Étiquette : sens de la vie

Vers la nuit d’Isabelle Bunisset

Comment imaginent-ils me surpasser ? Pas de musique, pas de rogne, pas d’instinct. Et ce n’est pas près de changer. Avec tout ce qui se publie comme navets. Public dupé, gros tirages pour du vent. « Les fainéants ont l’œuvre facile », comme disait l’autre. Avec l’encouragement des éditeurs, ils pondent benoîtement. La grande consommation, voilà ce qui commande. Publicité à outrance et arnaque à la qualité.

Vers la nuit Isabelle BunissetCéline est au soir de sa vie. Nous sommes le 30 juin 1961. Il est 16 heures lorsque commence ce dialogue intérieur de l’auteur, perclus de douleurs, navigant entre son lit et sa table de travail, tous deux au sous-sol de sa dernière demeure. Céline est dans un abandon quasi mystique pour clore Rigodon son ultime legs littéraire, qui ne verra pourtant le jour aux yeux du public qu’en 1969. A cinq heures le lendemain, Céline tirera sa référence, réprouvé public et littéraire, entouré de son dernier amour Lucette Almanzor et de ses animaux de compagnie. Pendant cette longue nuit, ultime voyage au bout de la nuit, Céline se remémore les champs de bataille, mais aussi s’anime et s’enflamme pour la belle écriture, conspuant ces autres inélégants, qui manquent de style, de finesse, et qui ne savent reconnaître la portée de son génie. Grandiloquent et narcissique, c’est un Céline acculé qui nous est présenté, un Céline fier du combat qu’il a mené mais pour autant conscient des plumes qu’il y a laissé. On oscille donc entre la tendresse et l’affliction pour cet homme seul contre tous, à qui le dos a été tourné après avoir été porté aux nues, mais aussi l’irritation et l’exaspération devant un Céline renonçant en rien à son antisémitisme. Le grand monsieur de la Littérature semble si petit alors.

Oser se mettre à la place d’un illustre mourant, c’est déjà culotté. Et quand cet illustre mourant est de l’acabit de Céline, c’est un exercice véritablement casse-gueule, qui pourrait laisser à penser à un suicide littéraire. D’autant plus dans un premier roman. Et pourtant, Isabelle Bunisset se sort de cet exercice difficile à maints égards.

Les formules aussi sèches que le corps amaigri de Céline claquent. « Vingt d’hallali pour trois livres fâcheux » lui fait-elle dire en évoluant ses trois pamphlets antisémites. On pourrait entendre Céline, entre suffisance et dérision. Pas de concession, ni de commisérations non plus de la part d’Isabelle Bunisset qui a comme atout dans son chapeau, une connaissance approfondie du bonhomme avec une thèse consacrée à la dérision dans l’œuvre de Céline. La restitution de cet univers celinien est juste ; le portrait brut et touchant d’un homme acculé face à la mort, alors que la vie et l’écriture le quitte.

Cependant à la lecture qui vous emmène dans cette nuit obscure et torturée,une question émerge : celle de la dissonance entre la voix portée et la voix réelle. Si le chemin de bataille qu’était le style l’habitait à ce point Céline, on peut être désarçonné par le style propre de l’auteur, qui s’il se paraît de beaux atours Isabelle Bunisset maniant très agréablement la langue,  reste fatalement en-deçà de son sujet. C’est ici que l’écriture introspective au nom de Céline touche à ses limites et s’avère presque pénalisant dans l’appréciation générale du roman, qui demeure un très bon premier roman prometteur.

Un grand merci à l’équipe de Babelio pour leur énergie et l’opération masse critique, qui permet aux blogueurs de recevoir un livre en échange d’une critique positive ou négative, ainsi qu’aux éditions Flammarion qui m’ont fait parvenir le présent exemplaire.

