Étiquette : roman social

Yaak Valley, Montana

Il rêva également. Un diamant inversé sur le front. Un arbre. Il était un paysage. Il était couvert d’arbres. Il était le yaak. Il était Glacier Park. Il était toutes les vallées majestueuses du Montana occidental, traversé par delà les ombres des nuages. Les tempêtes se brisaient contre son nez. Il n’était que très peu peuplé. Il était une ville. Il regorgeait de voies rapides et de lumières. Il rêva qu’il avait une soeur, une soeur très belle, et dans son rêve il se fit lui-même la réflexion que cette fille était Rachel et qu’il rêvait d’un autre esprit contenu à l’intérieur du sien, un frère que Rachel n’avait jamais eu, un fils. Dans son rêve, il se disait que nous contenions tous un nombre incalculable de masses et que les gens n’étaient que de simples potentialités, des exemples, des cas. Qu’une vie entière pouvait se résumer à un simple dossier. Que le DSF était une sorte d’ordre monacal.

Yaak valley Montana C’était avec impatience que j’entamais sa lecture et celle-ci ne fut pas déçue. Avec son premier roman, l’un des meilleurs de cette rentrée littéraire, Smith Henderson laisse une empreinte dans les esprits. Roman social, roman humaniste mais aussi naturaliste, il offre une incursion auprès des plus démunis et côtoie les terres chères au nature writer Rick Bass.

Années 80, Yaak Valley Montana. Dans cet espace sauvage, des communautés vivant auparavant du fer vivotent à qui-mieux-mieux alors que la crise frappe violemment la région. C’est ce lieu que tout le monde semblerait vouloir fuir, que Pete Snow, assistant social, choisit pourtant comme terre de renouveau. Divorcé de Beth, il ne voit qu’occasionnellement sa fille Rachel, 13 ans, trimballée dans les bringues et plans douteux de sa mère. Son quotidien n’est pas aisé mais il y a des gamins qui rendent son travail est impératif. D’abord, il y a Cecil et sa sœur,  perdus entre les mains d’une mère démissionnaire et droguée, le premier semble être une bombe à retardement. Et il y a Benjamin. Un gamin fluet aux vêtements crasseux, tout droit sorti de la forêt qui se présente de façon inopinée dans la cour de l’école. Un gamin presque sauvage qu’il raccompagne chez ses parents, armé de nouveaux vêtements, de vitamines et de conserves. C’est là dans le Yaak, dans une forêt profonde, où il se retrouve nez-à-nez avec le colossal et intrigant Jeremiah Pearl. Entre cet homme ombrageux et méfiant, persuadé de l’effondrement de la civilisation, et Pete va naître une relation ambivalente. Alors même que Pete tente de percer le secret de cette famille, il doit se confronter à ses propres difficultés et se lancer dans la recherche éperdue de Rachel, qui a choisi de fuguer.

Avec son premier roman, Smith Henderson marque les esprits qui suivront de près le deuxième opus. Il fait partie de ces livres de la rentrée littéraire à suivre à travers cette première édition prometteuse. Roman social, roman humaniste mais aussi naturaliste, il offre une incursion au plus près des laissés pour compte. C’est une véritable société marquée par la désillusion du rêve américain, où le drame peut poindre à chaque instant. Une société d’équilibristes irrémédiablement attirés par la chute et qui se heurtent aux limites même de leur univers.
Son écriture énergique porte un souffle à son récit qui ne s’embourbe pas pour autant dans les méandres du désespoir et de l’enchaînement des événements, grâce à ses trois intrigues déployées en parallèle. Il a notamment la trouvaille assez maligne de ponctuer les chapitres de questions/réponses de Rachel. Introspection ? Interrogatoire ? La forme  peu formelle laisse le libre choix au lecteur.

Un premier roman à découvrir pour ses personnages hors normes, un réalisme cru, nécessaire sans être mièvre ou racoleur, une écriture ambitieuse et maîtrisée. La plume intelligente de Smith Henderson rend hommage aux travailleurs sociaux mais sait révéler et jouer avec les ombres et lumières d’un même individu. Une réussite.

