Yaak Valley, Montana

Il rêva également. Un diamant inversé sur le front. Un arbre. Il était un paysage. Il était couvert d’arbres. Il était le yaak. Il était Glacier Park. Il était toutes les vallées majestueuses du Montana occidental, traversé par delà les ombres des nuages. Les tempêtes se brisaient contre son nez. Il n’était que très peu peuplé. Il était une ville. Il regorgeait de voies rapides et de lumières. Il rêva qu’il avait une soeur, une soeur très belle, et dans son rêve il se fit lui-même la réflexion que cette fille était Rachel et qu’il rêvait d’un autre esprit contenu à l’intérieur du sien, un frère que Rachel n’avait jamais eu, un fils. Dans son rêve, il se disait que nous contenions tous un nombre incalculable de masses et que les gens n’étaient que de simples potentialités, des exemples, des cas. Qu’une vie entière pouvait se résumer à un simple dossier. Que le DSF était une sorte d’ordre monacal.

Yaak valley Montana C’était avec impatience que j’entamais sa lecture et celle-ci ne fut pas déçue. Avec son premier roman, l’un des meilleurs de cette rentrée littéraire, Smith Henderson laisse une empreinte dans les esprits. Roman social, roman humaniste mais aussi naturaliste, il offre une incursion auprès des plus démunis et côtoie les terres chères au nature writer Rick Bass.

Années 80, Yaak Valley Montana. Dans cet espace sauvage, des communautés vivant auparavant du fer vivotent à qui-mieux-mieux alors que la crise frappe violemment la région. C’est ce lieu que tout le monde semblerait vouloir fuir, que Pete Snow, assistant social, choisit pourtant comme terre de renouveau. Divorcé de Beth, il ne voit qu’occasionnellement sa fille Rachel, 13 ans, trimballée dans les bringues et plans douteux de sa mère. Son quotidien n’est pas aisé mais il y a des gamins qui rendent son travail est impératif. D’abord, il y a Cecil et sa sœur,  perdus entre les mains d’une mère démissionnaire et droguée, le premier semble être une bombe à retardement. Et il y a Benjamin. Un gamin fluet aux vêtements crasseux, tout droit sorti de la forêt qui se présente de façon inopinée dans la cour de l’école. Un gamin presque sauvage qu’il raccompagne chez ses parents, armé de nouveaux vêtements, de vitamines et de conserves. C’est là dans le Yaak, dans une forêt profonde, où il se retrouve nez-à-nez avec le colossal et intrigant Jeremiah Pearl. Entre cet homme ombrageux et méfiant, persuadé de l’effondrement de la civilisation, et Pete va naître une relation ambivalente. Alors même que Pete tente de percer le secret de cette famille, il doit se confronter à ses propres difficultés et se lancer dans la recherche éperdue de Rachel, qui a choisi de fuguer.

Avec son premier roman, Smith Henderson marque les esprits qui suivront de près le deuxième opus. Il fait partie de ces livres de la rentrée littéraire à suivre à travers cette première édition prometteuse. Roman social, roman humaniste mais aussi naturaliste, il offre une incursion au plus près des laissés pour compte. C’est une véritable société marquée par la désillusion du rêve américain, où le drame peut poindre à chaque instant. Une société d’équilibristes irrémédiablement attirés par la chute et qui se heurtent aux limites même de leur univers.
Son écriture énergique porte un souffle à son récit qui ne s’embourbe pas pour autant dans les méandres du désespoir et de l’enchaînement des événements, grâce à ses trois intrigues déployées en parallèle. Il a notamment la trouvaille assez maligne de ponctuer les chapitres de questions/réponses de Rachel. Introspection ? Interrogatoire ? La forme  peu formelle laisse le libre choix au lecteur.

Un premier roman à découvrir pour ses personnages hors normes, un réalisme cru, nécessaire sans être mièvre ou racoleur, une écriture ambitieuse et maîtrisée. La plume intelligente de Smith Henderson rend hommage aux travailleurs sociaux mais sait révéler et jouer avec les ombres et lumières d’un même individu. Une réussite.