Vers la nuit
Isabelle Bunisset
Éditions Flammarion
132 pages. 15€. ISBN : 978-2-0813-7596-3

imageA voir

le site des éditions Flammarion

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Une métamorphose iranienne

Salaam, M. Neyestani. Je dois vous répéter combien je suis désolé de ce qui arrive. Nous pensons qu’il y a eu un malentendu, mais l’Azerbaïdjan ne l’entend pas de cette oreille. Mettez tout par écrit sans omettre aucun détail. Vous écrirez pourquoi vous avez dessiné ce cafard et utilisé un terme turc. Vous avez tout votre temps et un large stock de papier. Plus vous serez exhaustif, plus vous serez convaincant, plus vous vous rendrez service. (…) Nous poursuivrons notre conversation demain. Essayez de réfléchir à des motifs plus valides. (…) Pour nous, c’est le moment ou jamais de compléter nos registres avec ce que vous savez. Parlez-nous des dessinateurs iraniens que vous connaissez. Écrivez donc tout ce que vous savez sur eux

une métamorphose iranienne mana neyestaniAu premier coup de d’oeil, l’allusion au célèbre roman allemand ne vous échappe pas, et c’est bien à juste titre que cette métamorphose est digne de l’univers kafkaïen.

Une trajectoire bien hors du commun, c’est certain. Une Métamorphose iranienne est une véritable biographie mais aussi un témoignage et non des moindres de l’oppression des journalistes. Nous plongeons avec ce roman graphique au coeur du cauchemar politique que vécut le journaliste Mana Neyestani. Tout débute avec un dessin, qui aurait pu être presque anodin dans les suppléments jeunesse du journal Jomeh, auxquels il participe depuis 2004 : une conversation entre un petit garçon et un cafard.Le-12-mai-2006

Bien que la situation iranienne se complexifie avec la radicalisation du gouvernement de Mahmoud Ahmadinejad, le journaliste est alors très loin de soupçonner le cataclysme qui s’enclenchera suite à cette publication du 12 mai 2006.
En effet, le dessin enflamme les territoires azéris, en raison d’une homonymie. Le blattoptère s’exclame « Namana », terme utilisé en iranien lorsque l’on ne trouve pas ses mots … et terme également azéri. Les Azéris, déjà mis à mal pour le régime iranien, prennent pour une insulte et une attaque directe la prononciation de ce mot par le cafard. Manifestations, émeutes s’enchaînent, des excuses sont demandées … Et pourtant, le dessinateur est très loin de vouloir attaquer les azéris, lui-même étant d’origine azérie, et fils d’un célèbre poète. L’instrumentalisation de ce dessin participe alors au renforcement de la surveillance de la presse et de la remise en cause de sa liberté : Mana est arrêté pour trouble à l’ordre public.
Le dessinateur et son éditeur seront emprisonnés pendant près de trois mois, trois mois au cours desquels les mises à l’isolement et les interrogatoires se succèdent pour dévoiler la « conspiration » qu’ils manigancent … Ils intégreront lors de leur incarcération la « section 209 », camp de travailleurs non-officiel de la prison  d’Evin,  au sein de laquelle l’animosité envers le dessinateur est bel et bien déclarée.

Le combat de Mana Neyestani, rejoint rapidement par son éditeur Mehrdad Ghasemfar qui décida de faire front avec son dessinateur, vous porte au coeur de la manipulation politique du gouvernement iranien. S’il profita de sa libération pour s’enfuir d’Iran avec sa femme, son combat se poursuit encore, et cela après de nombreuses années d’exil, en Malaisie et en France depuis 2010 grâce à la protection de l’ICORN (réseau de villes refuges visant à défendre la liberté d’expression).

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Avec une grande dignité et un regard distancié, Mana Neyestani nous offre un témoignage qui soulève beaucoup de questions, notamment celle de l’accompagnement avant même l’accueil des exilés politiques, la précarité des journalistes qui sont amenés à exercer sous des régimes d’une grande violence politique. Un album magistral et incisif.

A voir !

