Viol, une histoire d’amour

« Elle, la fille de Tina Maguire »

Dès que ta mère et toi avez été traînées dans le hangar de Rocky Point, tu as commencé à exister dans l’après. Jamais plus tu ne pourrais exister dans l’avant. Ce temps de ton enfance précédant celui où ta mère et toi êtes devenues des victimes avait disparu à jamais, aussi inaccessibles qu’une scène aperçue de loin et qui se dissipe en vapeur alors même qu’on la contemple avec envie.

viol une histoire d'amourJoyce Carol Oates a le chic pour les romans chocs et les titres qui font mouche, comme cet étonnant « Viol, une histoire d’amour », qui ne peut qu’interpeller face à la proximité incongrue de ces deux vocables : viol et amour.

Bien entendu, comme dans tout roman de Oates, vous retrouverez la pointe amère, l’esprit acide et le regard acerbe qu’elle pose sur la société américaine, et notre humanité en général. Vous n’y trouverez également aucun pathos, aucun voyeurisme, ni aucune maladresse dans le traitement de ce sujet douloureux. Ce que vous y trouverez, vous demandez ? Un roman d’une très grande force et dignité, qui raconte effectivement une histoire d’amour, celle d’une mère et de sa fille, témoin de son martyr. Car martyr il y a eu, puisque Tina est laissée pour morte après avoir été brutalisée et violée par une bande alcoolisée et hallucinée devant les yeux de Bethie, sa fille de 13 ans. Survivante et ombre d’elle-même, Tina se reconstruit un tant soit peu comme elle peut, accompagnée de sa fille et de sa mère … jusqu’au jour où elle recouvre la mémoire et qu’elle doit affronter l’opprobre jetée sur elle par ses bourreaux mais aussi les petits commérages du quartier, car selon eux « c’était couru. Elle le cherchait cette garce. » Peut-être trop jolie, peut-être trop « libre » à reconstruire sa vie et refaire sa vie amoureuse après le décès de son mari … peut-être simplement trop jalousée, elle va cristalliser sur elle ce que l’homme peut avoir de mesquin notamment dans les tribunaux.

Comme pour Mère disparue, la narration suivait le point de vue de la fille, Oates adopte de temps à autre ce mode narratif qui dévoile ses pensées, ses réflexions sur l’amour maternel, ses relations avec sa mère avant mais aussi après un évènement violent (dans Mère disparue, la mère est brutalement assassinée), comment la force de la vie qui nous pousse toujours en avant et nous éloigne d’époques rétrospectives bénies et heureuses et nous amène à changer notre regard sur autrui et, le cas présent, sur ceux que nous pensions déjà connaître par coeur, mais si partiellement en tant qu’enfant, et de façon plus accomplie une fois adulte, voire adulte orphelin.

Oates demeure le témoin privilégié de ses contemporains et les portraiturent avec une finesse et une justesse quasi naturaliste. Même s’il est acquis qu’elle est un grand écrivain, pour moi, elle fait déjà partie du panthéon des écrivains américains contemporains, dont la trace et la portée feront date dans la littérature.

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