Étiquette : tragique

Lame de fond de Cécilia Dutter

lame de fond de cecilia dutterSamedi 26 décembre 2004. Pendant que le globe est à la fête, la mer se retire sur les plages thaïlandaises.
Romane Bréjeance, femme d’affaires accomplie mais épouse et mère ballottée par  une vie qu’elle ne maîtrise plus, fait partie de ces rescapés miraculés du terrible tsunami. Cette lame de fond dévastatrice inaugure pour elle une nouvelle et immanquable étape de sa vie. Errant dans la jungle, elle croise le cadavre d’une jeune femme qui lui ressemble étrangement. Renonçant à vivre une vie à laquelle elle ne trouve plus de sens, elle adopte alors l’identité de la défunte, refuse d’être rapatriée, laissant derrière elle un mari qui n’en est plus un et une adolescente en rébellion.
Avec quelques dollars en poche, elle retrouve la ville incandescente, dont le coeur bat  à nouveau, indifférent à la catastrophe, les gogo girls sur le trottoir, les touristes toujours présents par flots, dans une indécente et morbide attraction. Cette fuite en avant signera sa renaissance face à un passé irréconciliable.

Sur le thème de rédemption et du renoncement, voilà un livre dont le thème fera écho au film Au-delà, réalisé par Clint Eastwood en 2011, qui questionne les expériences de mort imminente, à travers trois personnages, dont Marie, une française qui réchappa au tsunami. Cécilia Dutter y explore la féminité, la maternité qui ne va pas de soi, le couple et l’incessante valse d’exigences auxquelles les femmes doivent faire face dans une gymnastique qui si elle ne pouvait s’avérer dangereuse, en resterait gracieuse :

« Je poursuivais l’ambition d’être une bonne épouse et une bonne mère tout en menant ma carrière de front. Je vivais dans l’idée que pour s’épanouir pleinement, une fille devait réaliser ce triple salto. Comme les autres, je m’étais entraînée. Et j’avais fini par exécuter le saut périlleux que l’on attendait. Je courrais après cet accomplissement personnel. Oui, je courais. C’était bien la seule chose que je pouvais dire. Mon existence s’était même résumer à cette course de fond solitaire. »

Journaliste, Cécilia Dutter écrit notamment des articles pour le Magazine Littéraire.

Lame de fond
Cécilia Dutter
Editions Albin Michel

A voir !

Le site de Cecilia Dutter
Le site des Editions Albin Michel

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Kinderzimmer, de Valentine Goby

ce que dit, surtout, la joie encore possible devant l’éclat du soleil dans les congères, sur les pourtours de la Lagerplatz, à l’Appell du matin, un éclair de cristal qui ne t’indiffére pas tout à fait, ce que ça dit, que tu le voies, que ça mouille tes paupières, qu’une seconde ça conjure le reste, une demi-seconde, que tu aies accès à la beauté, ce que ça dit, tout cela, c’est que même à Ravensbrück, l’Allemagne n’a pas gagné, n’aura jamais gagné complètement