Le site de Cartooning for peace
Un interview lors duquel Mana Neyestani revient sur les difficultés de ses démarches pour rejoindre la France
Le site des Editions ça et là

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Ne deviens jamais pauvre !

Il avait toujours vu juste quant à l’institution qu’est la civilisation ; elle est sévèrement détraquée sur tous les plans. Aucun jeu de règles ne lie plus ses membres entre eux. Les obligations sociales sont flexibles, les sanctions inéquitables, et la loi n’est jamais autre chose que les hommes qui l’appliquent.

Ne deviens jamais pauvre, daniel friedman

Si on vous dit « Memphis », vous pensez « Elvis », maintenant vous pensez aussi « Buck Schatz ».

Buck n’est pas un octogénaire pas comme les autres, bien loin de là, et vous vous en souviendrez très longtemps de ce vieil homme, encore alerte (preuve en est sa convalescence due à sa précédente aventure dans Ne deviens jamais vieux !) qui n’est pas en reste non plus lorsqu’il s’agit d’exercer son esprit caustique et mordant. D’un caractère que d’aucuns qualifieront du doux euphémisme d' »impossible », voire limite, il a su en faire une force tout au long de sa carrière de flic. En même temps, on ne fait pas d’omelette sans casser des oeufs, et ce cousin de l’Inspecteur Harry, sait donc s’y faire face aux cadors du crime ne sont pas attendris depuis le début de sa carrière et ne semblent pas décider à lui ficher la paix …

C’est ainsi qu’Elie, un braqueur de haut vol ancienne école, dont la dernière rencontre a été l’occasion d’une douce promesse de mort s’ils venaient à se croiser à nouveau, débarque à nouveau dans la vie de Buck. Paradoxalement pas à l’occasion d’un énième braquage, non tout simplement lors d’une visite « de courtoisie » à Valhalla Estates, nouveau havre de paix résidence pour séniors de Buck. Valhalla … vous noterez que le nom est déjà en soi tout un programme, et une grande source d’inspiration pour l’irascibilité de notre anti-héros !
Inconscience folle ? Perte de mémoire ? Que nenni, rien de tout cela. Il s’agit pour le vieil homme de trouver une protection pendant 48h auprès de l’homme qui s’est juré de lui faire la peau. A situation désespérée … moyens désespérés ! Faut dire que Buck, même s’il n’est pas du genre à rendre des services, ne laisserait pas couper l’herbe sous le pied et laisser un malotru lui ôter ce plaisir, et cela Elie le sait … Buck va être obligé de rempiler ce qui n’est pas une mince affaire.  Seulement Buck est-il tombé sur plus fort que lui cette fois-ci ?

Buck vous irritera. Il vous inquiétera voire vous choquera aussi. Vous pourrez peut-être ne pas l’aimer. Après tout, c’est le risque avec un caractère de chien aussi entier et ce n’est pas un enfant de choeur. Mais si vous aimez les oisillons tombés du nid qui se sont faits tout seuls comme des grands, ou les hommes qui n’hésitent pas à se salir les mains pour une certaine idée de la justice, vous devriez modérer votre opinion.
Moi Buck, il me plaît tel qu’il est. Vous l’adopterez vite, avec ses remarques mordantes, ses méthodes peu orthodoxes, sa manie d’attraper son .357 magnum avant de sortir. Forcément, écrit à la première personne, vous êtes aux premières loges pour comprendre ce drôle de bonhomme plus complexe qu’il n’y paraît armé d’un aplomb certain, d’un sens de l’humour plutôt corrosif, y compris envers lui-même, qui lui confèrent une carapace de philosophe  un poil déjanté mais aussi désenchanté de la vie. Ce n’est pas à un vieux singe qu’on apprend à faire la grimace et il est là plutôt pour donner des leçons.

