’illustrant d’abord dans des actes anodins, comme punir un oncle cherchant à négocier sa machine à écrire destinée aux rebuts contre cinq dollars ou une gentillesse, le clan va très vite évoluer aux marges des règles communes, car pour vivre ses rêves ou tout simplement survivre, il faut subvenir à ses besoins …

Dans son adaptation cinématographique, Laurent Cantet nous propose une interprétation libre et pourtant quasi évangélique du bouleversant roman de Oates, où l’on retrouve une même tension tragique, montant progressivement, taisant avec pudeur le passage à Redbank de Legs pour mieux se focaliser sur ses camarades d’infortune. Cette adaptation est d’une très grande qualité et servie par l’interprétation magistrale de ces jeunes femmes.

Rendez-vous sur Hellocoton !

Martiens go home !

martiens_go_home_brownImaginez-vous en train de savourer un whisky, seul dans une hutte perdue dans la campagne, pour vous ressourcer … Imaginez que vous êtes cet écrivain harassé et en panne d’inspiration, venu y trouver de quoi créer, de quoi inventer … Imaginez que subitement vous vous dites « Et si maintenant … » Et si maintenant, il se passait quoi ? Un tumulte, une arrivée en trombe et tintamarre. Un petit homme vert, grincheux et sans toupet, vous interpelle d’un retentissant et néanmoins exaspérant : « Salut Toto ! »

(suite…)

Rendez-vous sur Hellocoton !
Follow

Get every new post on this blog delivered to your Inbox.

Join other followers:

%d blogueurs aiment cette page :