Yaak Valley, Montana
Smith Henderson
editions Belfond
500 pages. 23€. ISBN : 978-2714456786

imageA voir !
Smith Henderson 
Les editions Belfond 

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Derniers feux sur sunset

Je ne me rappelle pas ce que tu portais, dit l’intéressé. Mon seul souvenir, c’est que tu étais un petit con teigneux.
– Tu m’as bien regardé là ?
– Et toi, tu t’es regardé ? Te voilà devenu un vieux con teigneux, c’est tout.

Derniers feux sur sunset

Derniers feux sur Sunset est ce petit bonbon de la rentrée littéraire qui ravira les aficionados de Fitzgerald, mais charmera aussi celles et ceux séduits par l’atmosphère surannée et extatique du Hollywood des années 30.

Derniers feux sur un amour

Francis Scott fête ses dix-sept ans de mariage avec Zelda Sayre. C’est un anniversaire de mariage pas comme les autres au Highland Hospital. Sa femme n´est plus que l’ombre de la pétillante jeune femme qui l’a subjugué tant sa schizophrénie l’a atteint. Un monde prend fin et celui à venir reste encore incertain. Sans le sou, les Fitzgerald ont été rettrapés par leur insouciance et leurs excès. La porte de salut semble être sur la côte Ouest, où Scott doit se rendre pour rejoindre la cohorte des écrivains-scénaristes de la MGM. Rien n’est acquis, sa réputation d’alcoolique porte une ombre à la célébrité acquise avec Gatsby et Tendre est la nuit. Il doit montrer patte blanche avec une sobriété impeccable et évoluer au sei  un microcosme qu’il a quitté il y a quelques années déjà mais semble avoir bien évolué.

Une aventure hollywoodienne mais avant tout une aventure humaine

Dans ce roman biographique, Stewart O’Nan offre un portrait saisissant et extrêmement touchant du chef de file de la Génération perdue. Nous pénétrons dans son intimité forgée autour de sa femme Zelda, sa fille Scottie, et son dernier amour Sheilah Graham. Nous sommes bien loin du conte de fées et de l’image tourbillonnante que nous nous faisons à l’évocation du couple Scott/Zelda et découvrons un homme dépassé par les événements. Attaché à son épouse, père attendrissant et complice avec sa fille, c’est un homme qui dout faire face à ses démons, acharné de travail etmalmené, qui entrevoit enfin une vie apaisée et harmonieuse. Ses dernières années méconnues semblent un soleil couchant sur un monde où la création est déjà grignotée par l’affairisme et les compromissions. Désenchanté par son amitié désormais à sens unique avec Hemingway et traité avec nonchalance comme un scénariste parmi tant d’autres, alors même que d’autres récolteront les fruits de son travail, Scott impressionne par la puissance de sa contradiction. Battant qui souhaite s’imposer, mais aussi fatigué et las, rongé par son attraction pour l’alcool, il se révèle à la fois magnifiquement fort et faible. Profondément humain.

Une plume fine servie par une traduction impeccable

Concentré sur les dernières années de sa vie (1937-1940), O’Nan retrace sans misérabilisme, ni voyeurisme, l’effondrement qu’évoque Fitzgerald dans une nouvelle éponyme. Extrêmement bien documenté, il fait revivre un Hollywood palpitant, où se croisent Bogart, Hemingway, Dietrich … et cela sans tomber dans le revue mondaine et le boursoufflement des anecdotes. Son approche sans être psychologisante est suffisamment équilibrée pour entrevoir cette personnalité complexe. Quant à la traduction de Marc Amfreville, qui s’est attelé aussi au somptueux Lettre Écarlate mais également au Sillage de l’Oubli, elle se remarque par son élégance et sa précision respectueuse du style de O’Nan.