Attention petite précision, au rayon des traductions de titre quelque peu étonnantes (et pour le coup un poil erronée), le titre US est beaucoup plus significatif que le titre français : Don’t ever look back. Naviguant entre 2009 et 1965, date d’un premier dossier entre nos deux compères, les méandres de son histoire personnelle avec son fils et une mémoire qui tend à défaillir, Buck est plus que jamais appelé à se souvenir malgré tout. 45 années les séparent, mais ces deux enquêtes disent tout de Buck. Elles le racontent et l’incarnent.

Daniel Friedman confirme une belle entrée dans le monde du polar américain. Ce jeune auteur de trente ans est à suivre, plume de qualité, narration impeccable, pas étonnant qu’il ait rejoint les éditions Sonatine !

Ne deviens jamais pauvre !
Daniel Friedman
Editions Sonatine
295 pages. 20€. ISBN : 978-2-35584-325-9

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Duane est dépressif

Penser, ça devait être un peu comme l’escalade, il fallait d’abord s’habituer à l’altitude. Il n’était pas habitué à réfléchir et, en particulier, sur lui-même. Il avait probablement essayé de penser trop, trop tôt, sans se donner le temps de s’accoutumer à l’altitude requise. Il faudrait qu’il ralentisse en matière de réflexion, ne pas en faire autant à la fois, et peut-être apprendre à éviter les domaines de pensée dangereux, les zones qui pouvaient troubler sa sérénité. Il était probable que penser était une activité à laquelle on devait s’adonner de façon méthodique en prenant quelques précautions.

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Le 22 février ne sera pas un jour comme les autres pour Duane. La soixantaine passée, une  vie de famille bien chargée, entre sa femme Karla, un brin excentrique et pleine d’énergie, leurs enfants et leurs neuf petits-enfants, ce chef d’entreprise aux affaires florissantes (le pétrole, c’est quand même rentable) représenterait un modèle de vertu, le chantre du self-made man. Plus rien à prouver, plus grand chose à attendre des canons de la réussite sociale, Duane est un homme « accompli ». Et ce 22 février matin, il décide de laisser au garage son pick-up pour … marcher ! Un acte inconcevable et hérétique dans son Texas pétrolier, qui ne peut qu’annoncer le pire selon ses proches. Karla voit là le signe d’une infidélité, alerte leurs connaissances qui restent pantoises devant tant de bizarrerie. C’est sûr, un tel acte ne peut que marquer un profond désespoir, Duane doit certainement être dépressif. Questionné, ce dernier n’en sait guère plus ses motivations, si ce n’est un ras-le-bol d’être dans les bonnes cases et de suivre un chemin déjà tout tracé. Il veut vivre selon ses propres désirs, lesquels ? Il ne le sait pas encore, il doit les découvrir …

Bienvenue dans une histoire digne d’un road-movie ! Ni-comédie, ni tout à fait drame, ce roman satirique à souhaiter pourra détendre vos zygomatiques ou vous faire sourire jaune, mais toujours sans méchanceté, grâce au regard acéré et pointilleux de son auteur Larry McMurty, qui ausculte ses contemporains … pour leur bien ! Si l’expérience n’attend pas l’âge, Duane a réussi sa vie sans vraiment la vivre. Tel un héros picaresque, notre Thoreau des temps modernes se questionne et nous questionne par un habile jeu de miroirs sur nos désirs les plus profonds et les injonctions que nous pouvons recevoir au quotidien : devoir de réussite sociale, devoir d’un certain style de vie pour être un citoyen/homme/époux/ami modèle (idem au féminin).

Incisive, cocasse et introspective, la dépression de Duane nous fait un bien fou ! A lire assurément !

Duane est dépressif
Larry McMurtry
Editions Sonatine
598 pages. 22,30€. ISBN : 9782355841729

A voir !