kinderzimmer_valentine_goby_9782330022600Ce roman est lumineux. Obsédant aussi. Sans sombrer dans le pathos ou le glauque, Valentine Goby nous emporte à Ravensbrück avec Mila, une jeune déportée politique, dans les entrailles de la vie et de la mort.
La particularité de Mila ? Elle est enceinte. Oui, enceinte. Mais poursuivez votre lecture, car si dans ce roman « à sujet », la guerre est bien présente, la vie est toujours là, même dans ces camps de la mort. Ces camps qui ont tant aboli l’image de l’humanité au point même que cette idée de la vie à venir en ce lieu est étrangère et exclue de notre univers mental, alors qu’elle est bien plus qu’une idée mais une réalité si inconfortable et douloureuse pour nous, presque dérangeante, au-delà de ce que l’on peut entendre. Il nous faut alors comprendre l’indicible, le quotidien de ces femmes enceintes, car il y en a eu, pour qui l’issue fut  fatale le plus souvent, survivre étant un exploit quotidien et le rééditer chaque jour pour deux tenant du miracle.
Tout d’abord, il s’agit pour Mila d’oublier cette grossesse et cet enfant qui semble condamné d’avance, pourquoi dès lors y penser et risquer de s’y attacher ? Comment comprendre ce qui se passe dans ce corps lorsque l’on est orpheline de mère et que personne ne vous a appris, ce qui se passe au cœur de ce ventre ? Que peut bien avoir à offrir à un fœtus ce corps maltraité et dénutri ? Le risque même de cette grossesse pourrait condamner Mila, personne ne doit savoir. Ainsi se concentrer sur chaque jour, chaque geste. Ne pas penser, ne pas se projeter. Se tenir à l’écart, rester avec sa tendre cousine Lysette, s’abandonner à la confiance avec cette jeune polonaise qui prend la place de la défunte dans la couche.
Et lorsque le secret est révélé, découvrir que une solidarité entre femme bien réelle, une chaleur humaine indicible de la part de ces femmes meurtries, certaines mères, qui trouvent en cet enfant à venir une raison de vivre. C’est donc des chants partagés à Noël, des poèmes d’enfance récités aux camarades, le souffle d’une autre pour se réchauffer, l’exhorte à se sa laver et garder sa dignité, la charbon volé pour soigner l’autre. C’est prendre le risque d’un fol espoir aussi, lorsque l’on découvre que les femmes enceintes ne sont plus systématiquement supprimées tout comme les nourrissons, et qu’il existe au sein de ce camp une Kinderzimmer, une chambre pour les nourrissons. La vie peut naître, mais elle devra compter sur ses propres ressources et sur ce que ces camps n’auront pas réussi à abolir le choix libre de se battre et de s’entraider, élargissant les liens de la filiation, la maternité étendue à la protection solidaire et communautaire du petit humain.

Suite à le rencontre d’un de ces rares enfants survivants nés dans un camp, Valentine Goby découvre et se  s’inspire de l’histoire de la résistante Marie-José Chombart de Lauwe, qui fut puéricultrice dans ce camp, pour nous plonger au cœur de cette chambre pour enfants. Cette déportée politique fut une des 7 000 victimes du décret « Nuit et Brouillard », dans lequel Hitler autorisait la arrestation et déportation pour acte de résistance sans que les parents des déportés puissent savoir où les victimes seraient envoyées. Ces mêmes victime ne savaient pas ce qui pouvait les attendre dans ces camps : élimination, travail à la chaine, cobayes. Étudiante en médecine, Marie-José est affectée au bloc 11, la « nurserie », où l’expérience de vie de ces nourrissons ne dépassait guère les trois mois, malgré la solidarité, y compris du personnel allemand.

Valentine Goby réussit à faire incarner à Mila  cette dualité extrême entre la vie et la mort, son combat quotidien pour survivre. Son écriture magistrale, nous entraîne avec rythme dans cette histoire que nous pensons ne connaître que trop bien et pourtant derrière la voix de Mila, c’est la voix de ces femmes que nous pouvons entendre, leur solidarité, leur bravoure mais aussi leur découragement et leur fol espoir aussi de voir cet enfer cesser. Nous sommes plongés dans ce quotidien, au milieu de ces femmes héroïques, l’une qui cherche à garder sa fierté, l’autre qui ne veut céder à cette gueule béante prête à l’engloutir, ce camp qui dévore les identités et l’humanité. Il s’agit au cœur de ces pages poignantes de découvrir un incommensurable instinct de survie, plus fort que l’ennemi et l’enfermement, où il faut tenir, encore et toujours, car « tu perds seulement quand tu abandonnes ».

[…] il faut des historiens, pour rendre compte des événements ; des témoins imparfaits, qui déclinent l’expérience singulière ; des romanciers, pour inventer ce qui a disparu à jamais : l’instant présent.

Kinderzimmer
Valentine Goby.
Actes Sud.
224 pages. 20€. ISBN : 978-2-330-02260-0

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1974 de David Peace

– C’est toujours pareil : ce con de Lord Lucan et des putains de corbeaux sans ailes, fit Gilman, souriant, comme si c’était le plus beau jour de notre vie.
Vendredi 13 décembre 1974.
Attendant ma première « une ». Enfin le type dont on indique le nom et le titre : Edward Dunford, correspondant pour les affaires criminelles dans le Nord ; deux putains de jours trop tard.