Yaak Valley, Montana
Smith Henderson
editions Belfond
500 pages. 23€. ISBN : 978-2714456786

imageA voir !
Smith Henderson 
Les editions Belfond 

Rendez-vous sur Hellocoton !

Daddy Love de Joyce Carol Oates

Daddy Love est ton destin. Daddy Love sera ton père et ta mère.

daddy loveAvril 2006. Le petit Robbie Whitcomb est âgé de cinq ans. Ce garçonnet babillard et très éveillé fait le bonheur de ses parents, Dinah et Whit, un couple solide soudé autour de cet unique enfant. C’est à la sortie d’un grand centre commercial que sa vie va pourtant basculer ainsi que celle de sa famille. Après avoir reçu un violent coup sur le crâne, Dinah lâche la main de Robbie, enlevé sous ses yeux, par Daddy Love, un homme aux multiples identités, véritable technicien de l’enlèvement. Gravement blessée, elle se relèvera et tentera de récupérer son fils. Daddy Love deviendra alors le destin du jeune Robbie, rebaptisé par celui-ci Gidéon. Son père sera désormais Daddy Love. Sa mère deviendra inexistante, une ombre maléfique et perverse alors que Robbie rejoindra le cortège des enfants disparus.

Daddy Love, un chemin de culpabilité et de destruction

Dès les premières pages, cet instant crucial de l’enlèvement est repris comme un motif, une sorte de genèse de Gidéon. Point de cristallisation de la nouvelle vie de ces personnages, nous le revivons, à travers le regard de nos trois protagonistes initiaux. Malgré quelques redondances maladroites, l’histoire vous happe et vous broie, car la grande force de Oates est de mener un roman polyphonique équilibré confrontant ces vies éclatées. Nous suivrons, pantelants, les six premiers mois de l’enlèvement et le conditionnement de Robbie, mais aussi la recherche effrénée de ses parents à travers la culpabilité et le fol espoir qui anime Dinah. Le changement de partie hautement symbolique est mené de main de maître. D’une grande charge émotionnelle, il ne marque pas pour autant l’apogée d’un roman obsédant dont le twist final, inimaginable et pourtant prévisible à la fois, montre que la libération ne peut jamais être complète.

Un huis-clos avec le Mal

La  grande dame de la littérature américaine nous a déjà accoutumé à son traitement sans fard et perçant des vices cachés de la société américaine et des relations humaines à travers des thèmes réputés – à juste titre hautement difficiles ou disons-le franchement casse-gueule. Elle frappe fort avec ce nouveau roman aux frontières du thriller. Il est question non seulement de prédation sexuelle, mais aussi de séduction, de manipulation, de conditionnement, de reconstruction. Fine psychologue, Oates décortique Daddy Love, sous toutes les coutures : prédicateur itinérant séduisant et fascinant ; bourreau à l’emprise froide et clinique ; homme semblant animé de véritables sentiments paternels ; citoyen actif et artiste reconnu. Quelques évènements clés sèment des indices et le trouble en dévoilant le parcours de ce monstre vivant à la vue de tous. Car n’est-il pas plus stratégique de vivre à la vue de tous une vie normale pour se camoufler ?

Gidéon sera scolarisé, ils fréquenteront des voisins … et si l’on s’étonne du mutisme et de la forte timidité de l’enfant malgré sa réussite scolaire, c’est tout simplement qu’il est autiste.  Bien naturellement. C’est ce naturel et sa déformation à travers des gestes anodins de complicité et d’affection, que Oates arrive à créer un malaise puissant, revisitant des instants de bonheur familial à travers la lorgnette du monstre. Ces instants deviennent des clichés où tout peut arriver, le bien, un réel sentiment d’affection réciproque, voire de complicité, comme le mal. Robbie/Gidéon oscille, partagé par ce chaud/froid constant, et nous avec lui. Maniant l’art de l’ellipse, elle laisse aussi le lecteur face à ses propres peurs et l’horreur devant la lutte interne de Robbie/Gidéon. Le monstre aura-t-il dévoré l’enfant ?