Le site des Editions Sonatine
La page IMDB de Larry McMurtry à qui nous devons aussi l’adaptation cinématographique du roman d’Annie Proulx le Secret de Brokeback Mountain

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J’aime être gourmande, Colette

On naît gourmet. le vrai gourmet est celui qui se délecte d’une tartine de beurre comme d’un homard grillé, si le beurre est fin et le pain bien pétri. Il y a beau temps que je n’ai plus chez moi de cuisinière experte… Mais je n’ai renoncé à rien de ce qui contente le palais, partant, le cerveau. En fait de « plats préférés », je préfère… tout ce qui est bon, tout ce qui fait de l’heure des repas une petite fête des papilles et de l’esprit. N’est-ce pas une très bonne philosophie?

colette_j'aime_être_gourmandeLes éditions de l’Herne ont composé un petit recueil de chroniques écrites par Colette, pour le magazine Marie-Claire, magazine qui naquit en 1937. Colette participa à la rédaction de cinq numéros, dont notamment le 100° numéro dont elle dirigea la majeure partie de la rédaction. Les extraits choisis ont été publiés entre 1938 et 1940, date à laquelle la rédaction cessa en raison de l’invasion allemande. C’est un voyage dans le temps qui nous est donné de parcourir, à travers quelques tranches de vie et des réflexions sur la société de ces années d’Entre-deux guerres, avec pour guide impertinent Colette.

Le texte inaugural, J’aime être gourmande, est un véritable ode à la bonne chère et livre un portrait plein de saveur de la cuisine et de Colette aux fourneaux, dans lequel nous sommes touchés par ses mots simples dans lesquels transparaît une réelle passion culinaire, du choix de produits nobles à leur préparation et leur mise en beauté, tout en précision (« jetez-y une poussière de sel » . C’est une lecture auditive et olfactive, on entend les bruits de cuisson, l’on sent l’odeur d’humus avec les champignons.

Mais tout le sel de ce recueil va bien au-delà des plaisirs gourmets, cette gourmandise revendiquée est celle plus vaste d’une épicurienne, d’une amoureuse de la vie, qui savoure et célèbre la poésie, la présence de ces chats, la vie nomade sans oublier l’amitié ou l’amour. La simplicité de Colette est touchante, interpellant, conseillant, ses lectrices avec toute la décontraction de la conversation et sa langue sensible, charnelle et sincère.

J’aime être gourmande.
Colette.
Editions de l’Herne.
104 pages. 9,60€. ISBN : 9782851979469

A voir !
Le site des Editions de l’Herne

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Une Seconde vie de Dermot Bolger

J’avais grandi dans un monde où la respectabilité était l’objet d’un culte général. Ivrognerie, violence domestique, n’importe quel péché était accepté, à condition de rester caché. Les couvents et les asiles étaient des lieux indispensables où ce qui pouvait salir la respectabilité était dissimulé ; des lieux dont on faisait semblant de penser qu’ils n’existaient pas, et non où on pouvait entrer et affronter les choses. Quand j’étais enfant, la grande peur de ma mère adoptive n’était pas la misère, mais la perte de respectabilité.

Une Seconde vie de Dermot BolgerDublin, de nos jours. Sean Blake, photographe à la quarantaine fringante, époux et père de deux jeunes enfants, est victime d’un accident de la route. Alors qu’il est cliniquement mort, il survole la scène et croise d’étranges visages qui lui sont inconnus.  En Angleterre, au même moment, Elizaberth, une femme d’une soixantaine d’années, habituée à parcourir les rues à la recherche de son fils perdu, s’écrit que celui-ci, Francis, a eu un accident. Elle avait 19 ans lorsqu’elle fut contrainte de l’abandonner aux bons soins des soeurs Magda (Marie-Madeleine en anglais) et ainsi de s’offrir une seconde vie …