Derniers feux sur Sunset
Stewart O’Nan
Editions de l’Olivier
396 pages. 23€. ISBN : 9782823605280

A voir !

imageles Editions de l’Olivier

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Little talks – Of Monsters and men

Pof monsters and menetite incursion islandaise pour démarrer la journée avec la pop-folk entraînante de Of Monsters and men et leur « Little talks » festif et entêtant. Ce titre phare fait partie de leur premier opus My Head is an animal, sorti en 2012, grâce auquel le groupe va connaître aussitôt une renomée internationale marquée par les plus grands festivals ainsi que leur participation à l’excellent Jimmy Fallon show et à la bande-originale d’Hunger Games.
2015 a vu la sortie de leur 2e album Beneath the skin. A l’instar de leurs compatriotes Sigur Ros, ils ont fait une apparition collective dans l’épisode « The Door » de la saison 5 de Game of Thrones.

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Moi, Edgar, chat acariâtre

J’ai entendu dire que, nous autres les félins, avions neuf Bird. Cette idée me plaît énormément. J’ai d’ailleurs commencé à faire la liste de mes envies pour mes prochaines vies :

  • être le chat de Karl Lagerfeld et faire la couverture de tous les magazines de mode.
  • être le chat de Paul Bocuse pour pouvoir chaparder les plats les plus raffinés de sa cuisine.
  • être le chat d’un maharaja pour pouvoir jouer dans un palais immense.
  • être le chat d’un dictateur et faire castrer tous les vétérinaires.
  • être le chat de Dark Vador pour pouvoir détruire les vétérinaires ayant survécu au cours de ma précédente vie.
  • et, enfin etre le chat de Dieu pour l’empêcher de créer les vétérinaires.

PS : ne pensez surtout pas que j’en veuille à cette profession en particulier.

Moi Edgar chat acariâtre

Après des lectures plutôt remuantes, voilà une incursion dans le journal humoristique … D’un chat ! Édité en 2014, Moi, Edgar, chat acariâtre a été réédité au mois d’avril. Le texte de Frédéric Pouhier et de Susie Jouffa est joliment illustré par Rita Berman, qui relooke Edgar en un chat joufflu, dodu au regard hautain et à la moue grognonne.

Et soyez sûrs qu’Edgar a un avis sur tout qu’il nous livre en toute modestie bien sûr ! En tant que chat domestique, il est expert en captivité avec les humains, et ce n’est pas évident de nous supporter avec nos manières envahissantes et nos câlins incessants … Alors il faut bien nous mettre au pas ! Amoureux des chats, vous redécouvrirez de manière amusée les comportements et petites manies de nos compagnons à quatre pattes, mis sous un angle légèr et drôle. Un petit livre qui fait sourire et rire. Bonne humeur garantie !

Moi, Edgar, chat acariâtre
Frédéric Pouhier et Susie Jouffa. Illustré par Rita Berman
First Editions
144 pages. ISBN :978-2-7540-8540-3. 12,95€

A voir !

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 Rita Berman

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Daddy Love de Joyce Carol Oates

Daddy Love est ton destin. Daddy Love sera ton père et ta mère.

daddy loveAvril 2006. Le petit Robbie Whitcomb est âgé de cinq ans. Ce garçonnet babillard et très éveillé fait le bonheur de ses parents, Dinah et Whit, un couple solide soudé autour de cet unique enfant. C’est à la sortie d’un grand centre commercial que sa vie va pourtant basculer ainsi que celle de sa famille. Après avoir reçu un violent coup sur le crâne, Dinah lâche la main de Robbie, enlevé sous ses yeux, par Daddy Love, un homme aux multiples identités, véritable technicien de l’enlèvement. Gravement blessée, elle se relèvera et tentera de récupérer son fils. Daddy Love deviendra alors le destin du jeune Robbie, rebaptisé par celui-ci Gidéon. Son père sera désormais Daddy Love. Sa mère deviendra inexistante, une ombre maléfique et perverse alors que Robbie rejoindra le cortège des enfants disparus.