Un fil rouge de l’oeuvre de Joyce Carol Oates

Il est difficile de fermer ce livre en restant indemne. Vous ne le serez certainement pas. À vrai dire, Joyce Carol Oates qui aime bousculer son lectorat, le pousse dans ses retranchements une nouvelle fois !  Car l’oeuvre de Joyce Carol Oates recèle effectivement de romans évoquant l’abandon et la disparition, comme Mère disparue, l’absence et le retour chez soi, comme le tout récent Carthage ou encore l’enfance maltraitée justement dépeinte dans Petite soeur, mon amour.
Vous penserez peut-être à un film comme L’Echange en le lisant, tant il peut vous déranger par le changement successif de fils appelés à être l’élu de Daddy Love, ou encore au Dragon rouge de Thomas Harris  tant la froideur et la confiance démesurée en soi de Daddy Love, ce prédateur « libérateur » glace le sang.

Daddy Love
Joyce Carol Oates
Editions Philippe Rey
270 pages. 18€. ISBN : 9782848765105

A voir !
Le site des Editions Philippe Rey

Rendez-vous sur Hellocoton !

Debout-payé, de Gauz

CULTURE ET SURGELÉS. Sur les Champs-Élysées, le Virgin Megastore se trouve au-dessus du Monoprix. Le plafond des surgelés est le plancher du rayon des livres. Le filet de cabillaud surgelé d’Alaska prédécoupé Queensland Ocean, juste en dessous d’un Anna Gavalda : rencontre des fadeurs.

Debout payé

Il s’appelle Ossiri, et suit les pas de sa mère, femme forte et libre, qui est venue faire ses études à Paris, perçue comme une blanche au pays. Il s’appelle Kassoum, et vient d’un ghetto de Treichville. Ces deux-là viennent passer un entretien comme nombre de des jeunes africains. C’est aussi l’histoire de Ferdinand, arrivé en France lors des Trente-Glorieuses, avant le krach boursier et l’embargo des Saoudiens … Avant les lois concernant le séjour des étrangers, avant que « du jour au lendemain, une nouvelle race de citoyens venait d’être inventée : les sans-papiers. »

Attention premier roman décapant en vue ! Avec Debout-payé, Gauz (Armand Patrick Gbaka-Brédé) fait une entrée en littérature tonitruante. En évoquant la vie de ces vigiles que nous pouvons croiser au fil de nos errances commerciales, il dresse un portait caustique de notre société de consommation mais surtout une touchante histoire de la migration des Africains issus de nos ex-colonies, de 1970 à nos jours. Portraits croisés de générations ayant pour dénominateur commun un fol espoir de pouvoir trouver ce que leur pays ne peut leur offrir. Envoyer de l’argent au pays aussi. Trouver un emploi, une situation. S’installer, s’intégrer.

Mais c’est aussi un miroir qui se dresse face aux comportements consuméristes, aux mesquineries quotidiennes, car un « debout-payé » est un fin observateur. Ce métier de l’ennui leur offre un poste de choix pour déceler les voleuses d’épilation tout comme l’arrogance de certains acheteurs qui ne peuvent imaginer qu’un vigile puisse connaître le cinéma ! Gauz dissèque le monde du travail officieux et officiel avec un regard quasi anthropologique, tout en restant mordant et extrêmement drôle. Les esprits les plus scientifiques seront séduits par ses différents théorèmes qui résument, croquent et dénoncent de façon très condensée des inégalités et injustices, qui parlent à tous. « Dans un travail, plus le coccyx est éloigné de l’assise d’une chaise, moins le salaire est important. » Si l’ouvrage a un fonds autobiographique assumé qui en fait toute la richesse, il demeure un véritable pamphlet universel rafraîchissant et de belle facture.