Dans ce récit croisé, Dermot Bolger explore la question plus que douloureuse des adoptions forcées en Irlande, au nom de la morale, des enfants enlevés à leurs mères jugées « pêcheresses », souvent de jeunes filles, des mères célibataires, qui au lieu d’être assistées furent souvent exploitées puis renvoyées une fois l’accouchement et l’adoption réalisés. Ces abandons forcés furent si nombreux  que cette pandémie est devenue un « tabou collectif » dans la société irlandaise. En 2001, le film « Magdalene sisters » de Peter Mullan mit un pavé dans la mare en dépeingnant la vie dans ces couvents de charité, inspirés du « Rescue movement » du XIXe siècle. Ces institutions de charité, qui devaient être des lieux de passage pour leur permettre d’accoucher, furent plutôt des « prisons » pour jeunes femmes, orphelines ou mises au ban de leur famille, qui durent travailler à la rémission de leur pêchés en les lavant symboliquement en réalisant de nombreux travaux de blanchisserie. Elles bénéficièrent d’une notoriété certaine jusqu’aux années cinquante.

Une première version de ce roman fut éditée en 1993, sous le titre « Le ventre de l’ange », mais Dermot Bolger préfèra le retirer de la vente, afin que de peaufiner et de perfectionner ce texte qui ne le satisfaisait pas. Ainsi expurgé et remodelé, Une seconde vie, demeure un roman fort et percutant, sur la quête de l’identité et la maternité : peut-on croître sans connaître se racines ? Est-on, naît-on déjà mère avant de le devenir ? Qu’est-ce que la paternité et la maternité, au-delà de la simple conception ? Quels liens puissants et invisibles relie une mère à son enfant ? Le passé de Sean se confond avec celle de sa nation, elle aussi blessée, meurtrie comme ces liens familiaux brisés. Dermot Bolger, romancier, poète et dramaturge, s’attelle comme nombre d’écrivains irlandais à dépeindre un portrait réaliste de son pays, loin des images évanescentes et romantiques, avec une approche passionnée mais néanmoins critique. Un livre fort, beau et bouleversant.

Une seconde vie
Dermot Bolger
Editions Joëlle Losfeld.
256 p. 21€. ISBN : 978-2-07-244985-7

A voir !

Le site des Editions Joëlle Losfeld

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Veuf, de Jean-Louis Fournier.

Cette année, très peu m’ont souhaité bonne année ou bon Noël.
C’est étrange, les gens n’osent pas parler de bonheur à celui qui vient d’avoir un grand malheur.
Je ne comprends pas. C’est justement quand on a eu un grand malheur qu’on a besoin de vœux de bonheur, ceux qui sont déjà heureux n’en ont pas besoin. Quand vous êtes malheureux, on dirait que la société souhaite que vous le restiez. Définitivement.

veuf fournierLe sites Après le bouleversant Où on va papa, Jean-Louis Fournier, ancien compère de Pierre Desproges, nous livre un nouveau livre très personnel, dans lequel il évoque avec émotion, son récent veuvage, mais surtout l’amour bâti avec sa compagne, Sylvie, durant près de quarante années.

Que faire lorsque l’autre part ainsi, si subitement ? Jean-Louis Fournier se balade avec son épouse, lorsque celle-ci s’effondre. Malgré les soins qui lui sont prodigués, la médecine est incapable de la ramener à la vie. Ainsi devient Jean-Louis Fournier veuf. Comment appréhender ainsi ce nouvel état de vie ? Que faire de ce livre entamé qui aurait été fini si elle avait été  encore là ? Et ce chapeau ? Et son numéro dans le portable ? Autant d’objets du quotidien ou de symboles personnels qui hantent le logis.

Dans ce court ouvrage, Jean-Louis Fournier mêle émotions, réflexions et humour dans un vibrant hommage rendu à celle qui est partie trop vite. Sans pathos, avec une dose d’ironie nécessaire à la survie et à la prise de distance, il croque des situations que nous connaissons tous (la gêne amicale, la compassion surjouée …) tout en pudeur. Tout comme André Gorz dans Lettre à D., l’on touche du doigt le mystère de l’amour vrai et profond écrits dans des mots magnifiques.

Veuf
Jean-Louis Fournier.
Editions Stock.
156 pages. 15,75€. ISBN : 978-2-234-07089-9

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Les éditions Stock

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