Daddy Love, un chemin de culpabilité et de destruction

Dès les premières pages, cet instant crucial de l’enlèvement est repris comme un motif, une sorte de genèse de Gidéon. Point de cristallisation de la nouvelle vie de ces personnages, nous le revivons, à travers le regard de nos trois protagonistes initiaux. Malgré quelques redondances maladroites, l’histoire vous happe et vous broie, car la grande force de Oates est de mener un roman polyphonique équilibré confrontant ces vies éclatées. Nous suivrons, pantelants, les six premiers mois de l’enlèvement et le conditionnement de Robbie, mais aussi la recherche effrénée de ses parents à travers la culpabilité et le fol espoir qui anime Dinah. Le changement de partie hautement symbolique est mené de main de maître. D’une grande charge émotionnelle, il ne marque pas pour autant l’apogée d’un roman obsédant dont le twist final, inimaginable et pourtant prévisible à la fois, montre que la libération ne peut jamais être complète.

Un huis-clos avec le Mal

La  grande dame de la littérature américaine nous a déjà accoutumé à son traitement sans fard et perçant des vices cachés de la société américaine et des relations humaines à travers des thèmes réputés – à juste titre hautement difficiles ou disons-le franchement casse-gueule. Elle frappe fort avec ce nouveau roman aux frontières du thriller. Il est question non seulement de prédation sexuelle, mais aussi de séduction, de manipulation, de conditionnement, de reconstruction. Fine psychologue, Oates décortique Daddy Love, sous toutes les coutures : prédicateur itinérant séduisant et fascinant ; bourreau à l’emprise froide et clinique ; homme semblant animé de véritables sentiments paternels ; citoyen actif et artiste reconnu. Quelques évènements clés sèment des indices et le trouble en dévoilant le parcours de ce monstre vivant à la vue de tous. Car n’est-il pas plus stratégique de vivre à la vue de tous une vie normale pour se camoufler ?

Gidéon sera scolarisé, ils fréquenteront des voisins … et si l’on s’étonne du mutisme et de la forte timidité de l’enfant malgré sa réussite scolaire, c’est tout simplement qu’il est autiste.  Bien naturellement. C’est ce naturel et sa déformation à travers des gestes anodins de complicité et d’affection, que Oates arrive à créer un malaise puissant, revisitant des instants de bonheur familial à travers la lorgnette du monstre. Ces instants deviennent des clichés où tout peut arriver, le bien, un réel sentiment d’affection réciproque, voire de complicité, comme le mal. Robbie/Gidéon oscille, partagé par ce chaud/froid constant, et nous avec lui. Maniant l’art de l’ellipse, elle laisse aussi le lecteur face à ses propres peurs et l’horreur devant la lutte interne de Robbie/Gidéon. Le monstre aura-t-il dévoré l’enfant ?

Un fil rouge de l’oeuvre de Joyce Carol Oates

Il est difficile de fermer ce livre en restant indemne. Vous ne le serez certainement pas. À vrai dire, Joyce Carol Oates qui aime bousculer son lectorat, le pousse dans ses retranchements une nouvelle fois !  Car l’oeuvre de Joyce Carol Oates recèle effectivement de romans évoquant l’abandon et la disparition, comme Mère disparue, l’absence et le retour chez soi, comme le tout récent Carthage ou encore l’enfance maltraitée justement dépeinte dans Petite soeur, mon amour.
Vous penserez peut-être à un film comme L’Echange en le lisant, tant il peut vous déranger par le changement successif de fils appelés à être l’élu de Daddy Love, ou encore au Dragon rouge de Thomas Harris  tant la froideur et la confiance démesurée en soi de Daddy Love, ce prédateur « libérateur » glace le sang.

Daddy Love
Joyce Carol Oates
Editions Philippe Rey
270 pages. 18€. ISBN : 9782848765105

A voir !
Le site des Editions Philippe Rey

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