Debout-Payé
Gauz
Le Nouvel Attila
172 pages. 17€. ISBN : 978-2-37100-004-9
Un extrait en ligne sur le site de l’éditeur Le Nouvel Attila

Rendez-vous sur Hellocoton !

Six jours de Ryan Gattis

La ville de LA possède un moteur, elle aussi, un moteur qui ne s’arrêtera pas. Il ne peut pas s’arrêter. La ville est une survivante. Elle continuera d’aller de l’avant, quoi qu’il arrive, et elle se relèvera de ces flammes, s’en relèvera de l’autre côté, et ce sera quelque chose de cassé, de beau et de neuf.

six jours ryan gattisSix jours  comme ces six jours avec une ville à feu et à sang. Six jours qui ont fait basculer l’histoire de Los Angeles, mais aussi  la lutte contre la violence policière et la discrimination aux Etats-Unis. six jours ryan gattis

Aux origines du mal : l’arrestation de Rodney King le 3 mars 1991

Au départ de cette envie d’écriture, un fait divers qui fera rentrer dans l’histoire le nom de Rodney King. Le 3 mars 1991, alors âgé alors de 24 ans, ce citoyen afro-américain, a bu avant de prendre le volant avec deux amis, et roule vite, bien trop vite. Suivi par la police, il se lance dans une folle course poursuite à travers la ville (en raison de sa précédente condamnation ?). Lorsque son véhicule est enfin immobilisé, Rodney King, résiste, est extrait de son véhicule violemment, puis sera passé à tabac. L’enquête révélera notamment que les officiers de policiers pensaient à tort qu’il était sous l’emprise d’une drogue le PCP, qui donne un sentiment de toute-puissance et ôte toute sensation de douleur. Le colosse d’1,91 mètre n’a pas été terrassé au premier coup de taser, il y en aura un deuxième, puis 56 coups de barre de fer, et quelques coups de pied, avant d’être traîné sur le bas-côté de la route en attendant l’ambulance (il s’en sort avec une mâchoire cassée et une cheville brisée).

Cette scène « ordinaire » de dérapages policiers aux USA est cependant enregistrée par un
jeune homme. Diffusée à travers le pays et le monde entier, la vidéo fait scandale.
six jours ryan gattisLes conversations radio enregistrées sont également édifiantes. « Ça fait longtemps que j’en avais pas tabassé un comme ça !»  se vante un des inculpés. Des Rodney King il y en eut avant, et d’autres après, des plus innocents également qui n’avaient commis aucune infraction et etait cooperatif comme le SDF Kelly Thomas battu à mort. Mais cette première vidéo révèle ce qui est encore tu en 1992, bien après les émeutes de 1965, que ce soit l' »usage excessif de violence » ou encore la discrimination.
Les quatre policiers qui arrêtèrent Rodney King furent jugés notamment pour l’usage d’une force excessive ». Leur jugement un an plus tard aboutit le 29 avril 1992 à leur acquittement. C’est cet acquittement qui entraîna six jours d’émeutes sans pareille, où les gangs prirent la rue, démontrèrent à la police qu’elle ne pouvait tenir la ville et réglèrent également leurs comptes. Bilan officiel lié directement aux émeutes : 10904 arrestations ; 2383 blessés ; 11113 incendies ; 53 morts ; 1 milliard de dollars de dégâts

Un roman choral mettant en abîme la vie au sein des gangs de L.A

Florence Ave & Normandie Ave, carrefour des premiers émeutes

Ce sont ces Six jours, le point de départ du roman choral de Ryan Gattis. Il a 14 ans lorsque se déroulent les émeutes et en reste fortement marqué, notamment par l’attaque de Reginald Denny, ce chauffeur de camion extrait et battu par des émeutiers lors du premier jour.
Extrêmement bien documenté sur ce qui se passa pendant ces émeutes et sur la vie des gangs, notre primo-romancier met en lumière, les différents jeux de pouvoir qui ont pu se mettre en place.
Portraitiste de talent, Gattis soigne à la perfection ses personnages, attitudes, mentalités, expression et références, l’ensemble est construit avec un réalisme saisissant.