Ames sensibles d’abstenir ! L’univers de Peace, cru et glauque, est d’un réalisme percutant.

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Edward Dunford journaliste au Evening Post, suit la disparition de Clare, une fillette, disparue quelques semaines avant Noël 1974. Il s’agit de la quatrième disparition de ce type, les trois autres fillettes n’ayant jamais été retrouvées. Au-delà de la charge émotionnelle très forte liée à cette disparition, son père étant décédé récemment, Edward doit faire face à une rivalité croissante avec Jack Whitehead, élu reporter de l’année, qui reprend la main sur son enquête.
Lorsque le corps de Clare est retrouvé supplicié, Edward, n’aura de cesse de résoudre cette affaire, de façon si obsessionnelle, qu’il pourrait bien y laisser une partie de lui-même …

(suite…)

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Avenue des géants de Marc Dugain.

La nature ne connaît ni le silence ni le bruit. Ce n’est pas comme en ville, ce qu’on entend va toujours dans votre sens, celui de votre apaisement, pour peu que vous ayez confiance dans la vie sauvage.

marc dugain avenue des geantsGéant est un qualificatif incontournable. 2,20m, 120 kg, Al Kenner  a un physique gargantuesque.  Et ses capacités intellectuelles sont tout aussi gigantesques. Il possède une hypermnèsie et son QI dépasserait celui d’Einstein. Pas évident de bien vivre avec cela surtout quand on a quinze ans. Mais le mal-être profond d’Al ne s’expliquerait-il pas plutôt par la hargne de sa mère à son égard, contre ce fils qui est une « fausse couche » réussie ? Cette étrange « chambre » installée dans la chaudière, celle-là même dans laquelle Al brûlera un des chats de concours de sa mère. Mais Al fera pire, beaucoup pire.
Il va sans doute que le divorce de ses parents à l’âge de 13 ans n’arrangea pas une relation mère-fils plus que malsaine.
Envoyé chez son père à l’âge tendre, il met mal à l’aise sa belle-mère. Ne pouvant le garder pour cette raison auprès de lui, son père le renvoie chez ses grands-parents. Un profond sentiment de perte et d’abandon s’empare du jeune garçon, qui ayant tout le loisir d’observer et de décortiquer le comportement de sa grand-mère, comprend mieux le choix de son père en épousant une femme tout aussi castatrice.  Ainsi donc sa grand-mère se situe à l’origine du mal. Ainsi donc une lente mécanique qui couvait depuis des années se met en place. Cela commencera par le meurtre de sang froid de ses grands-parents à 15 ans, d’abord la grand-mère puis le grand-père qu’il pense incapable de s’en sortir seul. Un sentiment de pitié ? Une vague émotion ? Non, un raisonnement froid et implacable, purement intellectuel. Ce double meurtre marque le début d’une « carrière » de tueur en série qui ne finira qu’avec l’ultime meurtre de sa mère …

Marc Dugain s’attaque à un mythe en décortiquant le chemin suivi par Ed Kemper dont Al Kenner est l’incarnation littéraire.  Sous sa plume à la description méthodique, sans sympathie ou antipathie aucune, la personnalité complexe et trouble d’Ed Kemper refait surface, faisant naviguer le lecteur entre horreur et attendrissement pour ce gamin cassé par sa famille. Sans sombrer dans le voyeurisme et le glauque, avec la juste distance tel un chroniqueur, il donne la voix à celui qui permit paradoxalement à mieux comprendre le fonctionnement des serial killers. La justesse mais aussi l’économie des mots dans les moments forts sont le tour de force de ce roman percutant.

Avenue des géants.
Marc Dugain.
Editions Gallimard.
360 p. 21,50€. ISBN :978-2-07-013235-5

 A voir !