unknown, US Army Field Artillery School
unknown, US Army Field Artillery School

Choral, ce roman passionnant laisse la voix au chapitre à 17 personnes, dont les destins ont été amenés à se croiser pour le pire ou le meilleur. Surtout le pire. Nous sommes dans le quartier hispanique de Lynwood. Une municipalité de quelques 69 000 âmes au sud de downtown LA, jouxtant Inglewood et Compton, municipalité tristement célèbre pour son taux de criminalité le plus élevé des Etats-Unis, bref, une véritable fabrique à enfants de choeurs.   Tout d’abord, nous faisons connaissance avec Ernesto, jeune mexicain, qui travaille dans un restaurant. Il se tient bien à distance, ne veut pas tremper avec les gangs, mais son frère et sa soeur font partie d’une « clique », alors, c’est un peu comme s’il en faisait partie bien malgré lui, car même s’il s’y refuse, les gangs savent comment faire pour faire plier le chef du gang adversaire. C’est Ernesto qui le dira à son frère. Non pas vivant, mais bel et bien mort. Une mort qui mettra le feu aux poudres entre deux groupes, qui se déchirent sur fond d’émeutes.

Un premier roman magistral

Dans cette galerie entre-mêlée de portraits, nous croisons également Antonio, sapeur-pompier, Gloria une infirmière, ainsi qu’Anonyme, qui fait partie de forces spéciales. Tous tentent de survivre dans une ville en proie au chaos, laissée pour compte y compris par son propre chef de la police, qui refuse d’envoyer ses hommes dans certains quartiers, laissant ses habitants à l’abandon, qu’ils fassent partie de gangs ou non. A travers ce canevas virtuose  et un récit sous-tension se dessine un portrait brillant et cru d’une Amérique violente et polarisée.

Ryan Gattis vit à Los Angeles. Il est cofondateur de la société d’édition Black Hill Press,intervenant à la Chapman University de Californie du Sud et membre du collectif d’arts urbains UGLAR. Les droits d’adaptation de Six jours ont été récemment acquis par la chaîne HBO.

Six jours
Ryan Gattis
Editions Fayard
428 pages. 24 €. ISBN : 9782213686318

 A voir !
Son site: http://ryangattis.com/
Les éditions Fayard: http://www.fayard.fr/

Rendez-vous sur Hellocoton !

Tout ce qui est solide se dissout dans l’air, de Darragh McKeon

« Tous ces enfants encore dehors. Il leur faut une dose d’iode prophylactique, immédiatement. Pourquoi est-ce que personne ne s’en est occupé ? – Parce que personne ne s’occupe de rien, Grigori. Nous allons devoir nettoyer tout ça à mains nues. »

9782714458650_tout_ce_qui_est_solide_se_dissout_dans_l_airC’est un premier roman particulièrement brillant et émouvant auquel s’est attelé Darragh McKeon, plus habitué aux planches de théâtre. Dix années d’écriture couronnées par un début des plus attendus  pour cette rentrée mais aussi un des plus prometteurs.

Un excellent premier roman, sensible et intelligent

Tout ce qui est solide se dissout dans l’air est un roman qui vous pousse à prendre le temps de savourer non seulement une belle écriture que l’on rencontre quelques rares fois mais aussi de belles intentions traduites dans des portraits si vivement incarnés que vous plonger dans sa lecture, c’est partager un bout de chemin avec ces personnages qui pourraient bien être un voisin, une tante ou vous.

Darragh McKeon est un pionnier dans l’évocation littéraire de  Tchernobyl. Son tour de force est de parler de la catastrophe en se concentrant sur les hommes et les femmes sans sombrer dans le pathos et sans langue de bois quant au déroule des premières heures cruciales. Un juste équilibre entre fiction, justesse, véracité et épopée.

tout ce qui est solide se dissout dans l'air

 Un roman social  choral et épique

Lire Tout ce qui est solide se dissout dans l’air c’est aller à la rencontre de Maria, une ancienne journaliste publiée dans un samizdat, un de ces fameux journaux dissidents auto publies, ce qui lui valut une arrestation musclée et une reconversion en tant qu’ouvrière dans une usine de voiture.
On s’attache également à Evgueni, son neveu de 9 ans, jeune prodige du piano, qui souffre de n’être accepté des autres enfants quitte à vouloir grandir trop vite pour se rendre plus fort dans une société où prédomine le système D et le petit banditisme.
Artiom est plus vieux mais n’en reste pas moins un enfant pris dans la tourmente, déplacé dans des camps de réfugiés où sont parqués ces familles issues de la zone dévastée. L’ombre  de son père, un des premiers liquidateurs envoyés sur le terrain, traverse tout le roman, emblème de ces familles brisées et de ces hommes qui se sont sacrifies sans le savoir.
Enfin, Grigori, médecin et mari de Maria, incarne ces voix qui n’ont pu être entendues, muselées par un système qui ne pouvait politiquement avouer son échec.

Si les dix années de travail ne sont évidemment pas pour rien dans la qualité littéraire de ce premier opus, ainsi qu’un voyage en Russie, l’expérience de Darragh McKeon en tant que directeur de troupe et dramaturge a nourri habilement l’enchevêtrement des intrigues et la véracité des portraits de ce roman social qui vous habitera encore bien après ses dernières pages.

Tout ce qui est solide se dissout dans l’air
Darragh McKeon
Editions Belfond
424 pages. 22€. ISBN : 978-2-7144-5865-0

A voir !
Le site de Darragh McKeon

Rendez-vous sur Hellocoton !

Les Réponses d’Elizabeth Little

Il y a ceux pour qui l’imprudence est un état d’abandon. Ou d’étourderie. Ou une décision consciente d’ignorer les répercussions et les éventualités. Et je suis sûre que c’est libérateur pour eux, comme de tourner très vite sur soi-même et de se laisser tomber par terre. Mais pas pour moi. Mon imprudence était une démonstration de contrôle. Je tournais sur moi-même pour prouver que je pouvais marcher droit juste après.

les-réponses-elizabeth-littleUn thème revisité !

Une riche héritière condamnée pour le meurtre de sa mère, après une altercation à laquelle le personnel de maison a pu assister, finit par sortir de prison après dix années d’incarcération. Le laboratoire s’occupant du traitement des pièces  à conviction ayant brûlé lors du réexamen du dossier lorsqu’il s’est avéré que certaines ont été trafiquées. Ce scénario vous semble peut être déjà connu et pâlichon. Mais c’est sans compter sur les éditions Sonatine qui débusquent de nombreuses perles polar. C’est justement cette intrigue qui m’a particulièrement incité à le lire car j’attendais alors d’être surprise !

 Élizabeth Little revisite le thème de l’héritier assassin de façon contemporaine, que ce soit dans la forme – par l’incursion sans être abusive de rapports, SMS, courriels – ou dans le fonds et joue habilement sur la fascination parfois méprisante que peut inspirer  les jet-setters « au commun des mortels « . Car Janie Jenkins vous rappellera ces jeunes femmes plus connues pour leurs arbres généalogiques que pour leurs faits d’armes personnels (autres que sensationnels comme une sextape et des beuveries).  Mais si elle vous semblera familière, la verve gouailleuse et cynique qu’Elizabeth lui attribue, nous révèle un personnage bien plus profond et réfléchi que ce que les média peuvent nous donner à penser. Ce portrait caustique de la célébrité est aussi celui de ces faiseurs d’actualité qui construisent et façonnent à leur convenance même dans les circonstances  les plus tragiques.