Un entretien avec Marc Dugain sur le site des éditions Gallimard

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Brûlée vive de Souad

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Ce témoignage bouleversant, je l’ai lu d’une traite. Il s’agit du seul et unique témoignage à ce jour d’une survivante d’un « crime d’honneur ».  Il y en a environ 5000 chaque année. Dans son pays d’origine, la Cisjordanie, comme ailleurs, le poids de la « coutume » est prégnant dans ces crimes, bien plus que celui de la religion. Comme Souad l’explique elle-même : « Les gens du village sont d’accord avec la loi des hommes. Si on ne tue pas une fille qui a déshonoré sa famille, les gens du village rejettent cette famille, plus personne ne veut lui parler, ou faire du commerce avec elle, la famille doit partir ! Alors… ”1Quel crime Souad a-t-elle commis ?
Ayant appris qu’un homme l’a demandé en mariage à son père, son voisin d’en face, elle l’observe … puis en tombe amoureuse. Elle rêve de mariage, d’échapper à son quotidien fait de coups, d’humiliations et d’esclavage, car c’est ainsi que vivent les femmes de son village. Naître fille est une « malédiction », la femme valant moins qu’une chèvre ou qu’un mouton, comme l’affirme son propre père. Ainsi ils finissent par se parler et se donner des rendez-vous cachés. Oui, il l’a demandé en mariage, oui, il veut l’épouser, oui, il va parler à son père pour permettre le mariage, « en suspens » tant que sa sœur aînée reste encore « vieille fille », à 18 ans, car c’est ainsi : on se marie une fois son aîné(es) marié(es). Mais les intentions de Faiez ne sont peut-être pas aussi pures qu’il n’y paraît et il causera la perte de Souad. Un crime d’honneur est donc décidé en famille. Car c’est ainsi que la coutume le veut.  Il faut laver l’honneur de la famille de Souad. La sentence est décidée en conseil, la femme étant exclue, n’ayant aucune possibilité de se défendre. Le crime est alors commis par un homme de la famille : le père, le frère, le beau-frère ou le cousin. Dans le cas de Souad, c’est son beau-frère qui « s’occupe d’elle ».
Brûlée vive, elle réussit à s’échapper et, une formidable chance pour elle, est conduite par deux femmes qui sont dans la rue à l’hôpital. Une chance formidable, quand nous savons qu’il ne faut pas s’occuper de ces « histoires-là ». Non par indifférence mais par respect de la coutume. La rencontre providentielle d’une bénévole de l’association « Terre des Hommes » permet à Souad de sortir de son mouroir. Un hôpital certes, mais dans ces cas-là, les femmes sont laissées sans soins. Ce sont des « affaires de famille ».
Cette rencontre marque le début d’une renaissance, qui sera douloureuse, mais constitue un témoignage véritablement édifiant de courage.Le témoignage de Souad est passionnant car pour nous Occidentaux, bercés par une société dans laquelle la femme est l’égale de l’homme et libre, il est une piqûre de rappel sur le fait que cette liberté ne concerne qu’une partie de la population féminine. Il nous alarme sur ces gynécides ayant lieu dans le monde, touchant diverses communautés, cultures ou ethnies et pour lesquels les meurtriers ou tortionnaires n’encourent aucune peine ou de durée dérisoire (6 mois de prison est déjà une exception !).Pour plus d’informations sur les crimes d’honneur, je vous invite à vous rendre sur ces deux articles d’Amnesty International : « Les crimes d’honneur »

Découvrez également le travail réalisé par « Terre des Hommes« , d’Edmond Kaiser, et « Surgir« , nouvelle fondation créée par « Jacqueline », sauveuse de Souad.

Brûlée Vive
Oh!Editions.
18.90€. 246 pages. ISBN : 2-915056-09-9.

1  Définition du crime d’honneur selon l’ONG Human Rights Watch : «  Les crimes d’honneur sont des actes de violence, le plus souvent des meurtres, commis par les membres masculins d’une famille à l’encontre de ses membres féminins, lorsqu’ils sont perçus comme cause de déshonneur pour la famille toute entière. Une femme peut être la cible d’individus au sein de sa propre famille pour des motifs divers, comprenant : le refus de participer à un mariage arrangé, le refus des faveurs sexuelles, la tentative de divorce  — que ce soit dans le cadre de la violence conjugale exercée par son mari ou dans un contexte avéré d’ adultère. La simple interprétation selon laquelle son comportement a « déshonoré » sa famille est suffisante pour enclencher des représailles.  »

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