Un personnage en quête de vérité

Détestée, haïe par certains, faisant même l’objet d’un acharnement particulier de la part d’un certain blogueur Trace, Janie Jenkins est, coupable ou non, victime d’un véritable lynchage médiatique. Un double monstrueux se dresse donc sur le chemin de la réhabilitation et sur sa quête des réponses. Condamnée à cause d’une unique phrase, des traces de sang présentes sur elle lorsqu’elle découvrit sa mère et sa forte alcolémie qui effaça ce soir là toute sa mémoire, Janie Jenkins bénéficie de notre bienveillance malgré tout. Ado insupportable lors du meurtre de sa mère, c’est désormais une jeune femme brisée par des années d’incertitude quant à sa culpabilité qui veut faire face à son passé.  Ce qui est l’évidence n’est pourtant pas aisé, car lorsque l’on a défrayé la chronique des journaux avec un meurtre à sensation, il faut réussir tout d’abord à brouiller les pistes et littéralement disparaître. Janie devient alors Rebecca Parker, une étudiante en histoire qui va suivre un mince indice connu de Janie seule pour essayer de découvrir la vérité.

Une intrigue policière en second-plan

 Si ce premier roman est somme toute prometteur, il possède quelques faiblesses, notamment celle de l’intrigue policière (sic). Dès la connaissance de la première enquête, on a envie de dénoncer ce mauvais procès, dû à un travail bâclé. Or cette enquête sur sa culpabilité devient avant tout pour Jenkins une enquête sur ses origines et le passé finalement inconnu de sa mère, qu’elle redécouvre, une femme à l’opposé du personnage mondain auquel Janie l’a finalement résumé. Nous sommes portés au cœur de relations complexes et antagonistes au sein de ce duo et de la famille maternelle. Très très loin donc des irrégularités qui nous sont montrées et qui demeurent inexploitées.
Car c’est d’abord la trame sociétale qui se développe au détriment de l’intrigue qui finalement est prétexte à un roman de l’introspection et de l’initiation. Aussi le rythme plus lent, centré sur les personnages, peut déstabiliser certains lecteurs, car avec une lecture « polar » en tête, nous ne pouvons qu’être confus par la présence de certains personnages qui paraissent alors plus accessoires, mais qui prennent tout leur sens dans une peinture de la vie moderne d’une it-girl et de sa saga familiale. On peut donc qualifier Les Réponses plutôt de thriller psychologique que de polar noir, autant donc le savoir. Il n’en demeure pas moins vrai que la force de ce roman réside dans la construction du personnage de Jenkins, que l’on ne peut parvenir à désavouer, et dont l’esprit cynique et caustique donne toute sa pâte à l’ensemble du roman. Elizabeth Litlle est à suivre, ce premier opus est aussi agréable à lire que décevant sur certains aspects comme le rythme ou la profondeur de l’intrigue mais il montre un potentiel très intéressant de ce nouvel auteur !

Les Réponses
Elizabeth Little
Editions Sonatine
432 pages. 21€. ISBN : : 978-2-35584-320-4

Rendez-vous sur Hellocoton !

Six Femmes au foot, Luigi Carletti

C’est archi-complet, comme toujours. Le derby, c’est le match de l’année pour les Milanais, et pas seulement pour eux. Plus de quatre-vingt mille spectateurs s’entassent dans ce temple de fanatiques du football. San Siro n’est pas l’endroit idéal pour une chasse à l’homme. En admettant qu’il y ait un endroit idéal pour ça.

C_Six-femmes-au-foot_8130

Si vous ne connaissez pas la littérature sportive, vous serez étonnés d’apprendre qu’il ne s’agit pas seulement de fictions ayant pour sujet principal le sport, mais aussi son environnement comme arrière-plan. Et c’est clairement à cette deuxième famille, qu’appartient Six Femmes au foot, qui mêle avec habileté roman social et thriller.

Quoi de plus emblématique que les aficionados italiens pourtant ? Le football est un véritable phénomène dans les grandes villes italiennes depuis la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 2000 plus sombres, marquées par la violence dans les stades. Mais ce n’est pas précisément cette histoire là que Luigi Carletti veut nous conter. Ce sont celles de six femmes dont les chemins vont converger le temps du derby  Milan AC / Inter au stade San Siro. 80 000 âmes en transe – ou presque toutes – et six femmes, qui ne se connaissent pas, et qui viennent chacune avec un objectif différent.

Tout d’abord Gemma prend place. 80 ans au compteur, cette honorable vieille dame, tout récemment veuve, a rencontré son mari dans ce stade, cinquante ans auparavant. Elle est présente aujourd’hui car ils n’ont jamais raté aucun match avec son mari Attilio, qui ne cesse d’être à ses côtés et de lui souffler les résultats ! Et Attilio ne se trompe jamais dans les pronostics, aussi elle vient « avec » lui au stade, sa carte d’abonnement et son écharpe posées sur son fauteuil. Sous ses airs évaporés, Gemma demeure une femme malicieuse, certainement plus mystérieuse qu’il n’y paraît.
Renata vient vissée à son fauteuil roulant, et son groupe de personnes « en situation d’handicap », comme elle aime à le rappeler car pour elle, c’est temporaire. C’est une battante. Adulatrice de Materazzi et de ses 23 tatouages, sa vie n’est pourtant qu’amertume et racisme depuis que sa vie prit cette tragique tournure lors d’un accident de voiture avec des Nigériens. Pour elle, son histoire est différente de celle de ses congénères, et elle compte bien le prouver aujourd’hui, en prenant sa revanche.
Lola da Silva a le charme brésilien. Cette jeune femme prometteuse fait sensation sur les ondes dès lors qu’elle commente le fútbol et sait enflammer les foules. Avec ce match, elle joue un tremplin pour une plus ample célébrité et la télévision. Tout serait parfait, si ce n’était ces sms qu’elle reçoit et qui pourraient tout faire basculer en un jour.
Letizia a une cible en vue. L’homme au blouson rouge. Toute son équipe et sur le qui-vive pour ce coup, un gros coup pour ce service de police, car cet homme, businessman accompli, tient plus du gangster retors que de l’honnête entrepreneur … Annarosa, c’est la femme du blouson rouge. Elle subit ce match, ainsi qu’un mariage vacillant et une belle-soeur geignarde au bord de l’implosion. Ce match décisif pourrait celui de toute une vie en trompe-l’oeil.
Enfin une jeune femme au crâne rasé, Gwendolina, pénètre dans le stade par effraction avec un étrange sac. Les deux garçons qui l’accompagnent devinent sans la connaître qu’elle vient de loin et que son agilité et sa force physique ne sont pas le fruit du hasard … peut-être le devinent-ils un peu trop tard quand elle échappe à leur vigilance … que vient-elle faire là ?

Vous l’aurez compris, point besoin d’être un passionné de football pour lire ce roman, bien au contraire ! Luigi Carletti sait rebondir habilement sur l’aversion ou la défiance, pour nous montrer avec malice et ironie les travers d’une société italienne marquée par les apparences,  le machisme, le racisme, les trafics en tout genre, la guerre des polices. Luigi Carletti vous mène où bon lui semble, en vous faisant d’abord surplomber le stade bouillonnant, puis en vous distillant de ci delà, à travers des échanges et des portraits, différentes pièces d’un puzzle qu’il a constitué avec intelligence. Son regard mordant et sa verve caustique confère un humour grinçant à un thriller rondement mené.  Une très agréable découverte qui vous surprendra !  Luigi Carletti est journaliste et travaille dans de nombreux quotidiens du groupe L’Espresso. Il est l’auteur de cinq romans, dont Prison avec piscine, le premier traduit en France.

Six femmes au foot
Luigi Carlette
Editions Liana Levi
275 pages. 18€. ISBN : 978-2-86746-677-9

A voir !

Le site de Luigi Carletti.
Le site des Editions Liana Levi

Rendez-vous sur Hellocoton !
Follow

Get every new post on this blog delivered to your Inbox.

Join other followers:

%d blogueurs aiment cette page :